Le 12 février dernier, le bureau du Conseil économique et social (CES) a adopté une étude présentée par Jocelyne Hacquemand au nom de la section de l'agriculture et de l'alimentation et intitulée « Faim dans le monde et politiques agricoles et alimentaires : bilan et perspectives ». 1 Si cette étude remet en cause le bien-fondé de la stratégie de libéralisation totale des marchés agricoles préconisée par l'OMC – constat de plus en plus partagé au sein de la Communauté internationale – elle va plus loin que les propositions traditionnellement avancées. Elle tire jusqu’au bout les conséquences de la « singularité agricole » pour poser les bases de ce qui pourrait être une nouvelle stratégie pour l’agriculture mondiale. Une approche à laquelle souscrit totalement momagri qui, depuis plusieurs années, met en évidence la nécessité de repenser la gouvernance mondiale de l’agriculture à partir d’un diagnostic adéquat et réaliste et d’une stratégie adaptée à ce dernier.
Si l’on ne devait retenir qu’une singularité de l’agriculture, c’est l’hypervolatilité structurelle des cours des matières premières agricoles. En effet, tout écart, même infime, entre l’offre et la demande provoque de fortes variations de prix préjudiciables à la sécurité alimentaire des populations, notamment des PED. Dans l’actualité récente qui, malheureusement, regorge d’exemples de troubles sociaux causés par la flambée récente des prix alimentaires, le CES en choisit deux pour illustrer son propos : les tensions sociales liées à la hausse du prix de la baguette de pain au Maroc, et les protestations de la population mexicaine contre la flambée du prix de la tortilla. Ces deux exemples révèlent un état de fait négligé par les décideurs internationaux : 70% de ceux qui souffrent de la faim sont des paysans, si bien que les fluctuations sur les marchés agricoles ont des conséquences qui dépassent très largement la seule sphère économique puisque c’est la sécurité même des Etats qui est en jeu. De ce fait et comme le rappelle le CES, ces situations « exigent des réponses raisonnées et spécifiques », les décideurs nationaux et internationaux ne sauraient se reposer sur les seules forces du marché pour juguler ces tensions. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il existe des politiques agricoles visant à soutenir la production agricole, et qui se justifient par une réalité incontournable : « en agriculture, le libre jeu des marchés ne conduit pas spontanément à un équilibre », et encore moins au développement. De nombreuses défaillances peuvent en effet être observées au sein des marchés agricoles, qui ont trait à la rigidité de la demande mais surtout à l’offre. Les auteurs montrent en effet que les aléas climatiques, la longueur des cycles de production, la survenance de crises sanitaires sont autant d’éléments qui contraignent les anticipations des agriculteurs. Ainsi, « pour ces raisons, et pour d’autres comme le coût de l’énergie, celui du fret, le volume des récoltes dans les autres pays, le niveau des stocks, les parités monétaires en vigueur, il est difficile pour l’agriculteur, d’évaluer les prix qui prévaudront lorsque ses produits seront mis sur le marché ». Ce non-ajustement automatique de l’offre à la demande, que momagri souligne depuis décembre 2005, explique en partie2 l’instabilité des prix sur les marchés agricoles à laquelle sont confrontés les producteurs et les consommateurs. Comme le montre le CES, les conséquences sur la sécurité alimentaire sont immédiates : « le maintien d’une spécialisation à l’exportation des matières premières agricoles et la libéralisation des échanges mondiaux imposés par les Institutions internationales, ont aggravé la faim et la pauvreté ». Si l’on peut se féliciter de cette prise de conscience généralisée, à laquelle les récentes émeutes de la faim ne sont malheureusement pas étrangères, il n’en demeure pas moins que les propositions avancées par les institutions internationales tournent toujours autour d’une libéralisation plus poussée des marchés agricoles, alors que l’on sait désormais qu’une telle stratégie est incohérente par rapport au diagnostic effectué. C’est en cela que nous saluons l’initiative du CES. Elle démontre que les seules forces du marché ne peuvent garantir la sécurité alimentaire des consommateurs, tout comme elles sont incapables de fournir aux agriculteurs « une vision claire à long terme ». Elle plaide, enfin, indirectement pour la construction d’un nouveau cadre d’action et des instruments de pilotage adaptés, afin de concilier l’efficacité économique et la sécurité alimentaire de l’ensemble des régions du monde. 1 Faim dans le monde et politiques agricoles alimentaires : bilan et perspectives », Étude du Conseil économique et social présentée par Mme Jocelyne Hacquemand au nom de la section de l'agriculture et de l'alimentation, séance du Bureau du 12 février 2008. http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/084000210/0000.pdf 2 Les spéculateurs qui interviennent sur les marchés à terme jouent également un rôle important. |