Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune

Repenser l’Agriculture à l’échelle internationale



Bastien Gibert, conseiller du MOMA


Pour la deuxième fois depuis juin 2007, l’Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) met en garde la communauté internationale de l’impact de l’insécurité alimentaire sur la paix sociale.

« Si nous ne trouvons pas de mécanismes de régulation techniques et économiques, l’eau et l’alimentation seront sources de conflits potentiels » a souligné Jacques Diouf Directeur général de la FAO dans un entretien accordé au quotidien national « Le Monde » le 25 janvier dernier.

Et pour cause, de plus en plus de manifestations contre la hausse des prix des matières premières agricoles se sont organisées notamment en Indonésie, en Mauritanie, au Sénégal, en Guinée, au Yémen mais également au Mexique et en Italie. Les vendeurs de tofu1 et tempeh2 de Jakarta, aliment à base de graines de soja, ont ainsi protesté mi-janvier contre la multiplication par trois en un an du prix de cet oléagineux.

Si la sécurité alimentaire occupe de plus en plus la scène médiatique que cela soit à Rome à la FAO ou à Genève au Forum Economique Mondial, est-ce seulement le fruit d’une conjoncture difficile sur les marchés agricoles ou bien une remise en cause des choix politiques et économiques pris au niveau international car ils n’apportent aucune solution à cette problématique voire engendrent davantage d’insécurité?



Jusqu'à une période récente, l’agriculture était essentiellement considérée comme une activité traditionnelle et primaire dont l’objectif était de satisfaire l’un des besoins élémentaires de l’Homme: se nourrir.

Si beaucoup ont encore à l’esprit une conception étroite de l’agriculture qui cantonne celle-ci à la seule production de denrées alimentaires, que l’on peut qualifier de fonction « matérielle », les enjeux mondiaux actuels ont révélé le potentiel stratégique de l’agriculture, et notamment sa dimension « immatérielle »3 . Cette dernière renvoie à l’ensemble des « services » que l’agriculture rend à la société et qui ne peuvent être comptabilisés de manière tangible mais qui sont essentiels à l’avenir de l’humanité comme la sécurité alimentaire, la création de liens sociaux, culturels, la réduction de la pauvreté notamment dans les pays en développement, l’aménagement du territoire ou la protection de biodiversité.

Cette prise de conscience selon laquelle l’agriculture est un secteur stratégique « aux multiples potentiels » commence d’ailleurs à se généraliser au sein de la communauté internationale et a entraîné le revirement de certaines institutions internationales à l’instar de la Banque Mondiale qui, dans son Rapport sur le développement dans le monde 2008 publié en octobre 2007, met « l’agriculture au service du développement ».

Dès lors, les différentes « dimensions » de l’agriculture ne doivent pas être compartimentées au sein d’Institutions internationales dont les mandats ne les couvrent que partiellement et qui, de surcroît, ne coopèrent pas entre elles.

En effet, la FAO ne conçoit l’agriculture que par sa « fonction nourricière » et se pose davantage en initiateur de débats : « notre rôle en tant qu’agence de l’ONU est d’offrir les conditions de la réflexion aux leaders mondiaux ». L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en abordant la question agricole uniquement sous l’angle commercial passe également à côté des autres enjeux qui lui sont liés.

La démarche de ces deux institutions souffre à l’évidence d’une absence de coopération sur l’essentiel : l’une ne peut continuer à alerter sur les dangers qui guettent la sécurité alimentaire pendant que l’autre cherche à libéraliser sans mécanismes de régulation les marchés agricoles mondiaux.

L’agriculture est un tout et il serait utopique de penser que toute décision relative aux échanges agricoles (qui ne représentent pourtant que 10% des échanges mondiaux) n’aura aucune incidence sur la sécurité alimentaire, la pauvreté ou l’environnement. Ce n’est donc pas à l’agriculture de s’adapter aux mandats trop étroits des institutions internationales, mais au contraire, c’est à la Communauté internationale d’embrasser l’ensemble des problématiques agricoles, afin de répondre aux défis de demain, en initiant une gestion collective et globale de l’agriculture.

C’est dans ce sens que Jacques Diouf souligne « qu’il faut en discuter tous ensemble (…) et prendre des décisions politiques et stratégiques à ce sujet collectivement ».





Le MOMA plaide depuis sa création en ce sens, se félicite de cette mutation des idées qu’il a initiées et qui doivent conduire à une autre forme de coopération internationale.

Le MOMA attire cependant l’attention sur le danger qu’engendreraient des décisions prises hâtivement dans le cadre des négociations agricoles du Cycle de Doha et dont les effets pourraient être quasi-irréversibles sur le secteur agricole qui est à ce jour l’un des principaux moteurs du Développement.

Il est, en effet, impératif de définir les principes d’organisation et de fonctionnement d’une nouvelle gouvernance mondiale, avant de chercher à conclure forcément des négociations qui ne correspondent plus aux enjeux d’aujourd’hui.

1 Le tofu est une pâte blanche dérivée de la fève de soja. Il est produit à partir du lait de soja.
2 Le tempeh est fabriqué à partir de graines de soja jaune immatures dépelliculées
3 Voir l’article de Virginie Allaire-Arrivé Conseillère du président de l’APCA « Valoriser et protéger le patrimoine immatériel de l’agriculture » dans la rubrique Tribune à la date du 29.10.07
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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mercredi 23 mai 2012