A new vision for agriculture
momagri, movement for a world agricultural organization, is a think tank chaired by Christian Pèes.
It brings together, managers from the agricultural world and important people from external perspectives,
such as health, development, strategy and defense. Its objective is to promote regulation
of agricultural markets by creating new evaluation tools, such as economic models and indicators,
and by drawing up proposals for an agricultural and international food policy.
A look at the news

The deadlock of agricultural growth clusters



Excerpts from a joint report, Action contre la Faim (ACF), CCFD Terre Solidaire, OXFAM France (in french)

June 5, 2017

The African continent is currently on the offensive to regain its agricultural potential. Yet opinions differ on the development of such a strategy. In the excerpts of a report we are publishing below
1, Action contre la Faim (ACF), CCFD Terre Solidaire and Oxfam France recount the relevance of creating agricultural growth cluster––or agroples––as promoted by several international organizations such as the World Bank in the framework of the New Alliance for Food Security and Nutrition. These agricultural growth clusters are developed in designated zones with significant agricultural potential, and are based on a public/private partnership whose objective is the promotion of private investments through regulatory, legislative, customs and fiscal opportunities. These agropole projects have been increasing in the African continent since 2005. From the development of the Bagré Growth Cluster to the Southern Agricultural Growth Corridor of Tanzania/SAGC OT, these structures are also being developed in Mali, Togo, as well as in Cameroon and Ethiopia.

Based on an empirical research on the development of these agribusiness clusters and strips in the African continent, the three organizations note that such development strategies can compete for access to farmland or in terms of government support with other types of agriculture, such as family farming, which are nevertheless the backbone of African agriculture and provide up to 80 percent of food in Sub-Saharan Africa
2. The organizations also mention the risk that these public/private partnerships might become the prevailing pattern and leading development model. There are also significant doubts on the ability of such megaprojects to fight food insecurity and poverty. In addition, some projects are said to be waiting for public financing, investment in infrastructures and a better economic framework.

To ensure such coexistence, the design of “national agricultural investment policies”, or “the implementation at the national level (of) voluntary directives on farmland governance” seem to be necessary.

The fact that international investors and organizations are taking an interest in the potential of African agricultural production is undoubtedly an asset for the continent, since infrastructures are deficient and development projects can sometimes require financial means and expertise that are not available in a given country. Nevertheless, the three NGOs’ vigilance can only be beneficial in preventing that agropoles supplant other development approaches which have stood the test of time.


Momagri Editorial Board




Les pôles de croissance agricoles sont bâtis sur la logique de partenariat public-privé, mais avec un partage des responsabilités qui désavantage les acteurs publics (agences de développement, banques multilatérales de développement, Etats africains), qui espèrent qu’un investissement privé massif pourra développer rapidement et efficacement le secteur agricole. Les acteurs publics doivent prendre en charge les investissements initiaux (aménagement des périmètres industriels, réseaux routiers ou ferroviaires, ports, grands aménagements hydrauliques) tout en renonçant à des rentrées fiscales et douanières et en libéralisant le secteur agricole pour en faciliter la prise en main par les entreprises privées. Les investisseurs privés n’ont quant à eux en charge que tout ou partie des coûts de fonctionnement en rapport direct avec la production ou la transformation agricole, mais sont érigés au rang de co-décisionnaire et co-producteur de politiques et programmes de développement. L’efficacité de ces partenariats public-privé pour la lutte contre la pauvreté et pour la sécurité alimentaire n’ont à ce jour pas été prouvées.

(…)

Les pôles de croissance agricoles attribuent en priorité le foncier et autres moyens de production aux entreprises privées, et promeuvent la contractualisation des producteurs à petite échelle restants (non déplacés par les travaux d’aménagements fonciers et hydrauliques) avec ces entreprises. Cette approche est sensée générer de l’emploi industriel pour la population rurale contrainte de sortir de l’agriculture, et permettre un transfert de techniques, savoirs et opportunités de commercialisation aux producteurs agrégés et contractualisés autour des entreprises agroalimentaires. Dans les faits, la mise en place de la contractualisation rencontre des difficultés et ne garantit ni un revenu suffisant pour les producteurs les plus vulnérables, ni le développement d’emplois décents sur les pôles et corridors de croissance agricoles. Au Burkina Faso, où le développement du Pôle de croissance de Bagré a pour objectif la création de 30 000 emplois, il est plutôt constaté que les jeunes de la zone continuent à quitter les lieux pour chercher du travail dans les zones urbaines.

Les pôles de croissance agricoles, parfois appelés agropoles, sont développés sur des zones de terres agricoles dotées d’un fort potentiel, souvent irriguées ou potentiellement irrigables, et sur lesquelles les pouvoirs publics souhaitent favoriser la concentration des investissements publics et privés. Ils sont dotés d’infrastructures de soutien à la production, à la transformation et à la commercialisation des matières premières agricoles, et sont connectés aux marchés régionaux et internationaux pour l’achat d’intrants ou la vente des produits. Ils bénéficient de facilités réglementaires, législatives, douanières et/ou fiscales pour encourager les investissements privés, et reposent sur des partenariats entre les acteurs publics (Etats, pays bailleurs de fonds, banques de développement, etc.) et les acteurs privés (grands investisseurs privés, firmes multinationales, etc.) pour la création, le financement, le développement et la gestion de l’ensemble des activités qui y sont menées.

Dans leur mise en place sur le terrain, les différentes composantes des pôles de croissance agricoles varient en termes de surfaces concernées, d’articulation entre les acteurs impliqués, de filières priorisées (productions vivrières nationales ou régionales, productions pour l’exportation, productions industrielles non alimentaires…) etc.

poles de croissance argicoles, multiplier les angles d'action pour un objectif : attirer l'investissement privé



Cependant les différentes formes de pôles de croissance rencontrées dans les pays africains ont plusieurs points communs fondamentaux :
  • une conviction que le potentiel de terres agricoles existant est actuellement sous-exploité par les agricultures familiales ; et donc un objectif d’attraction d’investisseurs privés de grande taille pour moderniser le secteur agricole et agroalimentaire national ;
  • une alliance entre acteurs publics (Etats, pays bailleurs de fonds, banques de développement) et privés (investisseurs privés, firmes multinationales, secteur privé national), notamment sur le financement et la gouvernance, avec une intervention de l’Etat centrée sur la réalisation d’infrastructures (routes, irrigation, etc.), les réglementations, les incitations fiscales, l’engagement de non-judiciarisation ;
  • une logique de contractualisation avec les producteurs familiaux pouvant rester sur le territoire et les industries de l’aval ou les entreprises de production agricole, ainsi que la fourniture de services aux producteurs, petites et moyennes entreprises (crédits, appuis techniques)
  • une tentative de formalisation des droits et l’attribution de titres fonciers, avec des réserves foncières dédiées aux investisseurs privés.
Certaines stratégies de développement agricole, comme l’irrigation à grande échelle, la titrisation foncière, la contractualisation des producteurs familiaux, ou la libéralisation du secteur agricole, existaient bel et bien avant l’émergence du concept de pôles de croissances agricoles, et font partie depuis des années des interventions agricoles des agences bilatérales et des banques multilatérales de développement. De même des appuis au développement de zones de transformation pour l’export, y compris pour des produits agricoles, ont été mis en place dès les années 2000 en Afrique, tandis que des clusters ou zones dédiées à la production et exportation de fleurs coupées puis de haricot ont été développés au Kenya depuis les années 1970. L’approche par les pôles de croissance est cependant plus récente et a pour particularité de réunir toutes ces logiques d’intervention en mettant les grands investisseurs privés au coeur de la gouvernance, de la définition des objectifs et de la mise en oeuvre des projets.

La diversité des acteurs et financeurs impliqués, la complexité des montages financiers, la dénomination et la géométrie variables des pôles de croissance agricoles rendent difficile de dresser une cartographie exhaustive de la situation. Lesdits pôles sont toutefois devenus partie intégrante des politiques et des financements en Afrique, et leur développement devient une approche structurante de la politique agricole nationale dans de nombreux pays.

Après le projet précurseur de développement de pôles de croissance intégrés financé par la Banque mondiale à Madagascar à partir de 2005, une première vague de lancement de projets de pôles et corridors de croissance agricoles (Southern Agricultural Growth Corridor Of Tanzania/SAGC OT en Tanzanie, Beira Agricultural Growth Corridor/BAGC au Mozambique, Pôle de croissance de Bagré au Burkina Faso), et de stratégies nationales reposant fortement sur la définition de zones dédiées à l’agro-industrialisation (Gabon, Nigéria) a eu lieu entre 2008 et 2012. Depuis environ 5 ans, les parcs agroindustriels, agropoles ou pôles de croissance agricoles se généralisent sur le continent africain (Mali, Togo, Cameroun, Sierra Leone, Ethiopie, etc.), soutenus par les facteurs suivants :
  • Le soutien continu aux pôles de croissance par la Banque mondiale, qui avait annoncé en 2011 vouloir cibler le Cameroun, le Mozambique, la Gambie, et la République Démocratique du Congo3.
  • La création de la plateforme Grow Africa en 2011, qui soutient l’entrée de grandes entreprises dans le secteur agricole africain, et défend leurs intérêts et demandes, notamment en termes de réformes politiques.
  • Le lancement de la Nouvelle Alliance pour la Sécurité Alimentaire et la Nutrition (NASAN) en 2012, qui promeut une approche combinant réformes législatives et réglementaires nationales, alliance avec les entreprises agroalimentaires, structuration des chaînes de valeur internationales, et inclut les pôles et corridors de croissance agricoles existants dans ses stratégies nationales.
  • L’activisme de la Banque Africaine de Développement en faveur des pôles de croissance agricoles depuis 2016 ;
  • L’intégration depuis 2016 de l’approche par les pôles de croissances dans les documents de politiques de développement agricole, au niveau du continent (Programme Détaillé de Développement de l’Agriculture Africaine 2e génération) comme des pays africains (Programmes Nationaux d’Investissements Agricoles deuxième génération), notamment au Burkina Faso ou au Sierra Leone.

panorama du developpement de poles et corridors de croissance agricoles en afrique


(…)

Les graves crises alimentaires de 2007-2008, dues à la flambée des prix mondiaux des matières premières, ont provoqué un regain d’attention pour la question de la sécurité alimentaire mondiale après des années de politiques d’ajustement structurel et de désengagement du soutien à l’agriculture dans les pays en développement. Les Etats africains (sur la base des engagements de Maputo de 2004 ) et les pays riches se sont alors engagés à augmenter les investissements publics dans l’agriculture. (Aquila food Security initiative du G8, notamment). Ces mêmes Etats, les organisations internationales et les grandes firmes agroalimentaires ont affirmé la nécessité d’un changement de cap. Des prédictions alarmistes sur la croissance démographique et le risque de pénurie alimentaire de la planète
5 ont nourri un discours sur l’urgence de « moderniser » et « révolutionner » des agricultures africaines en échec. L’obligation d’augmentation de 70% de la production agricole mondiale d’ici 2050 (pourcentage avancé par la FAO en 2009, réduit à 60% dès 2012) est devenue un leitmotiv général, bien que l’invalidité de ces chiffres ait été rapidement démontrée6).

La lutte contre la faim est donc depuis réduite à un défi d’augmentation de la production et des rendements agricoles, relayant à un second plan d’autres aspects comme l’impact des changements climatiques sur les rendements agricoles, les risques de tensions et d’instabilité des prix agricoles, et les risques de conflits dus à la compétition sur l’utilisation des ressources naturelles à des fins énergétiques, industrielles et alimentaires, qui font peser sur les populations les plus vulnérables un défi majeur en termes d’accès à l’alimentation.

Selon les promoteurs de cette approche basée sur l’urgence de produire plus, d’investir plus et de « moderniser » plutôt que de produire mieux, de produire autrement, et de mieux répartir et protéger l’alimentation, il est donc essentiel de faciliter l’entrée massive de grands acteurs privés non agriculteurs (entrepreneurs, hommes d’affaires nationaux, firmes multinationales ou investisseurs étrangers) dans le secteur agricole
7. Avec donc la conviction sous-jacente que les productrices et producteurs à petite échelle ne peuvent pas relever le défi de nourrir les pays africains, alors qu’ils fournissent déjà la grande majorité de l’alimentation disponible sur le continent8. Le secteur agricole est présenté comme riche d’un potentiel de terres, d’eau et de gains de productivité inexploités, et porteur de perspectives de croissance alléchantes pour les firmes multinationales de l’agroalimentaire (semences, engrais, produits phytosanitaires, machinisme, fabricants d’aliments, transformateurs, planteurs, etc.) en proie à des marchés en croissance faible dans d’autres régions du monde.

Les modèles de développement agricole promus depuis 2007-2008 s’inscrivent dans la continuité de ceux portés depuis la première révolution verte lancée à partir des années 1950-60 dans des pays d’Asie et en Amérique latine, avec le paquet « mécanisation, irrigation, semences sélectionnées, engrais synthétiques et pesticides ». Il est implicitement considéré qu’il n’y a pas d’alternative possible pour augmenter la production agricole des pays pauvres, éradiquer la faim et éviter de futures famines.

(…)

La multiplication des pôles de croissance agricole et agropoles en Afrique illustre l’attrait de cette forme d’incitation à l’investissement privé à grande échelle dans le secteur agricole aux yeux des Etats africains et des bailleurs de fonds. Il s’agit pour les décideurs de traiter l’agriculture comme un secteur économique comme un autre – « l’agriculture est un business » avance régulièrement le nouveau président de la banque africaine de développement – pour nourrir la croissance économique du continent et lutter contre la pauvreté. Pourtant, les pôles de croissance agricole ne règlent aucun des problèmes déjà rencontrés dans les interventions agricoles « classiques » prisées par les Etats africains et les bailleurs de fonds. Au contraire, ils y rajoutent un degré de complexité en concentrant de multiples facettes en un programme, en représentent souvent un recul par rapport aux dynamiques de décentralisation en cours dans les pays africains, et en installant une gouvernance de l’agriculture qui menace l’intérêt général.

Dix ans après une crise mondiale des prix agricoles qui a provoqué des famines dans de nombreux pays, y compris en Afrique, il est urgent de cesser le développement des pôles de croissance agricoles (…). Il s’agit plutôt aujourd’hui de concentrer les efforts pour affronter les grandes priorités du développement agricole pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle en Afrique, qui ne sont pas nouvelles mais ne sont pas réglées par les pôles de croissance agricoles : construire des politiques nationales d’investissement agricole qui bénéficient aux populations rurales les plus vulnérables, et contribuent positivement à la sécurité alimentaire et nutritionnelle des populations locales ; mettre en œuvre au niveau national les Directives volontaires sur la gouvernance du foncier, adoptées et reconnues au niveau international, pour organiser la gestion et l’utilisation des ressources naturelles à partir des droits et besoins des plus vulnérables ; construire l’égalité de genre dans le secteur agricole et dans les zones rurales en concentrant les efforts sur les droits des femmes ; développer des systèmes alimentaires basés sur l’agro-écologie ; soutenir prioritairement l’accès au crédit et aux moyens de production pour les productrices et producteurs à petite échelle, premiers investisseurs dans le secteur agricole.

(…)

Sur le terrain, le développement de pôles de croissance et d’agropoles rencontre des difficultés importantes de mise en oeuvre tant à Bagrépôle au Burkina Faso, qu’en Tanzanie dans les zones du SAGC OT, au Mozambique sur le corridor de croissance agricole de Beira, ou au Cameroun. En l’absence de suivi rigoureux et transparent des investissements réalisés sur les pôles et corridors de croissance agricoles, que ce soit par la NASAN, Grow Africa, les financeurs des projets ou par les Etats concernés, il est difficile de livrer un état d’avancement exhaustif et précis, même si les études de terrain et témoignages recueillis
9 accréditent l’idée que le lancement de pôles de croissance agricoles n’aboutit pas mécaniquement à une arrivée massive d’investisseurs privés. Cela peut s’expliquer par le fait que les grands investisseurs attendent la mise en place des infrastructures, des réformes de libéralisation du secteur et des mesures d’incitation fiscale ou douanière avant d’effectivement lancer leurs projets. Des investisseurs nationaux ont par ailleurs pu faire savoir, comme dans le cas de Bagré au Burkina Faso, qu’ils attendaient de la part de la NASAN ou des pôles de croissance un soutien pour l’accès au financement pour pouvoir investir, notamment en termes d’accès au crédit.


1 The entire report is available from
https://www.coordinationsud.org/(...)/limpasse-poles-de-croissance-agricoles-acf-ccfd-terre-solidaire-oxfam-france/

2 Source FAO
3 http://www.ipsnews.net/2011/03/africa-world-bank-identifies-five-poor-states-as-growth-poles/
4 http://www.fao.org/docrep/meeting/007/j1604f.htm
5 IFPRI, FAO/OCDE, FAPRI, etc.
6 http://www.ase.tufts.edu/gdae/Pubs/wp/13-04WisefeedWorld2050_french.pdf
7 voir notamment le « focus » de grow africa sur l’investissement privé pour augmenter la production et promouvoir la sécurité alimentaire : grow africa, investing in the future of african agriculture, 1st annual report on private-sector investment in support of country-led transformations in african agriculture, 2013, p.8 : https://www.feedthefuture.gov/sites/default/files/resource/files/grow_africa_annual_report_2013.pdf
8 La FAO rappelle ainsi que les petits producteurs fournissent jusqu’à 80% de l’alimentation en afrique Subsaharienne et en Asie : FAO, Smallholders and family farmers, 2012 : http://www.fao.org/fileadmin/templates/nr/sustainability_pathways/docs/factsheet_SMallhOlDerS.pdf. La FAO promeut également la capacité de l’agribusiness de générer des food hotspots via les corridors de croissance agricoles : eva gálvez nogales, Making economic corridors work for the agricultural sector, agribusiness and food industries Series 4, FAO, 2014, p.37 : http://www.fao.org/3/a-i4204e.pdf
9 Bureau Issala et Inter-Réseaux, Les pôles de croissance en Afrique de l’Ouest et du Centre, Réalités, impacts et enjeux, 2017.


Page Header
Paris, 18 December 2018