Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribunes

Quand la Banque Mondiale remet en question son propre modèle



Par Jacques Carles,
Délégué général du MOMA


La Banque Mondiale a fait auditer la qualité de ses études et de ses prévisions. Jamais une institution internationale n’avait auparavant osé se remettre autant en question. C’est une bonne surprise car nous ne cessions de dire que les conclusions et simulations effectuées étaient infondées et dangereuses pour les négociations internationales comme l’OMC.
Nous attendons donc que la Banque Mondiale en tire les conséquences et nous sommes prêts à travailler avec elle afin d’ouvrir la voie à une nouvelle gouvernance mondiale de l’agriculture, et de tous les domaines sensibles qui s’y rattachent comme notamment le développement des pays pauvres, la préservation de l’environnement, et la sécurité d’approvisionne
ment.

François Bourguignon, premier vice président et économiste en chef de la Banque Mondiale, a commandé il y a un an, à un groupe d’experts indépendants de haut niveau, un audit sur la pertinence des études de la Banque Mondiale.

Composé de 25 universitaires sous la conduite d’Abhijit Banerjee1 du MIT, de Angus Deaton2 de Princeton et de Kenneth Rogoff3 de Harvard, le groupe d’experts a évalué 4.000 travaux publiés entre 1998 et 2005.

Leur rapport, remis la veille de Noël, souligne que 61% des études publiées sont au dessus de la moyenne. Mais, il n’en demeure pas moins que la conclusion est alarmante pour une Institution comme la Banque Mondiale qui sert de base à la plupart des décisions prises au niveau international : « La Banque Mondiale utilise trop souvent le résultat de ses études pour faire du prosélytisme en faveur de ses propres politiques sans les approfondir suffisamment ni exprimer le scepticisme approprié ».

Et Angus Deaton de poursuivre, « La direction de la Banque Mondiale vend certains résultats plus que d’autres, ce qui est de bonne guerre, mais je pense qu’il y a une limite au-delà de laquelle vous ne pouvez pas dire que des éléments de recherches soutiennent quelque chose, alors que vous ne disposez que de conclusions faibles ou contradictoires ».
Il en a été ainsi pour l’impact de la croissance économique sur la pauvreté, lorsque la Banque Mondiale affirme dans ses études que « la croissance est bonne pour les pauvres » ! Or, les experts « considèrent comme un grave échec des systèmes de contrôles internes de la Banque Mondiale le fait que celle-ci a claironné de façon répétée ces conclusions empiriques et préliminaires sans reconnaître qu’elles étaient fragiles et incertaines ».

Notre réaction face aux résultats de cet audit est de deux ordres :

> d’une part, nous saluons l’honnêteté et le courage de François Bourguignon, qui a osé remettre en question un instrument majeur des négociations internationales, et qui a de ce fait lancé un défi à la Banque Mondiale pour qu’elle engage une réforme en profondeur de ses méthodes d’analyse et de simulation.

> d’autre part, nous regrettons vivement que depuis de longues années, la communauté internationale et les négociations qu’elle a organisées soient fondées sur des résultats aussi « fragiles et incertains » comme le souligne les auteurs du rapport.

Toute la question est maintenant de savoir quelles conséquences vont être tirées de ce rapport, et comment les analyses et les études de la Banque Mondiale vont être corrigées pour être crédibles.
Cette institution aura-t-elle la réactivité et les marges de manœuvres suffisantes pour restaurer la confiance que beaucoup mettaient en elle ?

Nous ne voulons surtout pas nous réjouir de cette situation car si elle ne fait que confirmer ce que nous démontrons depuis plus d’un an, elle dévalorise considérablement la qualité des simulations internationales, et elle peut devenir un handicap majeur dans les dialogues entre les gouvernements et les organisations internationales.

C’est pourquoi le travail que nous avons engagé dès Décembre 2005 en lançant la construction d’un modèle économique spécifique à l’agriculture, le modèle NRA, qui associe les effets sur le bien-être, la pauvreté, l’environnement, ou la santé publique, est essentiel pour établir une nouvelle base de la gouvernance mondiale.
C’est dans cet état d’esprit que la conférence que nous tiendrons à Washington début Mars pour présenter les principes et objectifs du modèle NRA, revêt une importance toute particulière. Ce sera une occasion pour lancer un « New Deal » des méthodes et des instruments destinés à éclairer les responsables politiques de la communauté internationale au sein des instances de négociation comme l’OMC, le FMI, le PNUD, etc …
En tout état de cause, ce rapport doit déjà être pris comme un avertissement majeur par l’OMC qui doit cesser de prendre appui sur les résultats du modèle de la Banque Mondiale pour dire que le cycle de Doha est le « cycle du développement ».



1 Abhijit Banerjee est professeur d’économie au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Il est spécialiste des questions macroéconomiques, relatives à l’économie du développement, à la distribution des revenus et à la pauvreté.
2 Angus Deaton est professeur d’économie à l’université de Princeton. Il est expert des questions relatives à la santé et l’économie du développement.
3 Kenneth Rogoff est professeur de macroéconomie et de finance internationale à Harvard, et ancien chef économiste du Fonds Monétaire International (FMI).
Haut de page
Paris, le mardi 21 octobre 2014