Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Dakar agricole 2011
Tribune


Synthèse des Ateliers du Dakar Agricole



La rédaction de momagri




Atelier 1 : Comment nourrir le monde

Atelier 2 : Comment assurer la coexistence des différentes agricultures du monde ?

Atelier 3 : Quels sont les nouveaux risques qui pèsent sur l'agriculture mondiale et les menaces qui en découlent pour la stabilité de la planète ?

Atelier 4 : Régulation des marchés agricoles : comment et avec quels instruments la communauté internationale peut-elle s'organiser ?

Atelier 5 : Construire une gouvernance agricole et alimentaire mondiale : une nécessité pour l'avenir de l'humanité

Atelier 1

Comment nourrir le monde ?

Compte rendu

Nourrir les hommes suppose que les exploitations agricoles de la planète soient durables. Et, quel que soit le continent, quelles que soient les politiques agricoles, l'agriculteur doit vivre de sa production. Ce qui n'est pas le cas dans de nombreux pays, développés ou en développement.

Comment résoudre cette équation de manière équilibrée entre chaque région ? Comment faire en sorte que dans les négociations internationales, le principe d'un prix rémunérateur et équitable pour le producteur soit pris en compte ?

La fracture agricole scientifique et technologique est-elle en passe de se résorber ? Quelles sont les expériences porteuses d'avenir en ce domaine ?


Autant de questions essentielles auxquelles les différents experts présents ont tenté d'apporter des réponses.

Le constat initial partagé par l'ensemble des participants est que la mondialisation est une réalité incontournable qu'il convient de gérer au mieux. De même, l'alimentation est devenue un sujet prioritaire car c'est le premier besoin de l'humanité et du développement économique et social.

Rendre les agricultures durables suppose avant tout que les agriculteurs puissent vivre économiquement de leur activité. Cela suppose que les prix de vente de leur production soient suffisamment rémunérateurs.

L'idée fondamentale est que pour nourrir le monde il faut produire, donc être capable d'assurer la rentabilité de l'activité et dégager des marges financières susceptibles d'assurer un investissement continu. Ce dernier permet l'innovation, donc l'amélioration des rendements en assurant une performance plus durable de l'activité productrice (baisse des intrants, amélioration génétique, etc. ).

La façon d'y parvenir a été débattue : Pierre Pagesse, président de Limagrain et président de momagri, a insisté sur la nécessité absolue d'assurer une visibilité minimale aux producteurs, faute de quoi ils ne pourraient pas vivre, développer la production et investir pour innover et enclencher ainsi un cercle vertueux de développement économique.

Pour ce faire il est nécessaire, selon lui, d'encadrer la volatilité intrinsèque des prix agricoles du fait de facteurs endogènes (microstructures spécifiques, erreurs d'anticipation des différents acteurs, financiarisation) qui priment sur les facteurs exogènes (du type aléas climatique ou sanitaire).

Le Président Directeur Général de la société multinationale brésilienne Vale a admis que le secteur agricole présentait des spécificités qui affectaient l'ajustement automatique de l'offre à la demande, et posaient ainsi des difficultés dans la formation des prix. Dans ce contexte, la régulation des marchés agricoles se justifie et peut prendre notamment la forme de contractualisation entre les différents maillons de la chaîne de valeur.

Certains ont souligné la responsabilité des Etats à soutenir leur secteur agricole pour assurer la croissance indispensable de la production et des rendements compte tenu de l'augmentation des besoins mondiaux. Le ministre marocain de l'Agriculture a cependant noté que si le soutien du développement technique de l'agriculture était souhaitable, les interventions sur les marchés, et plus particulièrement sur les prix, pouvaient être délicates. Il a insisté, en revanche, sur la nécessité de fournir l'information nécessaire aux acteurs agricoles pour améliorer leurs prises de décision, notamment d'assolement et de vente.

Un début de consensus est finalement apparu sur la nécessité d'une forte responsabilité des Etats, par des politiques agricoles définies et mises en œuvre par les Gouvernements, pour assurer une régulation efficace du secteur.

Les conditions globalement admises par les intervenants pour parvenir à révéler le potentiel agricole du continent africain sont les suivantes: accroissement de l'intervention des Etats, augmentation des investissements (publics et privés sur les semences, intrants , irrigation, logistique, etc.), amélioration des capacités de R&D et application pratique des innovations, réorientation de l'aide publique au développement (APD) vers le secteur agricole, et nécessité de concentrer cette dernière sur les petites exploitations.

La plupart des intervenants se sont, en outre, accordés sur l'absence d'opposition entre l'agriculture familiale, à préserver tout en œuvrant à la modernisation technique et à la formation, et les capacités de l'agri business, susceptibles de développer l'agriculture africaine au-delà d'un objectif de subsistance. La question de la modernisation des filières et l'appui à leur structuration a été appuyée comme une autre condition importante de l'amélioration des rendements.

Dans ce contexte, et compte tenu des marges très significatives de progression dans tous ces domaines, deux idées clefs se sont dégagées :

    - La problématique de l'agriculteur, notamment en Afrique, ne doit pas être l'objet d'une approche principalement sociale, mais être considérée de façon entrepreneuriale ;

    - L'Afrique a un très fort potentiel de développement, par l'amélioration notamment de ses rendements, et ses réserves de terres arables (200 à 400 M ha supplémentaires pouvant être mobilisés selon Moussa Seck, Président du PanAAC).
Le constat a été fait que nourrir le monde de façon durable est sans doute possible, notamment en raison du potentiel du continent africain, dont les rendements sont encore limités. A terme, les rendements céréaliers en Afrique pourraient croître de 1 tonne à 3 tonnes en moyenne en exploitations en cultures sèches et de 4 tonnes à plus de 5 tonnes dans les zones irriguées.

Produire encore mieux et plus est donc possible, et pour cela il est nécessaire : d'augmenter la productivité ; d'améliorer l'efficacité de la gestion des ressources disponibles, sur le plan qualitatif autant que quantitatif et en diversifiant les productions ; d'encourager enfin la constitution de filières structurées capables de maitriser les canaux de commercialisation.

Pour atteindre ces objectifs, la Recherche et Développement et les nouvelles technologies sont fondamentales. A ce sujet, les participants Africains ont tous relevé que l'effort de recherche sur le continent était insuffisant (environ 0, 35% du PIB en moyenne contre plus 1,5 à 2% dans les pays développés) et que sa diffusion dans la sphère productive était très lente. L'impact effectif de l'effort de recherche est donc fortement améliorable.

Chercher à atteindre l'autosuffisance semble être une obligation essentielle compte tenu de la croissance de la demande dans les pays en développement et émergents. Cette dernière constitue une puissant vecteur de renchérissement des prix, et par voie de conséquence, de dépendance accrue des pays importateurs nets de produits alimentaires. Pour assurer l'autosuffisance, la recherche, l'innovation et les nouvelles technologies sont considérées comme des facteurs clefs. Il est cependant nécessaire de dépasser les blocages actuels et certains préjugés tenaces, notamment en Afrique. Pour ce continent, en particulier :
    • il faut encourager la recherche appliquée et orientée sur les besoins immédiats ;

    • il faut encourager la formation de chercheurs en Afrique, et valoriser leur rôle social ;

    • il faut élever le niveau de la recherche agronomique africaine, en renforçant la coopération entre les institutions publiques et privées, à l'échelle internationale.
Selon Daniel Chéron, Directeur Général de Limagrain, les biotechnologies végétales sont une réponse essentielle à l'amélioration des rendements. L'adoption raisonnée des biotechnologies au Brésil constitue aujourd'hui un facteur de puissance de l'agriculture du pays. Aussi, la pédagogie des pouvoirs publics est l'une des conditions d'une approche apaisée de ces sujets, face aux peurs irraisonnées que la Science peut susciter, alors même qu'une partie des solutions en dépendent.

Par ailleurs, les développements qu'apporte le génie génétique vont très au delà de l'amélioration de la productivité et permettront d'apporter des réponses aujourd'hui inconnues à la croissance des besoins. L'histoire des cent dernières années a démontré le rôle de l'amélioration de la recherche dans la réponse à la croissance démographique : le doublement de la production de céréales depuis 1970 en est un exemple très illustratif.

De même, les participants ont partagé l'idée selon laquelle la coopération internationale de la communauté scientifique était particulièrement nécessaire, notamment dans le domaine des biotechnologies végétales. Le partage des savoir-faire et la mise en commun des patrimoines génétiques seront en effet des facteurs clefs de l'innovation. Il est donc d'autant plus nécessaire d'éviter une privatisation du vivant par le dépôt de brevet qui empêche le progrès génétique. Plusieurs intervenants africains ont plaidé, à ce sujet, sur la nécessité de développer la recherche africaine sur les semences et d'établir des règles claires et harmonisées de contrôle de leur qualité.

Pour garantir la mise en œuvre efficace des résultats de la recherche, deux facteurs supplémentaires de réussite ont été avancés:
    - La formation des agriculteurs, ce qui suppose non seulement d'accentuer l'effort de formation initiale des producteurs, mais aussi leur formation continue, notamment celle appliquée aux nouvelles techniques et technologies;

    - L'organisation des producteurs et la structuration de la chaîne de valeur agroalimentaire. Une meilleure intégration des filières permettrait en effet non seulement de mieux maîtriser l'aval (commercialisation), mais aussi d'assurer le réinvestissement dans l'innovation tout en attirant plus facilement les financements privés.
L'investissement en infrastructures est aussi considéré comme un facteur clef, notamment en matière d'irrigation, de logistique et de communication.

En conclusion, tous les intervenants sont convenus que l'alimentation doit devenir une priorité mondiale, en particulier sur le continent africain pour lequel le développement agricole est la responsabilité de tous, notamment en raison des conséquences sociales et politiques potentielles que l'absence de progrès rapides pourrait avoir sur la stabilité d'une grande partie du monde.

Atelier 2

Comment assurer la coexistence des différentes agricultures du monde ?

Compte rendu synthétique


Dans la continuité de la réflexion sur la manière d'assurer l'alimentation de la population mondiale, le deuxième Atelier s'est penché sur la question de la coexistence des différentes agricultures du monde.

La première idée développée par l'Atelier 2 est que les différentes agricultures, aussi bien l'agriculture paysanne que l'agribusiness, peuvent et doivent coexister, car le problème à résoudre est celui de la souveraineté alimentaire de l'Afrique.

D'un côté, l'agrobusiness permet la mise en valeur du potentiel agricole africain, notamment via un apport technologique et financier conséquent, de l'autre, les petits producteurs sont la clé de voute de l'accroissement de la production agricole et alimentaire, et sont source de revenus pour leur famille et l'économie nationale.

Deux aspects sont à améliorer pour faire en sorte que cette coexistence se passe bien : en premier lieu, la nécessité d'utiliser un cadre contractuel transparent entre les petits producteurs et les industriels, et en deuxième lieu la nécessité de renforcer, dans ce cadre, le pouvoir de négociation des producteurs.

En tout état de cause, l'atelier n°2 a souligné que, contrairement aux idées reçues, l'agriculture familiale peut parfaitement se développer si elle bénéficie d'un environnement favorable. Le cas du coton au Mali est exemplaire, puisque le producteur malien est aujourd'hui aussi compétitif que l'agriculteur texan. Au Tchad, au Bénin, au Malawi, au Sénégal, les productions de certaines denrées agricoles ont pu être augmentées de manière spectaculaire, jusqu'à atteindre l'autosuffisance alimentaire, grâce à des politiques volontaristes ciblées sur les petits producteurs.

A l'inverse, les politiques définies dans les enceintes internationales multilatérales n'ont pas permis aux pays africains d'atteindre l'autosuffisance alimentaire. Dans certains cas, le multilatéralisme s'est traduit par une baisse de l'aide publique accordée à l'agriculture. Le Dakar agricole doit, en l'espèce, amener un changement de paradigme dans la conception des politiques agricoles.

Atelier 3

Quels sont les nouveaux risques qui pèsent sur l'agriculture mondiale
et les menaces qui en découlent pour la stabilité de la planète ?

Compte rendu

L'agriculture et l'alimentation, par leur caractère stratégique, sont en effet des enjeux vitaux pour l'équilibre du monde.

Deux chiffres à eux seuls suffisent à justifier l'intérêt porté à l'agriculture et la nécessité d'en assurer un bon fonctionnement, comme l'a rappelé en introduction Brahim El Moctar, Ministre du Développement rural de la Mauritanie. D'une part, tous les experts s'accordent à dire qu'il est nécessaire d'accroître la production agricole de 70% pour nourrir les 9 milliards d'hommes que la planète comptera en 2050 ; d'autre part, ce sont déjà 1 milliard d'hommes qui souffrent de la faim dans le monde. Dans ce contexte, il est indispensable d'identifier les nouveaux risques qui pèsent sur l'agriculture mondiale, et donner le meilleur de nous-même pour y répondre et assurer ainsi une production agricole et alimentaire optimale.

Des riches et instructifs débats qui ont eu lieu, plusieurs nouveaux risques ont été identifiés.

En premier lieu, la spéculation excessive et non maitrisée, largement pointée du doigt depuis la flambée des prix de 2008, qui avait provoquée les émeutes de la faim dans le monde. Parmi les intervenants de l'atelier, un large consensus a vu le jour pour reconnaître que, si la spéculation sur les marchés à termes des matières premières agricoles n'était pas nécessairement à l'origine de la volatilité des prix, elle venait se greffer sur le phénomène en l'amplifiant.

Ce nouveau risque est particulièrement d'actualité, comme l'a rappelé le professeur Henri Bourguinat, Professeur émérite à l'Université Bordeaux IV, car nous assistons aujourd'hui à un véritable changement d'échelle de l'ampleur de la spéculation. En 2004, 30 000 contrats ont été échangés sur le marché à terme du blé de Chicago, contre plus de 200 000 en 2008 ; soit, en valeur, un changement d'échelle de 13 milliards de dollars en 2003 à 317 milliards en 2008. On comprend que les marchés agricoles vacillent.

Attention néanmoins à ne pas jeter l'opprobre sur les marchés financiers et la spéculation, qui restent nécessaires, dans la mesure où ils permettent d'assurer la liquidité du marché. Il s'agira donc de réguler les marchés financiers dans le cadre de la nouvelle gouvernance agricole, sans les supprimer.

Et sans non plus penser qu'il s'agit du seul risque pesant sur l'agriculture mondiale. Les participants de l'atelier n°3 étaient assez unanimes pour reconnaître que les marchés agricoles et l'agriculture en général sont confrontés à de nombreux risques, aussi bien physiques que financiers, exogènes qu'endogènes. A tel point que ce qui caractérise particulièrement l'agriculture, c'est sa vulnérabilité. De ce fait, comme l'a rappelé Kamal El Kheshen, Vice-Président des Opérations en charge de l'Agriculture de la Banque Africaine de Développement, les nombreux facteurs de risques qui influent sur le secteur agricole mettent en danger les capacités de production de l'agriculture lorsque le secteur est laissé aux mains des seuls mécanismes du marché. D'où l'importance de mettre en place des politiques de régulation, sous l'égide d'une structure de gouvernance mondiale qui permette leur harmonisation au niveau international. Parmi les objectifs de ces politiques de régulation, on peut citer
    • Stabilisation des prix sur les marchés agricoles,

    • Accroissement de l'efficacité des filets de sécurité sociaux et alimentaires,

    • Amélioration de l'accès au marché.
Ce dernier point est primordial, et c'est le troisième élément de convergence de l'Atelier n°3. Dans bien des cas, et notamment dans le cas des pays africains, le marché est insuffisamment structuré, comme l'a souligné André Soumah, président de ACE and Directeur du département Finance de la Pan African Agribusiness and Agro-industry Consortium (PanAAC). 99,99% des agriculteurs africains n'ont pas accès au marché à terme, et ne peuvent se couvrir contre le risque de chute des prix ; et, même quand le prix est haut, ils ne peuvent pas en profiter, car ils n'ont pas accès à l'information. Sans compter que, pour produire, il faut savoir à qui vendre. La multiplicité des acteurs et des intermédiaires, le monopole de quelques grandes multinationales sur le marché africain d'exportation des matières premières agricoles et sur le secteur de la logistique, le manque des infrastructures, contribuent à l'opacité du marché et à sa non-accessibilité.

Là prendrait tout le sens d'un système de régulation, qui puisse identifier les acteurs, et organiser les échanges selon des règles précises et clairement établies, qui permettraient la mise en place de normes standardisées, l'amélioration de la qualité de la production, de la transparence, du stockage, et l'atténuation du risque de prix. Certains progrès sont d'ores et déjà à portée de main des pays africains : le risque prix peut ainsi être atténué en mettant en place des assurances, comme c'est le cas dans les pays occidentaux. Il est donc primordial de commencer par développer un appareil statistique fiable, nécessaire aux mécanismes assurantiels.

Attention toutefois, le risque lié à la volatilité des prix ne peut être exclusivement réglé par les assurances ; et les agriculteurs et experts occidentaux présents à ce Forum l'ont bien rappelé.

Quatrième nouveau risque identifié par les participants de l'Atelier n°3 : l'acquisition des terres. S'il a toujours existé, le phénomène s'est accru depuis 3-4 ans, en présentant deux nouvelles caractéristiques inhabituelles. D'une part, il implique des Etats, principalement des pays importateurs nets de denrées agricoles ayant récemment pris conscience de leur vulnérabilité alimentaire suite à la crise de 2008 ; d'autre part, il concerne d'importantes superficies, notamment parce que les terres agricoles sont devenues une valeur refuge suite à la crise financière. Pour preuve de cet état de fait, seules 25% des terres achetées sont mises en valeur, d'après Bara Gueye, Directeur de l'Institut international pour l'environnement et le développement (IIED). Aujourd'hui, on estime que les achats de terres en Afrique représentent environ 50 millions d'hectares, ce qui soulève cinq risques :
    1) Un risque d'insécurité foncière, d'autant plus grand que les achats de terre sont favorisés par la précarité des droits fonciers dans un certain nombre de pays en développement, et affectent directement les petits producteurs (sans compter que le risque est aggravé par le fait que les investissements visent avant tout les terres à haut potentiel) ;

    2) Un risque d'insécurité alimentaire locale, qui est proportionnel au volume de terres impliquées ;

    3) Un risque d'insécurité sociale, induit par le déplacement fréquent des populations, ce qui provoque des conflits avec les populations des zones d'accueil) ;

    4) Un risque d'insécurité écologique, car ces terres font le plus souvent l'objet de monocultures, ce qui accélère leur détérioration ;

    5) Un risque d'insécurité politique, comme on a pu récemment l'observer à Madagascar.
Dans certains cas, les investissements liés aux achats de terre peuvent se traduire par des apports positifs (transfert de technologies potentiel, apport en ressources pour une partie de la population employée, etc.). Aux Etats de faire en sorte que les achats de terre ne se fassent pas aux détriments des intérêts stratégiques des pays concernés, et notamment des producteurs locaux.

L'Ukraine est, en la matière, un bon exemple des effets de la libéralisation du secteur agricole et des notamment des achats de terres. Depuis janvier 2010, et dans la continuité du mouvement de libéralisation amorcé par la chute de l'URSS, le secteur agricole du pays se voit en effet confronté à une concentration de plus en plus grande des terres, sous l'influence d'agroholdings contrôlant 500 000 à 1 million d'hectares. Dans cette situation, Michel Terestchenko, International Project Manager en projets industriels et agricoles en Ukraine, a alerté les participants sur l'impact de la prochaine loi de privatisation des terres, qui va ouvrir l'accès des terres aux investisseurs et renforcer la structure oligopolistique du marché.

Le risque ? Déposséder les 2,5 millions de personnes de leur actif, la terre, et provoquer un exode rural massif qui les chassera vers les villes. Sans nécessairement leur offrir un nouvel emploi.

Car c'est là un point fondamental que l'Atelier n°3 a souligné. Historiquement, la transition démographique d'un pays se matérialise par l'exode d'une partie de la population agricole et rurale vers les villes, où ils fournissent la main d'œuvre bon marché d'une industrie naissante. Cela a été le cas en Europe au XIXe siècle, et en Asie au cours de la deuxième moitié du XXe siècle. Aujourd'hui, c'est au tour de l'Afrique de faire sa transition démographique, passant d'une natalité et mortalité élevées à une natalité et mortalité faible. Selon le Directeur exécutif de l'Initiative Prospective Agricole et Rurale (IPAR) Cheikh Oumar Ba1, chaque année, 17 millions de jeunes arrivent sur le marché du travail, dont 11 millions de ruraux. Ils seront 25 millions en 2025. Cette croissance démographique va nécessairement s'accompagner d'une migration vers les villes, comme cela a été le cas pour les pays en transition démographique ; mais à la différence de ces derniers, la situation économique internationale, et notamment africaine, ne crée pas assez d'emplois pour les absorber. Sans emplois, confronté à un environnement urbain déroutant qui favorise l'exclusion, comme l'a rappelé le Fondateur et Président du Samu social international Xavier Emmanuelli, ces populations seront source d'instabilité.

L'Afrique subsaharienne, et par conséquent l'équilibre mondial, sera de ce fait confronté à des défis importants. Par le passé, les transitions démo-économiques ont suivi trois principales orientations :
    • La diversification économique : à poursuivre, mais vu l'ampleur de la croissance démographique en Afrique subsaharienne, la solution n'est pas seulement dans diversification ;

    • L'émigration. Entre 1850 et 1930, ce sont 60 millions d'européens qui ont émigré vers d'autres pays du monde ; Aujourd'hui, des pays comme le Mexique et Maroc sont confrontés à des taux d'émigration de 10%. Néanmoins, si l'on se base sur ces taux, ce seraient 86 millions de migrants qui quitteraient l'Afrique Subsaharienne : quel pays, africain ou occidental, pourrait les accueillir ?

    • Le développement de l'agriculture et du monde rural, de manière à absorber la croissance démographique, notamment rurale.
Il est donc primordial, aussi bien pour assurer la stabilité des pays africains que l'équilibre du monde, de réinvestir en milieu rural pour limiter l'exode rural.

Atelier 4

Régulation des marchés agricoles : comment et avec quels instruments
la communauté internationale peut-elle s'organiser ?

Compte rendu


Si tous les experts ont souligné la nécessité de réguler les marchés agricoles, encore faut-il avoir les instruments à disposition pour apprécier la situation actuelle de ces derniers, leurs caractéristiques et leurs spécificités. C'est en effet seulement à cette condition que les décideurs politiques, conscients de la réalité des marchés agricoles, peuvent initier les stratégies adéquates.

Mais qu'en est-il ? Les décideurs internationaux ont-ils à leur disposition les bons instruments d'information et d'évaluation pour comprendre, anticiper et décider, sachant que le contexte international a profondément évolué ces dernières années suite aux récentes crises économique et alimentaire ?

Autant de questions stratégiques et complexes auxquelles les experts ont tenté d'apporter des réponses concrètes face à la montée de l'insécurité alimentaire, à la financiarisation croissante de l'agriculture, dans un contexte de volatilité des prix élevée. Plusieurs éléments de constat ont émergé, ainsi que de nombreuses propositions qui pourraient présenter un intérêt certain à l'approche de la prochaine réunion du G20.

Tous les experts présents ont en effet partagé le constat selon lequel les marchés agricoles sont historiquement volatils, et sur le fait que l'amplitude de retournement des prix, de même que la fréquence de ces derniers, se sont accrues ces dernières années.

Pour Joe Dewbre, senior économiste à l'OCDE, la volatilité des prix agricoles est une caractéristique structurante des marchés agricoles qui s'explique essentiellement du fait de la survenance d'aléas climatiques. Position partagée par Aliou Diagne, chef de programme sur les politiques agricoles de l'Africa Rice Center, pour qui les événements récents qui se sont produits en Russie et au Pakistan, dans un contexte de renchérissement des prix du baril de pétrole, ont fortement participé à l'augmentation des prix des matières premières agricoles, notamment le blé et le maïs.

Toutefois, si les aléas climatiques ont certainement joué un rôle dans la flambée récente des prix agricoles, de nouveaux facteurs explicatifs doivent être mis en avant, comme la financiarisation grandissante des marchés agricoles et la rationalité limitée des différents acteurs, qu'il s'agisse des producteurs agricoles ou des spéculateurs qui interviennent sur les marchés à terme.

Les marchés agricoles sont ainsi progressivement devenus, pour Bertrand Munier, chef économiste de momagri, des marchés d'anticipation complexe pour lesquels les différents intermédiaires jouent désormais un rôle prépondérant. Aussi, ce n'est plus tant l'aléa climatique en lui-même qui explique la volatilité observée des prix agricoles, mais la manière dont les agriculteurs, les spéculateurs et les gouvernements l'interprètent et y réagissent. La rapidité avec laquelle les cours se sont retournés suite à l'annonce du Président Medvedev de limiter les exportations de blé russe en témoigne.

Ce faisant, les instruments d'évaluation utilisés par les décideurs et les institutions internationales prennent-ils en compte cette nouvelle réalité ? Et, la libéralisation prônée par l'Organisation Mondiale du Commerce est-elle un facteur de stabilisation des prix ?

Tel ne semble pas être le cas selon Bertrand Munier, qui a souligné que la quasi-totalité des modèles économiques utilisés dans les enceintes internationales ne formalisaient pas l'exposition des marchés agricoles à ces risques nouveaux, ni même l'incapacité des différents acteurs à anticiper correctement les retournements des cours.

Ce faisant, il ressort que les modèles économiques « classiques » d'offre et de demande de produits physiques qui ont pu, par le passé, présenter un intérêt certain pour expliquer les fondamentaux de l'agriculture, sont aujourd'hui incapables d'expliquer les évolutions récentes. Et, en négligeant ces facteurs stratégiques, ils aboutissent à la conclusion que la libéralisation non régulée serait stabilisatrice. Dès lors que ces facteurs sont pris en compte, les conclusions sont radicalement différentes.

Le modèle momagri a justement été élaboré pour prendre en compte ces facteurs nouveaux et fondamentaux. Il offre ainsi une vision pertinente et utile pour mieux comprendre l'évolution quasi-chaotique des prix agricoles, mieux anticiper leur évolution probable et surtout, proposer aux décideurs des pistes en termes de régulation des marchés agricoles.

La régulation des marchés agricoles constitue en effet une étape indispensable pour initier un cercle vertueux du développement, notamment dans les pays les plus pauvres pour lesquels l'agriculture occupe un poids économique et social déterminant. Comme l'a souligné Najib Akesbi, professeur à l'Université agronomique et vétérinaire Hassan II, les modes actuels de régulation par la puissance publique sont « à bout de souffle », et doivent être réformés.

Mais quelle nouvelle régulation mettre en œuvre ? Et surtout, sur quel aspect doit-elle porter ? Les prix ? Les revenus ?

Il convient avant tout de resituer les politiques de régulation dans une approche transversale et globale, qui permette de remédier à ce qu'il nomme le couple infernal, c'est-à-dire la dépendance alimentaire et la pauvreté. Tant que le droit à l'alimentation, qui est l'un des premiers droits de l'Homme, ne sera pas garanti, un développement économique durable ne pourra pas être institué.

Aussi, il apparaît indispensable de mettre en place des instruments de régulation efficaces sur les marchés physiques, notamment par le biais de réserves ou de stocks. Comme la rappelé Moussa Faye, représentant de Action Aid au Sénégal, un système de réserves intégré permet non seulement de stabiliser les prix agricoles pour la région concernée, mais également de stimuler la production des petits producteurs tout en soutenant les régimes du droit à alimentation, comme cela a pu être observé au Mali.

Les marchés agricoles ne s'autorégulent pas et les politiques menées par les institutions internationales, niant ce constat, sont inefficaces, et les instruments de stabilisation envisagés inopérants.

Il est donc essentiel, comme l'a souligné Ndiogou Fall, président de la Fédération des ONG du Sénégal, que les politiques agricoles et commerciales soient non seulement mieux coordonnées, mais surtout qu'elles disposent d'instruments de régulation adaptés. Aussi, les structures chargées de l'agriculture sont actuellement insuffisantes, et l'OMC, focalisée sur les problématiques commerciales, ne disposent pas des instruments adaptés pour rendre compte de la nouvelle réalité des marchés agricoles.

Le modèle canadien de gestion de l'offre présente des perspectives intéressantes sur ces différents aspects. Selon Ghyslain Cloutier, vice-président de la Coop fédérée du Québec, ce système a permis de stabiliser les prix intérieurs à des niveaux rémunérateurs pour l'agriculteur, tout en permettant de satisfaire la demande et de garantir un approvisionnement constant de qualité.

Plusieurs propositions concrètes pour l'avenir ont été avancées, notamment en matière de gestion et de régulation des marchés agricoles :
    1. Accroître les capacités de production nationales pour faire face aux chocs externes et à la croissance des besoins alimentaires,

    2. Promouvoir les stocks selon une approche renouvelée par consensus international,

    3. Disposer d'instruments de régulation qui limitent les effets de transmission intersectoriels d'un choc selon une logique distinguant le court terme du long terme,

    4. Garantir un prix de marché minimum et moins volatil aux agriculteurs,

    5. Réguler les marchés à terme agricole, notamment les marchés de gré à gré sur lesquels s'effectuent la majorité des opérations financières,

    6. Promouvoir une transparence accrue sur les marchés agricoles, de manière à limiter la spéculation sans pour autant la supprimer car elle fournit des liquidités essentielles au bon fonctionnement des marchés

    7. Disposer d'instruments d'évaluation des marchés agricoles qui formalisent leurs imperfections structurelles et la financiarisation croissante dont ils font l'objet,

    8. Repenser la gouvernance actuelle des marchés agricoles de manière à promouvoir une régulation transversale de l'agriculture et du commerce prenant en compte les problématiques de développement et de sécurité alimentaire.

Atelier 5

Construire une gouvernance agricole et alimentaire mondiale :
une nécessité pour l'avenir de l'humanité


Compte rendu

Les modes de gouvernance sont de moins en moins adaptés au nouveau contexte économique et social. Les mandats des institutions internationales sont limités : l'OMC au commerce international, le FMI au soutien structurel, l'OMS aux règles sanitaires …. Une gouvernance agricole et alimentaire mondiale n'est-elle pas, dès lors, une nécessité au plus niveau, permettant aux responsables politiques de répondre efficacement et à temps aux crises agricoles et alimentaires ?

Depuis la mise en évidence par le premier Forum du Dakar agricole de la Fracture agricole mondiale, des voix s'élèvent de toutes parts en faveur d'une telle gouvernance. Même le G20 semble se rallier à cette idée, face à la convergence d'un grand nombre de défis vers l'agriculture (accroissement démographique, changement climatique, lutte contre la pauvreté, développement économique, …).

Si un consensus politique est en train de naître, encore faut-il reconnaître qu'un débat sur le « comment faire » et les « modalités » doit avoir lieu. Tel était l'objet de cet atelier.


Voici les principaux points de consensus que nous avons pu relever :
    -Premier point de consensus : La sécurité alimentaire. Tout le monde est convenu que la sécurité alimentaire est devenue l'enjeu stratégique pour tous les Etats du monde.

    - Deuxième point de consensus : Le système de coopération internationale mis en place au lendemain de la seconde guerre mondiale ne permet plus de répondre efficacement aux enjeux actuels. En effet, le mandat limité des Institutions internationales ne leur permet pas de jouer pleinement leur rôle.

    -Troisième point de consensus : Le marché mondial des produits agricoles de base représente dans le meilleur des cas 10% de la production et donc de la consommation. Or, ce marché naturellement volatil est devenu très spéculatif.

    -Quatrième point de consensus : La volatilité des prix agricoles est structurellement due aux anticipations des agriculteurs et aux aléas naturels est désormais amplifiée par la spéculation qui, en moyenne se traduit par la vente de 15 fois la production agricole sur les marchés céréaliers à titre d'exemple. Et d'autres facteurs sont venus accentuer ce déséquilibre entre l'offre et la demande : le développement des biocarburants et la montée en puissance des pays émergents.

    - Cinquième point de consensus : Cette situation nécessite d'améliorer le système de gouvernance mondiale, notamment pour protéger les agricultures des pays les plus pauvres qui subissent de plein fouet les conséquences de cette volatilité des prix.

    - Sixième point de consensus : Il y a urgence à inventer et à mettre en place une gouvernance à plusieurs niveaux : international, régional, national, et local, dans un système cohérent et homogène.

    - Septième point de consensus : Il a par ailleurs été souligné qu'il n'y avait pas de marché international en tant que tel mais des marchés régionaux qui nécessitent une approche spécifique de manière à tenir compte des niveaux de compétitivité des différentes agricultures du monde.

    - Huitième point de consensus : En cela une libéralisation des échanges qui ne tiendrait pas compte de cette situation peut avoir un effet dangereux pour les pays en développement du fait des différences de niveau de compétitivité. Or, la chute régulière des investissements depuis une trentaine d'années a creusé les écarts de compétitivité et une libéralisation non maitrisée et non régulée devient de plus en plus dangereuse.

    -Neuvième point de consensus : Pour rendre compétitives les agricultures des pays en développement, il faut assurer l'accès aux financements, aux intrants de qualité et créer des capacités logistiques adaptées (stockage, transports, installations portuaires …) : C'est un acte de solidarité mondiale.

    -Dixième point de consensus : Les politiques mises en œuvre depuis des années, de subventions, de prix administrées, de quotas de production ou d'exportation, sont vouées à l'échec si elles ne s'intègrent pas dans un système de coopération internationale.

    -Onzième point de consensus : Les revenus des agriculteurs dans tous les pays du monde baissent tendanciellement et il est capital de définir une coopération internationale qui prenne en compte cette dégradation.
Partant de ces points de consensus, des propositions ont été faites :
    -Première proposition : Il manque une gouvernance mondiale qui coordonne, dans une approche globale, les politiques nationales de production et d'exportation ainsi que l'action des institutions internationales afin de donner aux agriculteurs une meilleure visibilité et un cadre stable.

    -Deuxième proposition : Ce cadre pourrait être une Organisation Mondiale de l'Agriculture et de l'Alimentation qui aurait pour fonction la veille, l'anticipation, la coordination, et l'intervention en cas de crise. Cela aiderait les agriculteurs à faire face aux risques climatiques et de marché.

    -Troisième proposition : Les principales fonctions de cette Organisation seraient :

      -de définir le niveau optimal de stocks mondiaux et régionaux de manière à lutter contre la spéculation excessive et donc de stabiliser les prix ;

      - de développer des outils d'information, d'analyse d'impacts et d'aide à la décision qui facilitent les négociations internationales

      -de préparer des mesures d'intervention en cas de crises agricoles et alimentaires, afin de mettre en œuvre une action internationale concertée pour les résoudre.
    A cet égard, nous tenons à saluer l'initiative prise récemment par le G8/G20, mais soulignons l'urgente nécessité d'aboutir à la mise en place d'un espace permanent de coopération internationale qui pourrait être cette Organisation Mondiale de l'Agriculture et de l'Alimentation.

    -Quatrième proposition : Créer un Fonds de financement international pour la gestion des stocks qui serait géré par cette Organisation mondiale.

    -Cinquième proposition : Cette Organisation mondiale aurait un rôle particulier pour contribuer à lutter contre la pauvreté en définissant par consensus le degré de protection des agricultures des pays en développement. Il sera ainsi possible d'inciter et de protéger les investissements nécessaires à l'accroissement de la production.

    -Sixième proposition : Cette organisation mondiale définirait des niveaux indicatifs de prix équitables par grands produits de base et des tunnels de variation de ces prix sans intervention publique, dans une marge acceptable. En dehors de ce tunnel, des mesures d'intervention pourraient être prises par consensus pour réduire au maximum la volatilité des prix et assurer la régulation des marchés.
Ces propositions devraient faciliter le développement des agricultures des plus pauvres et sauver le libre-échange nécessaire à la croissance mondiale. Cette gouvernance internationale doit s'appuyer au préalable en Afrique sur une gouvernance locale et régionale, aujourd'hui insuffisante. En conclusion, tout le monde est d'accord sur le fait que le maintien du statu quo peut se révéler suicidaire pour les agricultures les plus fragiles. Espérons que l'Appel de DAKAR permettra aux agriculteurs de faire entendre leur voix.

1 Données tirées de RuralStruc

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Paris, le lundi 22 décembre 2014