Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune

Paul Krugman : « le monde a tort de négliger la crise alimentaire »



Paul Krugman, économiste,
prix Nobel 2008
Discours prononcé le 17 mars 2009, Bruxelles


Aujourd’hui, le monde fait face à deux crises majeures : une crise alimentaire, et une crise financière et économique. Toutefois, l’urgence et l’ampleur de la crise financière a détourné l’attention de la communauté internationale de l’autre crise ; et à l’heure actuelle, la réflexion des décideurs politiques se focalise sur la réponse à apporter pour enrayer l’effondrement du système financier mondial, et remettre l’économie sur les rails.

Ce faisant, les problèmes structurels à l’origine des deux autres crises, et notamment la crise alimentaire, n’ont pas disparu. Bien au contraire, rien n’a été fait pour apporter une solution, comme l’a récemment rappelé avec conviction le récent prix Nobel de l’économie Paul Krugman.

Intervenant au cours de la 2nde édition du Forum sur l’avenir de l’Agriculture, créé en mars 2008 à l’initiative de Syngenta, entreprise suisse de biotechnologie, et de l’Organisation européenne de la propriété rurale (ELO), l’économiste a en effet averti que le monde avait tort de négliger la crise alimentaire, en soulignant que cette dernière n’était pas une « fausse alarme résultant de la bulle spéculative », mais bien plutôt de déséquilibres structurels comme la volatilité des prix sur les marchés agricoles internationaux. « Une fois que le ralentissement économique actuel sera derrière nous, nous nous rendrons compte de l’existence de la crise alimentaire », a-t-il ajouté. Il rejoint en cela les nombreuses mises en garde de momagri.

Nous vous recommandons la lecture du résumé1 de son discours, prononcé le 17 mars 2009 à Bruxelles, en ouverture du 2ème Forum sur l’avenir de l’agriculture, car son analyse aussi bien que les préconisations avancées démontrent la dimension spécifique et stratégique de l’agriculture, et la nécessité de la traiter comme telle.

La rédaction de momagri



Voici la traduction de momagri du résumé officiel du discours de Paul Krugman.

Il y a un an, nous étions tous très préoccupés par la flambée des prix des denrées alimentaires ; ce sujet était à l’ordre du jour de la plupart des débats internationaux. A l’heure actuelle, nous n’en entendons plus parler, nous les avons mises en attente et pensons qu’elles ne constituent plus un problème si important. Cette question a été éclipsée par la crise macroéconomique mondiale et par la crise financière. Le sentiment général est qu’il s’agissait d’une fausse alerte. Mais je soutiens en grande partie que nous avons tort de détourner notre attention de la crise alimentaire si rapidement.

En revenant sur cette période, on constate que la flambée des prix des denrées alimentaires de base a provoqué des difficultés extrêmes pour une bonne partie de la planète. Pour de nombreuses populations dans le monde, cette augmentation a été synonyme de crise, de réduction du revenu réel ; il ne s’agit pas de sommes, en dollars ou en euros, aussi importantes que dans la crise actuelle, mais on peut affirmer que cette crise a affecté plus de gens et de manière plus importante, que ne l’a fait la crise actuelle jusqu’à présent, parce que les populations les plus touchées par la flambée des prix des denrées alimentaires sont celles qui consacrent la plus grande partie de leurs revenus à l’alimentation, c’est-à-dire les pauvres. Ainsi, la crise alimentaire mondiale a eu un impact humain invraisemblable, un impact certainement plus néfaste que celui provoqué par la crise financière jusqu’à présent. Une des preuves de la gravité de cette crise est le nombre impressionnant d’émeutes de la faim et d’instabilité politique constatées l’année dernière, par exemple en Ethiopie, en Egypte, à Mexico et en Thaïlande – de nombreux pays ont été déstabilisés politiquement parce que leurs populations n’avaient plus les moyens d’acheter les denrées alimentaires de base.

Il y a eu également des réactions politiques surprenantes. Une bonne partie du système commercial mondial des denrées alimentaires s’est temporairement effondrée, car les pays exportateurs ont limité ou dans certains cas ont totalement interdit les exportations, afin de protéger leurs consommateurs nationaux. Un débat s’est largement répandu, où on s’est demandé si en fait, la planète avait commencé à appliquer les prophéties de Malthus, si elle était entrée dans une ère néo malthusienne ; cela qui a suscité de nombreuses discussions concernant la pression exercée par une population mondiale en constante augmentation, par la croissance économique, ainsi que par certaines politiques problématiques en matière de ressources alimentaires mondiales. Tous ces débats ont subitement disparu fin 2008, tandis que nous quittions le monde de Malthus pour entrer dans celui de Keynes. Nous sommes entrés dans une grave crise économique qui touche le monde entier. Il s’agit d’une récession mondiale incroyable et, à l’évidence, la plus grave depuis la grande dépression. Pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, le PIB mondial va diminuer. Il y a eu quelques espoirs dans les marchés émergents, censés se démarquer de la récession ; mais en vain ; car ils ont été touchés de plein fouet. Aucune partie de l’économie mondiale n’est épargnée. Cela a commencé aux USA, mais l’Europe et le Japon subiront une récession aussi importante, sinon plus importante, sans en voir la fin. Tous ces événements ont détourné l’attention de la crise alimentaire. La macro crise a conduit bon nombre de gens à considérer que la crise alimentaire, et plus largement la crise des cours des produits en 2008, n’avait pas une importance fondamentale. Il s’est largement répandu que ce qui s’était réellement passé n’était lié qu’à une bulle spéculative, et que trop de gens spéculaient sur les matières premières dont les prix atteignaient des niveaux intolérables ; toute préoccupation quant à l’approvisionnement alimentaire était hors de propos.

Mais je m’oppose à ce point de vue. Le commerce international des transactions à terme sur les matières premières s’est très largement répandu ; les cours des denrées alimentaires et des matières premières ont flambé, puis ils se sont effondrés. Beaucoup ont considéré cela comme la manifestation d’une bulle spéculative. Mais ce n’est pas le cas. Premièrement, l’augmentation et la chute des cours des matières premières ont affecté non seulement les marchandises faisant l’objet d’importantes transactions, mais également d’autres matières premières comme le minerai de fer. Le commerce des transactions à terme sur les marchandises n’a affecté le prix que dans la mesure où la spéculation a conduit au retrait des approvisionnements réels pour constituer des réserves. Ce qui n’était pas le cas pour les stocks de denrées alimentaires car ils étaient à leurs plus bas niveaux. Lors d’une récession économique, le prix réel des produits baisse toujours et vice versa. Les prix des denrées agricoles se sont effondrés de manière spectaculaire lors de la grande dépression. On s’attend par conséquent à ce que les cours actuels chutent. Il s’agit d’une récession mondiale et les prix à l’échelle mondiale devraient chuter.

La crise disparaitra un jour et nous découvrirons alors que les néo malthusiens avaient raison. La contrainte liée à la ressource, associée à des politiques douteuses constituent un problème majeur pour l’approvisionnement en denrées alimentaires dans le monde. Malgré la chute des prix des denrées alimentaires, après leurs niveaux record début 2008, les cours des denrées de base sont encore plus élevés qu’au début de cette décennie.

En plus du niveau des prix alimentaires, toujours en hausse, la volatilité des prix représente un problème évident. Les populations ne mangent pas sur le long terme, elles mangent chaque jour. Si on atteignait à nouveau les niveaux record de 2008, de sérieux problèmes se poseraient. Nous sommes très vulnérables face à ces prix élevés ; par exemple quand un pays interdit toute exportation, l’économie mondiale est affectée, même si les consommateurs locaux sont protégés.

Les pauvres ne possèdent aucun moyen pour diversifier le risque et ils ne disposent d’aucune protection contre les prix alimentaires élevés. Le résultat final est que le système que nous avons développé, basé sur la conviction que les marchés mondiaux des denrées alimentaires réelles et les marchés financiers internationaux pour diversifier les risques, constituerait une protection raisonnable contre la volatilité des cours, est une erreur et que nous devons faire face à une augmentation séculaire des prix alimentaires. De manière fondamentale, nous nous dirigeons vers un monde où les pressions de type malthusiennes deviennent de plus en plus importantes et cela constitue un problème.

Alors que faisons-nous maintenant ? La première chose est d’investir dans la production future de denrées alimentaires et cela inclut la culture physique et les activités de recherche et de développement. Nous avons tendance à considérer l’agriculture comme une économie à part entière – où les producteurs et les consommateurs maintiennent le marché. Cela se vérifie mais jusqu’à un certain point seulement. La production agricole et les progrès de la production dépendent étroitement des biens publics, en particulier en matière de recherche et développement. Ainsi, tandis que nous nous demandions pourquoi nous subissions les avertissements malthusiens des années 1960 et la révolution verte – les organisations internationales jouaient un rôle critique quant aux investissements dans la recherche de base. Cette recherche, ainsi que les infrastructures matérielles agricoles ont été délaissées au cours des dernières années, en grande partie parce que les gens ont pensé que les problèmes étaient résolus. Mais à ce jour, il semble que nous ayons gravement sous-investi dans ce domaine et qu’il faille maintenant rattraper ce retard.

Certaines politiques constituent des facteurs aggravants. Les débats sur les biocarburants ne sont plus d’actualité à cause de la baisse du prix du pétrole qui a entrainé une réduction de la demande et parce que, dans le même temps, les cours des denrées alimentaires ont également baissé. Mais ce problème surgira à nouveau, car il est clair que l’augmentation significative de la pression sur l’approvisionnement mondial en denrées alimentaires était le résultat d’une mauvaise conception de politiques en faveur des biocarburants. Nous avons besoin d’en savoir plus, mais cela a été une erreur. Nous n’en entendons plus parler à cause de la crise économique actuelle, mais ce problème reviendra bientôt nous tourmenter.

Au-delà des politiques à long terme, qu’en est-il de la stabilité ? Nous avons assisté à un élan de solidarité pour aider financièrement les pays qui subissaient de plein fouet la flambée des cours des denrées alimentaires. Cette aide a été bénéfique, toutefois il a été très difficile de faire débloquer les fonds. En revenant sur l’histoire, on s’aperçoit que l’aide ayant permis de maintenir de nombreuses populations en Afrique provenait de l’Arabie Saoudite ; mais compte tenu du prix actuel du pétrole, cela ne se reproduira peut-être pas de sitôt.

Nous devrions mettre en place un système de réserve pour faire face aux situations d’urgence, et la solution ad hoc représenterait un meilleur système en cas de besoin d’aide financière.

Il semble que nous nous sommes trop éloignés de la politique qui consiste à conserver des stocks alimentaires au sein des pays afin de se protéger contre une crise. Certes, les marchés internationaux fonctionnent correctement même si un pays perd ses récoltes. Mais une hausse systématique des prix alimentaires conduit au dysfonctionnement du marché mondial. Les marchés alimentaires sont différents des autres marchés tel que celui de l’acier. Les denrées alimentaires sont indispensables et constituent une source de revenus, en particulier dans les pays pauvres. Les effets d’une augmentation des prix alimentaires à l’échelle mondiale peuvent entraîner le dysfonctionnement des marchés, au moment même où nous en avons le plus besoin.

Les problèmes liés à la rareté des ressources environnementales paraissent toujours bien réels. A l’heure actuelle, nous connaissons une grave récession dans tous les domaines, et pour les matières premières cela implique une baisse des prix relatifs. Mais cette tendance s’arrêtera un jour et nous nous retrouverons dans un monde avec une population et un pouvoir d’achat en croissante augmentation, une consommation de denrées alimentaires croissante et très gourmande en céréales ; la viande, par exemple, nécessite bien plus de production agricole de base que la consommation de céréales.

L’eau et l’utilisation des terres arables potentielles sont également sources de préoccupations. Lorsque les terres arables sont détournées de leur usage agricole, cela a généralement pour effet d’augmenter le PIB mondial, mais aussi de réduire les revenus de ceux qui sont déjà en bas de l’échelle sociale. D’autres problèmes surgissent maintenant, et non des moindres, ceux liés à l’environnement. Face à l’importance des changements climatiques, la plupart des modèles agricoles sont perturbés, et à nouveau, les pays les plus pauvres sont les plus vulnérables dans cette situation.

Des débats devraient avoir lieu concernant les remèdes institutionnels spécifiques. Les consciences devraient se réveiller. Nous avons connu une grave explosion de souffrance humaine et d’instabilité politique résultant d’une soudaine, mais relativement brève, flambée des prix alimentaires. Cela s’est déroulé sur une courte période ; cette crise a été engloutie par les événements dus à l’effondrement général de l’activité économique, provoquée par la crise financière. Si elle avait duré plus longtemps, les conséquences auraient été bien plus graves ; et tous les éléments montrent que la crise alimentaire de 2008 était une répétition générale pour des crises ultérieures, et nous aurions tout intérêt à mettre en place des mécanismes permettant d’y faire face.

1 Le résumé a été élaboré par les services du 2ème Forum sur l’avenir de l’agriculture, http://www.elo.org/2nd%20forum.php?PHPSESSID=b1487a352f660fa92050b4785e33ab0b
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Paris, le mercredi 22 octobre 2014