A new vision for agriculture
momagri, movement for a world agricultural organization, is a think tank chaired by Christian Pèes.
It brings together, managers from the agricultural world and important people from external perspectives,
such as health, development, strategy and defense. Its objective is to promote regulation
of agricultural markets by creating new evaluation tools, such as economic models and indicators,
and by drawing up proposals for an agricultural and international food policy.
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L’agriculture africaine ruinée par le néolibre-échange européen



Jacques B. Gélinas, Blog, 24/11/2017

4 Décembre 2017

Dans une tribune parue dans plusieurs médias africains, et dont nous reproduisons ci-dessous les principaux extraits
1, Jacques Gélinas, essayiste et conférencier québécois, livre une analyse percutante de l’évolution depuis les années 1970 des relations commerciales entre l’Union Européenne et les pays d’Afrique.

Avec la Convention de Lomé signé en 1975, de nombreux pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) bénéficiaient d’un accès préférentiel au marché européen dont les prix étaient globalement plus élevés et plus stables que ceux des échanges internationaux. Dit avec les mots d’aujourd’hui, ces 70 pays bénéficiaient d’une forme de commerce équitable en profitant des systèmes de régulation de la Politique Agricole Commune (pour le sucre par exemple) et d’autres spécifiques comme le STABEX qui cherchait à lisser les recettes issues de l’exportation de produits africains notamment. Sous la pression notamment des compagnies bananières américaines, le système vola en éclat en 2000, soit l’année précédant le lancement à l’OMC du cycle de Doha, censé être le cycle du développement. Et les APE (accords de partenariat économique) entre l’Europe et les différentes zones commerciales africaines sont régulièrement critiqués car comme le rappelle l’auteur « dans l’histoire, aucun pays ne s’est développé sans protéger au départ son agriculture ».

Cet article, qui va à l’essentiel, a donc le mérite de rappeler l’histoire récente des relations commerciales entre l’Europe et l’Afrique auquel il faut ajouter le chapitre des conséquences de ces choix : l’intensification des phénomènes migratoires vers l’Europe. Car, comme le formule J. Gélinas « lorsque l’on sème les inégalités et la pauvreté, on récolte les réfugiés ».

La Rédaction Momagri



[…]

Quand les ex-colonies réclamaient égalité et justice

L’idée d’accorder des préférences commerciales aux pays sous-développés vient du bloc des 77 pays non alignés, tous ex-colonies. Dans les années 1960, ils demandent aux Nations Unies d’organiser une conférence visant à créer un nouvel ordre économique mondial. Le but est d’impulser une nouvelle dynamique de développement profitable à tous les pays de la planète et combler le fossé des inégalités entre pays riches et pays pauvres. Dans cette foulée, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) recommande la création d’un système de préférences tarifaires en faveurs des pays pauvres.

En 1975, les pays non alignés, réunis sous l’égide de la CNUCED, signent avec l’Union européenne la Convention de Lomé qui institue un système de préférences commerciales, sans réciprocité, en faveur des 46 pays les plus pauvres d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP). Le « Système de préférences généralisées» (SPG) permet aux pays ACP l’exportation vers l’Europe, sans frais de douane, de la grande majorité de leurs produits industriels et agricoles. La Convention de Lomé a été renouvelée quatre fois, à mesure que d’autres pays s’ajoutaient à la liste des ACP. Au dernier renouvellement, en 1995, on en comptait 79, dont 49 en Afrique.


Quand le vent tourne à droite : l’Accord de Cotonou et les Accords de partenariat économique

Mais voilà que les compagnies bananières de l’Amérique centrale voient dans le SPG une concurrence déloyale. En 1995, elles s’en plaignent au gouvernement des États-Unis qui porte leur plainte devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC) récemment créée. L’Organe de règlement des différends de l’OMC ordonne le remplacement du système des préférences tarifaires par un système d’avantages réciproques.

En conséquence, un nouvel accord devra intervenir pour plier l’Afrique aux règles de l’OMC. Réunis dans la capitale économique du Bénin, en l’an 2000, les dirigeants des pays ACP vont signer l’Accord de Cotonou, qui annule la Convention de Lomé. Finies les préférences tarifaires. Place aux avantages réciproques.

En guise de réciprocité, les dirigeants africains devront ouvrir grands leurs marchés aux produits européens. On leur fera signer ces Accords de faux partenariat qui réduisent à zéro les droits de douane sur les produits agroalimentaires de base. Cela va non seulement accroître la dépendance alimentaire de l’Afrique, mais ruiner les petits fermiers qui s’étaient lancés dans la production laitière, céréalière et avicole. Le cas de l’Afrique de l’Ouest s’avère particulièrement scandaleux. Son déficit en produits alimentaires de base est passé de 144 millions d’euros, en 2004, à 2,1 milliards en 2016.

On se demande pourquoi les dirigeants africains ont accepté ce marché de dupes. Ils ont de prime abord montré beaucoup de réticence. En 2007, le président Wade du Sénégal, écrit : «Les nouveaux Accords de partenariat économique prétendent démanteler les protections tarifaires et instaurer une parfaite égalité de compétition entre des économies européennes et africaines totalement asymétriques. Cela revient à livrer totalement les marchés africains aux produits européens subventionnés.»

Mais les vents du néolibéralisme peu à peu ont fait fléchir les dirigeants africains… les menaces et l’argent aidant. L’Union européenne finance généreusement les rencontres de politiciens, les séminaires d’information et les réunions de hauts fonctionnaires africains. Au besoin, elle menace les gouvernements récalcitrants de couper dans la coopération.

La coopération c’est-à-dire l’aide publique au développement (APD), que dénonce le chanteur Fakaly, a habitué les gouvernants et leurs clientèles à vivre de l’aide extérieure. L’APD a créé une sorte d’aidocratie : une classe sociopolitique qui vit de l’aide extérieure et peut en conséquence se passer de bases sociales qui la contrôleraient.


Urgence de protéger l’agriculture vivrière africaine

Dans l’histoire, aucun pays ne s’est développé sans protéger au départ son agriculture et ses industries naissantes. La Grande-Bretagne a interdit l’importation de produits agricoles pendant les deux siècles qui ont précédé la Révolution industrielle.

Alexander Hamilton, le premier ministre des Finances des États-Unis (1784-1789), a imposé un système de protection étanche. « Sans elle, argumentait-il, aucune industrie américaine ne pourra survivre. »

À notre époque, au cœur même de l’Europe, la Suisse pratique un « protectionnisme tranquille » qui protège efficacement son agriculture, ses industries et ses emplois.


La morale de cette histoire

Lorsque l’on sème les inégalités et la pauvreté, on récolte des réfugiés. Car il doit bien y avoir une cause à cette vague de réfugiés économiques qui, au péril de leur vie, montent à l’assaut de l’Europe. Il y a bien sûr les sécheresses, Boko Haram, les dictatures, l’agrobusiness… Mais pensez à ces accords de faux partenariat qui ruinent les paysans africains et les affament.


1 https://www.jacquesbgelinas.com/copy-of-quand-los-tres-amigos-reneg


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Paris, 21 October 2018