Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune

Une révolution de notre manière d'appréhender le fonctionnement des marchés agricoles



Bastien Gibert & Paul-Florent Montfort,
conseillers de momagri


Le workshop organisé par momagri les 4 et 5 juin 2009 à la Sorbonne a réuni une trentaine d’économistes internationaux autour de la question primordiale de la volatilité des prix des matières premières agricoles. Il a permis de mettre en lumière la nécessité d’opérer une révolution dans notre manière d’appréhender le fonctionnement des marchés agricoles. Les débats, dont nous faisons ici la synthèse, sont riches d’enseignements..



A l’issue des deux journées du workshop organisé sous l’impulsion de momagri les 4 et 5 juin derniers avec l’IAE de Paris, Arts et Métiers ParisTech et l’ESTP, destiné à présenter l’état des travaux d’économistes de haut niveau sur les marchés agricoles et la volatilité des prix, une restitution des débats et des contributions s’est déroulée le 5 juin après-midi. Devant un parterre de plus de cinquante experts, de scientifiques de plusieurs organisations internationales et de journalistes, les Prs. Bertrand Munier1, Peter Timmer2 et Shyama Ramani3 ont exposé les enseignements économiques et politiques du workshop, et notamment l’intérêt du modèle momagri. Ce workshop a été qualifié par le Pr. Peter Timmer comme «l’un des plus enrichissants auquel il ait participé depuis de nombreuses années», tant par la qualité des discussions que l’apport théorique et stratégique des travaux présentés.

Trois consensus majeurs sont ressortis des discussions.

Premier consensus sur l’origine de la volatilité des prix agricoles



La crise financière et la crise alimentaire ont brutalement rappelé un fait majeur, négligé depuis de nombreuses années : les risques et l’incertitude sont au cœur du fonctionnement même des marchés, notamment agricoles. Et comme l’a souligné Edi Karni, Professeur à la Johns Hopkins University (USA), les acteurs qui évoluent sur ces marchés, tout comme la majorité des experts, oublient souvent qu’ils « ne savent pas qu’ils ne savent pas ».

Les experts doivent donc intégrer dans leur réflexion que l’improbable peut se produire, même plusieurs fois de suite, et en tirer toutes les conséquences en termes de modélisation. Il est donc primordial de considérer l’incertitude comme l’hypothèse de départ qui conditionne la qualité des résultats des modèles de simulation et des avis d’experts, et non pas comme la résultante qui justifie les erreurs de prévision et de diagnostic.

En « oubliant » cette composante dans la modélisation des problématiques agricoles, les experts ont sans doute conféré une importance excessive aux facteurs naturels (aléas climatiques et épizooties), et sous-estimé les facteurs liés aux structures de marchés et aux comportements eux-mêmes des acteurs, pour expliquer l’évolution des cours.

La volatilité des prix des matières premières agricoles n’est en effet pas uniquement due à des causes exogènes qui seraient guidées par la « main de Dieu », mais également et surtout à des causes endogènes, qui tiennent à la situation d’incertitude dans laquelle se trouvent les producteurs, les administrations, les consommateurs et les investisseurs sur les marchés agricoles. Ne disposant pas de toutes les informations nécessaires au moment de prendre leurs décisions (prix, quantités et qualité produites…), les agriculteurs surproduisent ou sous-produisent au sein d’un contexte international fluctuant. Il en découle un décalage entre les quantités produites et demandées, qui génère une volatilité structurelle des prix, alimentée par les phénomènes de sur-réaction des différents acteurs en présence, y compris les investisseurs, et même les Etats.

C’est pourquoi la volatilité des prix, et notamment la récente flambée des cours que le monde a connu en 2008, s’explique en grande partie par des causes « extérieures » au simple jeu de l’offre et de la demande de produits agricoles. Ce à quoi il faut ajouter, comme l’ont souligné Bertrand Munier et Peter Timmer « le rôle de la financiarisation et des excès spéculatifs des investisseurs, qui ont un effet direct et brutal sur la volatilité des prix. »

Deuxième consensus sur les nécessaires réformes à opérer en matière de modélisation



Comprendre, identifier et évaluer les facteurs explicatifs de la récente crise est essentiel, et le travail mené par les experts et les universitaires dans ce domaine est primordial. Mais mesurer les implications concrètes de la crise sur les procédures et les outils d’évaluation des risques (modèle économiques notamment) l’est tout autant si ce n’est plus. Et c’est là que la sagesse et l’honnêteté scientifique des experts interrogés prennent toute leur dimension, et que ces derniers doivent adapter leur théorie et leurs modèles à la réalité et non l’inverse. En dépendent les politiques et les mesures économiques déployées par les différents gouvernements.

Tous les économistes présents sont convenus que les outils aujourd’hui utilisés pour formaliser la volatilité des prix agricoles et les facteurs qui affectent l’évolution des cours ne prennent pas en compte les trois facteurs présentés en première partie, qu’il s’agisse du modèle Linkage, utilisé par la Banque mondiale, ou des modèles de l’OCDE et du FAPRI... Et ils ont souligné la nécessité de bâtir des modèles en phase avec la réalité.

C’est dans cette optique que Bertrand Munier, chef économiste de momagri, a présenté le modèle momagri, dont la principale spécificité est d’intégrer les risques et l’incertitude auxquels sont exposés les marchés agricoles internationaux, ainsi que leur financiarisation progressive à travers le développement des investisseurs et spéculateurs sur les marchés à terme. Ces questions se trouvent aujourd’hui au cœur des problèmes internationaux.

Qualifié à de nombreuses reprises par les économistes présents comme étant « le premier modèle du genre », et notamment par le Pr. Peter Timmer et Pr. Shyama Ramani, le modèle momagri a été salué comme un modèle avec lequel il faudrait désormais compter.

Troisième consensus sur les conséquences en termes de politiques économiques



La reconnaissance de l’incertitude et des risques sont donc deux variables clés pour comprendre le fonctionnement des marchés agricoles. Or, la remise en cause des modèles économiques traditionnels accrochés à la logique d’une concurrence quasiment « pure et parfaite » pour formaliser leur fonctionnement, conduit à des conséquences directes importantes pour les politiques économiques à privilégier sur les marchés agricoles internationaux.

En reconnaissant que les marchés agricoles sont « imparfaits », et que la majeure partie des risques auxquels ils sont soumis sont de nature endogène, les économistes présents ont clairement souligné les dangers d’une libéralisation non régulée des échanges, comme cela est envisagé à l’OMC dans le cadre du cycle de Doha. Loin d’atténuer la volatilité des cours, la libéralisation non régulée des marchés risque de l’exacerber. Les conclusions de Nora Lustig, professeur d’économie à la George Washington University et experte des questions relatives au développement et à la pauvreté au Center for Global Development, sont sans équivoque : la libéralisation non régulée des échanges se traduira par des tensions inflationnistes dans les pays en développement (PED) et/ou des politiques d’isolement de leur marché intérieur par divers pays émergents ou en voie de développement.

Ce résultat est corroboré par David Dawe, économiste principal à la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), qui démontre qu’une politique de stabilisation des cours est préférable économiquement à une politique de libéralisation, du fait des spécificités propres aux marchés agricoles.

Dès lors, il convient d’opérer un spectaculaire revirement en matière de politique économique, afin de remédier aux défaillances structurelles des marchés agricoles par des mesures de régulation et de stabilisation appropriées.


A l’heure où les crises alimentaire et financière soulignent les limites des schémas qui prévalaient jusqu’ici, de nature parfois plus idéologique que scientifique, le workshop organisé avec l’aide de momagri confirme tout d’abord l’urgence d’opérer une révolution dans notre manière d’appréhender le fonctionnement des marchés agricoles. Par ailleurs, il a permis d’identifier certaines pistes de réflexion en matière de politiques de stabilisation/régulation qui pourraient être mises en place. Si ces dernières font encore l’objet de nombreux débats parmi les experts, il n’en reste pas moins, comme l’a rappelé Shyama Ramani qu’y apporter une réponse concrète est essentielle, car elles mènent à de « réels enjeux philosophiques, éthiques et politiques, qui ne doivent souffrir de débat idéologiques stériles secondaires ». Il ne faudrait en effet pas oublier que, au bout de la chaine, c’est la vie d’un milliard de personnes souffrant de la faim qui est en jeu.

1 Chef économiste de momagri, Professeur des Universités à l’IAE de Paris et à Arts et Métiers ParisTech
2 Professeur émérite à l’Université de Harvard, USA
3 Professeur à l’Université de Maastricht, Pays-Bas
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Paris, le jeudi 24 avril 2014