Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Pierre-Henri Texier
Tribune


Régulation du prix des matières premières agricoles
L’exemple des fonds de lissage



Par Pierre-Henri Texier,
Ingénieur général des ponts, des eaux et des forets,
Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER)


En 2008, l’AFD avait souligné les risques liés à une volatilité excessive des prix des matières premières agricoles pour les pays en développement et insisté sur l’importance d’élaborer un mécanisme permettant de l’atténuer. C’était pourquoi un « fonds de lissage » avait été mis en place en 2005 au Burkina Faso, celui-ci a montré tout son intérêt et son efficacité.

Il permet en effet de limiter la volatilité des prix et de soutenir une partie du secteur agricole, comme l’a justement rappelé Pierre-Henri Texier dans une note parue en mars dans la revue mensuelle du Conseil général de l'alimentation, de l'agriculture et des espaces ruraux du Ministère de l’Agriculture1.

Momagri avait déjà souligné, en 2009, l’importance d’une telle démarche2, dont la logique d’ensemble répond à une logique similaire au système de régulation des prix sur lequel il travaille.

Les évènements récents marqués par la crise alimentaire et l’hypervolatilité des prix confirment toute la nécessité d’un tel dispositif et de sa mise en œuvre, non seulement dans les Pays en voie de développement, mais également dans l’ensemble des pays du monde car les agriculteurs subissent tous les effets d’une volatilité excessive.

La rédaction de momagri



Les « fonds de lissage », instruments financiers innovants, sont destinés à atténuer les variations excessives des prix des matières premières agricoles. Ils fonctionnent sur la base de la mutualisation d’une épargne collective de précaution.

La notion de lissage, correspond à « l'effet Joseph » des économistes agricoles: il s'agit de garantir un prix ou un revenu suffisant aux agriculteurs quelle que soit l'évolution du marché (bonnes ou mauvaises années).

Gérés par les professionnels ou l'inter-profession, les « fonds de lissage » responsabilisent les acteurs économiques, l'État ne jouant un rôle qu'en cas de situation de « catastrophe.

Principe de la régulation

L'objectif est de faire connaître à l'agriculteur, avant même la mise en culture, un prix d'achat garanti de son produit. Évaluant ainsi son espérance de gain, il peut choisir son assolement de manière rationnelle.

Un prix d'achat, appelé « prix objectif », est établi avant chaque nouvelle campagne. Ce prix de référence détermine, par bornage avec un plafond et un plancher, une plage de prix, et une zone de prix acceptables pour les agriculteurs compte tenu du marché.

En fin de campagne agricole, le « prix réalisé » correspond à la moyenne des prix de vente constatés au cours de l'année. Selon la valeur du « prix réalisé » constaté, trois cas peuvent alors se présenter.
    • Si le prix réalisé est situé dans la plage de prix, prévue à l'avance, le fonds n'intervient pas auprès des agriculteurs.
    • Si ce prix est inférieur à la plage de prix, l'agriculteur reçoit du « fonds de mutualisation » une indemnité compensatoire qui permet d'atteindre le prix plancher retenu par la plage.
    • Si le prix réalisé est supérieur au plafond de la plage, l'agriculteur doit payer une prime d'assurance qui permet d'abonder le fonds de mutualisation.
Un concept important : la dissymétrie de la plage des prix

Pour que le système fonctionne, le fonds doit être suffisamment doté afin d’être en mesure de payer, à tous, le prix plancher quand cela est nécessaire. Le prix plancher doit être estimé en fonction des risques inhérents au marché concerné : plus le risque d'obtenir de grands écarts de prix est important, plus le prix plancher sera bas.

Les prix plancher et plafond doivent être dissymétriques par rapport au « prix objectif ».

La plage de prix (définie entre - 5 % et + 1 % du prix objectif) a déjà fonctionné avec succès, malgré quelques années consécutives de prix bas.

Mise en place du fonds

Si les ressources du fonds doivent être suffisantes pour lui permettre d'intervenir, elles ne doivent pas être trop importantes pour ne pas immobiliser des crédits qui pourraient être mieux utilisés ailleurs. L'apport initial doit être de l'ordre de 25 % à 30 % de la valeur d'une récolte annuelle afin de se prémunir de plusieurs années déficitaires consécutives.

Calcul des primes

L'agriculteur abonde le fonds dès qu'il bénéficie d’un prix supérieur au plafond, mais, psychologiquement, il est difficile de lui demander de verser la totalité de son gain supplémentaire dans le fonds. Sa prime n’est donc qu’un pourcentage de son surplus, d'autant plus important que son gain est important.

Elle dépend aussi du taux de remplissage du fonds. En effet plus le fonds est vide (après plusieurs années de prix bas où il a fallu intervenir) plus il est urgent de le remplir.

Il est important que la méthode de calcul des primes, même si elle est fondée sur une formulation mathématique soit compréhensible par tous les intervenants. Cela permet d'obtenir un consensus de toutes les parties concernées et de créer ainsi un climat de confiance.

Succès de ce type de lissage : dissymétrique et différentiel

Ce système de fonds de lissage se distingue des anciennes caisses de stabilisation ou de la PAC (Politique agricole commune) des premières années. En effet, il introduit la création « d'une plage dissymétrique » et d'un prélèvement différentiel des primes alors que les caisses de stabilisation reposaient sur les concepts de symétrie par rapport à un prix objectif fixe et de prélèvements non-modulables. Il présente l'avantage d'être connecté aux signaux du marché et de responsabiliser les acteurs économiques.

Conclusion

Les principes énoncés précédemment peuvent être généralisés :
    • à un panel de cultures,
    • à un fonds de péréquation céréaliers- éleveurs (les prix des céréales et de l'aliment du bétail étant lissés symétriquement),
    • au lissage du revenu agricole des exploitations, ayant la même orientation technico-économique (OTEX), par la gestion de leur portefeuille de Droit à paiement unique (DPU) « les bonnes années les producteurs épargneraient une partie de leurs soutiens publics, pour se les réattribuer les années où les prix sont faibles ».
L'application simultanée aux importateurs et exportateurs, ou aux producteurs et consommateurs, des principes du fonds de lissage dissymétrique et différentiel présenté pourrait atténuer, de manière notable, les effets nocifs des variations des prix des matières premières agricoles car le prélèvement de l'un devient l'abondement de l'autre.

1 Publications du Conseil général de l'alimentation, de l'agriculture et des espaces ruraux- AAER n° 54-mars 2011
2 Cf article momagri du 13/07/09 : http://momagri.org/FR/articles/Le-Fonds-de-Lissage-de-la-filiere-coton-au-Burkina-Faso-une-initiative-pertinente-pour-lutter-contre-la-volatilite-des-prix-_525.html
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Paris, le samedi 19 avril 2014