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|  | | | | Tribune | | | | Réflexions sur le Forum d’Experts de Haut niveau organisé par la FAO « Comment nourrir le monde en 2050 ? » Dominique Lasserre, conseiller de momagri | | « Luttez contre la pauvreté des agriculteurs et vous résoudrez immédiatement une grande partie de la pauvreté mondiale » La FAO a réuni les 12 et 13 octobre dernier environ 400 experts du monde entier dans la perspective de définir les solutions possibles pour éliminer la faim en 2050. L’objectif était de préparer un document de synthèse pour le prochain Sommet des Chefs d’Etat sur la sécurité alimentaire mondiale qui se tiendra à Rome du 16 au 18 novembre 2009. Des constats communs embryonnaires émergent, et il est très intéressant d’observer la lente mais évidente évolution de la pensée dominante. La prochaine étape à franchir doit être celle des ruptures dans les politiques appliquées. Le vent est en train de tourner, notamment par rapport à la négociation de Doha qui n’apparaît heureusement plus comme la solution unique… loin de là.
Que retenons-nous de ces deux jours de Forum ? Au-delà de débats très intéressants sur les voies pour stimuler les investissements privés et publics, la réalité des ressources agricoles disponibles, les défis dus au réchauffement climatique, les enjeux technologiques …, quelques idées fortes méritent selon momagri d’être méditées :
| 1. « Nous sommes entrés dans un nouveau paradigme : l’agriculture doit être au cœur des politiques de développement » ; 2. « Nous sommes désemparés face à l’augmentation continue de la pauvreté, la crise alimentaire, et la volatilité des prix » ; 3. « La faim est avant tout un problème de revenu et de prix » 4. « Nous devons reconnaître notre incapacité à prévoir : la plus grande erreur serait de croire que nous savons » ; « Les événements récents prouvent que les marchés fonctionnent de manière imparfaite » ; 5. « Il est urgent de réduire les risques pour créer les fondements d’un véritable développement agricole et par conséquent d’une réduction de la pauvreté et de la faim ». Ces cinq mentions ont été relevées au cours des deux jours de conférence. | Si momagri se félicite des déclarations d’intention en faveur d’une mobilisation de tous pour combattre le fléau de la faim, il regrette néanmoins que la réflexion ne soit pas entrée davantage dans le vif du sujet de la nécessaire régulation, terme qui a, à peine, été évoqué. 1. Dès l’ouverture du Forum, Alain de Janvry, Professeur d’économie de l’agriculture et des ressources à l’Université de Berkeley, Californie, a indiqué que nous étions entrés dans un « nouveau paradigme ». Selon la définition officielle, cela signifie que la communauté internationale doit se pencher sur de nouveaux problèmes et définir de nouvelles méthodes pour les résoudre. A cette fin, « il est essentiel de développer l’expertise et de travailler avec les nouveaux talents et d’exploiter les nouvelles approches1 » … . Momagri se félicite que ce constat soit enfin fait dans une enceinte internationale, en déplorant tout de même le temps perdu jusqu’à présent. C’est en ce sens que nous travaillons depuis 2005 afin de mettre à la disposition des responsables politiques, du monde agricole et de la communauté scientifique de nouveaux outils d’aide à la décision reflétant mieux la réalité des marchés agricoles. 2. Suite aux perspectives présentées d’évolution de la faim et de la pauvreté, la majorité des experts s’est dit désemparée. Trois chiffres à retenir : - 1 milliard 20 millions de personnes sont aujourd’hui victimes de la faim, soit plus d’une personne sur six ! - Environ 2 milliards d’individus sont malnutris, - Au total, près de 40% de la population mondiale sont dans une situation de pauvreté et de malnutrition critique. 3. A plusieurs reprises, Mamadou Cissokho, président d’honneur du ROPPA (réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest) a interpellé l’assistance pour rappeler que « la faim est un problème de pauvreté qui est directement lié à la pauvreté des agriculteurs ». Josef Schmidhuber, économiste principal à la FAO l’a confirmé, 75% de la pauvreté mondiale est d’origine rurale. Et conformément au combat mené par le Professeur Marcel Mazoyer depuis des années, « luttez contre la pauvreté des agriculteurs et vous résoudrez immédiatement une grande partie de la pauvreté mondiale ». « La faim étant avant tout un problème de revenu » a résumé Csaba Csaki, professeur d’économie à l’Université de Corvinus (Hongrie), c’est donc sur cette variable qu’il faut agir. C’est pourquoi selon momagri, tant que les politiques ne définiront pas des mécanismes pour assurer un revenu équitable aux producteurs agricoles, le monde agricole ira de crise en crise et la pauvreté et la faim s’accroitront. Il faut sortir de la logique idéologique pour entrer dans une véritable politique de régulation. Un professeur à l’université américaine du Caire a même proposé de revoir l’idée d’un « prix juste » en soulignant que « le système d’établissement des prix constituait le cœur du problème ». Momagri travaille en ce sens pour définir par grande zone géographique homogène de développement des « prix d’équilibre pour les agriculteurs et de référence pour les consommateurs » qui pourraient constituer le pivot des politiques de régulation. Tout au long de ce Forum, les multiples causes du non développement de l’agriculture dans les pays les plus pauvres ont été disséquées : problèmes de propriété de la terre, d’investissements, d’infrastructures, d’irrigation, d’éducation, de santé, voire de corruption parfois… . Ces sujets doivent certes être résolus, mais dans un cadre politique qui stabilise l’environnement macro-économique et les investissements, sinon les efforts réalisés risquent de ne pas donner les effets espérés. Plusieurs voix se sont élevées pour dénoncer les méfaits des politiques de libéralisation non régulée sur l’accroissement de la pauvreté et la fragilisation de la sécurité alimentaire mondiales. Robert Paarleberg, professeur de sciences politiques au Wellesley College à Boston, s’est ainsi interrogé sur les arguments que pouvait encore trouver l’OMC pour convaincre les gouvernements du bien-fondé des modalités de négociations de Doha ! Il a également affirmé que les pays pauvres qui avaient abaissé leurs droits de douane se trouvaient dans des situations pires qu’avant. Aucune réponse ne lui a été fournie. La volatilité des prix agricoles, décryptée dès 2005 par momagri comme une des causes majeures des problèmes des agriculteurs, a également été pointée du doigt. Et selon un sondage réalisé en direct au cours de ce Forum, 85% des experts sont aujourd’hui convaincus que les prix agricoles seront volatils à l’avenir, contredisant ainsi les dernières perspectives agricoles de l’OCDE2. 4. Ce consensus sur la volatilité est malheureusement lent à émerger dans la communauté des économistes et pour une raison simple, évoquée à demi-mot à Rome par Alain de Janvry : l’incapacité à prévoir et le fonctionnement imparfait des marchés agricoles. Les défaillances des outils économiques sont bien en cause. Or, pour que la pensée économique et politique évolue, les modèles doivent mieux refléter la réalité de fonctionnement des marchés agricoles. Le professeur Bertrand Munier, chef économiste de momagri, a orienté ses travaux dans cette perspective dès 2006. Il a ainsi réussi à modéliser la volatilité des cours agricoles en intégrant en autres les risques endogènes (les anticipations des agriculteurs et la spéculation) dans le modèle économique momagri. Car c’est bien là le cœur du problème : pour définir des politiques efficaces, il est essentiel de disposer d’outils et d’indicateurs mieux adaptés à l’évolution de l’économie et surtout à la prise en compte des risques de notre environnement. 5. L’Europe, les Etats-Unis et bien d’autres pays ont compris que l’agriculture était un secteur spécifique qui nécessitait des politiques basées sur la réduction des risques auxquels font face les agriculteurs et assurer par là même le développement des agricultures. Tous les participants de la première session du Forum, de Kitty Smith, administratrice au service de recherche économique du Département américain de l’Agriculture, à Homi Kharas, de la Brookings Institution, ont admis que les marchés seuls ne pouvaient pas gérer l’incertitude. La seule loi de l’offre et de la demande n’équilibre pas les marchés. Et il est nécessaire d’avoir des mécanismes de régulation de la volatilité des prix, qui, dans un cas, menace les agriculteurs et dans l’autre, fait peser sur les consommateurs des risques d’envolée des prix. Telle a été également la première des conclusions à retenir de ce Forum selon Hafez Ghanem, sous-directeur général de la FAO : le risque et l’incertitude sont aujourd’hui les deux paramètres majeurs à prendre en compte. Nous nous réjouissons que cette réalité soit enfin posée en tant que base de réflexion. Les économistes du workshop de momagri avaient également fait émerger ce consensus dès le mois de juin dernier3 : « La crise financière et la crise alimentaire ont brutalement rappelé un fait majeur, oublié depuis de nombreuses années : les risques et l’incertitude sont au cœur du fonctionnement même des marchés, notamment agricoles. Et comme l’a souligné Edi Karni, Professeur à la Johns Hopkins University (USA), les acteurs qui évoluent sur ces marchés, tout comme la majorité des experts, ont trop longtemps oublié qu’ils « ne savent pas qu’ils ne savent pas » (extrait du compte-rendu du workshop de momagri, IAE de Paris, les 4 & 5 juin 2009. Pourtant, une majorité des économistes récuse encore l’idée de la régulation en prétextant que de telles actions nuiraient au bon fonctionnement des marchés. Or, la réalité est inverse, c’est parce que les marchés fonctionnent mal qu’il faut mettre en place des mécanismes de régulation. De plus en plus de pays en sont convaincus, la communauté scientifique internationale doit maintenant faire sa propre révolution. Espérons que le prochain Sommet des Chefs d’Etat ne passera pas à côté des véritables enjeux pour l’avenir de la sécurité alimentaire mondiale et engagera une révolution intellectuelle pour initier une gouvernance mondiale de l’agriculture et de l’alimentation. 1 “Key issue is expertise, new talents have been to put forwards, we have to work with new approaches” 2 Agricultural Outlook 2009 – 2018. 3 Article en date du 8 juin 2009 « Une révolution est nécessaire dans notre manière d’appréhender le fonctionnement des marchés agricoles » par Bastien Gibert et Paul-Florent Montfort, conseillers de momagri http://www.momagri.org/FR/Tribunes/Une-revolution-est-necessaire-dans-notre-maniere-d-apprehender-le-fonctionnement-des-marches-agricoles_509.html | |
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Pour une régulation des marchés agricoles et une gouvernance alimentaire mondiale | |
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