Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune

Les résultats du modèle momagri, un instrument capital pour l’avenir de l’agriculture mondiale


Conférence de presse, Parlement européen, Bruxelles, 9 Avril 2008




Le Modèle momagri : pour une meilleure vision stratégique

Le Modèle momagri a été construit pour rendre compte de la réalité du fonctionnement des marchés agricoles, partant du constat que tous les « modèles standards » communément utilisés par les institutions internationales et les gouvernements dérivent de modèles industriels. (Banque Mondiale, OCDE, FAPRI,…).

Or les spécificités de l’agriculture sont telles qu’il n’est plus possible de fonder les analyses et décisions de politique nationale ou internationale sur des modèles aussi inadaptés. Et cela d’autant plus que les enjeux de l’agriculture en ce début de 21e siècle sont considérables pour l’avenir de l’humanité : qu’il s’agisse du développement des pays les plus pauvres, de la préservation de l’environnement ou de l’alimentation de la planète.

Le momagri a donc choisi de commencer par le début en dédiant à une meilleure vision stratégique le plus grand service qui soit : créer un modèle économique qui permettra de décider juste et d’éviter des choix inappropriés. Construire l’outil indispensable aux enjeux de l’agriculture mondiale.

C’est urgent, très urgent. Tant en Europe avec la réforme de la PAC, qu’au plan international avec le cycle de Doha et en bien d’autres États ou régions par l’intermédiaire de négociations capitales pour le futur, des décisions irréversibles sont sur le point d’être prises.

Elles reposent toutes sur des affirmations directement héritées des résultats des modèles standards et des convictions idéologiques, qui font d’une libéralisation non régulée des marchés, la solution à tous les maux.

Ainsi entend-on un peu partout vanter les mérites d’une concurrence totale. Elle favoriserait, dit-on, les agriculteurs du monde entier, en leur assurant des prix rémunérateurs, et les consommateurs, en leur garantissant des prix bas et une charge fiscale allégée du fait de la disparition de toutes les subventions. En prime, ce credo étend ses convictions à « l’amélioration miraculeuse » qui toucherait les pays pauvres censés, alors, exporter sans entraves (puisqu’il n’y aurait plus de droits de douane à l’entrée des pays riches).

De telles contrevérités ressemblent tellement à ce que tout le monde voudrait croire, que l’on pourrait intituler cette histoire « Tintin au pays de la libéralisation ». Cette vision idyllique du monde, qui se pare de beaucoup de cautions, est fausse et peut conduire à beaucoup de désordres et de larmes.

C’est ce que nous défendons, depuis 2005, en allant à contrecourant des idées reçues. Nous disons que ce n’est pas parce que la demande mondiale de produits alimentaires augmente que les prix vont continuer de monter. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’on oublie l’évolution de l’offre et la force des mouvements spéculatifs.

Aujourd’hui nous sommes à même de démontrer que nos appels au bon sens reposent sur des résultats concrets et fiables.

Des innovations majeures

Nous avons, en effet, fini la première partie de notre modèle, celle qui en constitue le cœur stratégique, dont l’architecture est présentée dans la fiche, « Le modèle Momagri : un instrument capital pour l’avenir de l’humanité » et les principales composantes dans la fiche « Faits et chiffres ».

Il est composé :

• du module central d’équilibre général calculable qui comporte des innovations majeures par rapport aux autres modèles standards, comme la distinction entre les riches et les pauvres, au lieu de l’artifice habituel du consommateur représentatif, la différenciation entre agriculture moderne et traditionnelle, ou encore l’existence du chômage …

• et du module « Risque » qui est totalement nouveau et qui permet d’intégrer la principale spécificité de l’agriculture, à savoir la volatilité des prix (cf fiche sur la volatilité des prix agricoles ou l’effet Kangourou) en ayant réussi à mettre sous forme d’équations les trois causes de cette volatilité, qui sont :

> les anticipations des agriculteurs qui décident de leur production future en fonction des prix en vigueur au moment de leur décision, créant ainsi la cause profonde du non ajustement permanent entre l’offre et la demande. Les choix ne sont, en effet, jamais vérifiés en raison du décalage entre la mise en production et la production elle-même, un an à deux ans plus tard.

> L’impact de la spéculation, via les marchés à terme, qui devient de plus en plus financière et tend à amplifier cette volatilité intrinsèque.

> les risques naturels (climat, épizooties,…).

Les deux premiers risques sont dits endogènes car ils ne dépendent que des acteurs. Le troisième est exogène car il en est indépendant.

Nous pouvons ainsi simuler comment réagissent les secteurs agricoles (il y en a sept identifiés dans le modèle) et l’économie mondiale en fonction des différents scénarios possibles.

La libéralisation des marchés agricoles accentue la volatilité des prix

Que ressort-il de nos travaux ?

Que la volatilité des prix agricoles s’accroît fortement lorsque l’on tend vers une libéralisation non régulée au plan international.

La courbe ci-dessous (schéma n°1) présente pour deux grands secteurs d’activité (les céréales et grandes cultures et la production de viandes) les évolutions du prix mondial, dans l’hypothèse d’une libéralisation totale des marchés en 2008.



Sur la période 2000-2015, le modèle Momagri sur la base des dernières données mondiales disponibles (base GTAP 2001) reconstitue de manière très fidèle les tendances observées sur ces marchés de 2000 à 2007, notamment la hausse récente pour les Céréales.

Il montre au-delà, une amplification de la volatilité pour les céréales, dans un trend baissier très marqué et un effondrement des prix des productions bovines, qu’aucune région du monde ne pourrait durablement soutenir.

Encore faut-il noter que les hypothèses sous jacentes sont très conservatoires, puisque le poids des spéculateurs à caractère purement financier ne représente que 75% des spéculateurs en 2015 (pour 55% en début de période), alors que depuis quelques années leur rôle s’est fortement accru.

D’aucuns considèrent que d’ores et déjà la quasi-totalité des prises de position sur les bourses des matières premières agricoles sont purement spéculatives. Une variante prenant en compte cet état de fait aboutit à une aggravation du phénomène de volatilité.

Nous avons d’ailleurs élaboré un indicateur inédit qui illustre la relation entre pourcentage de spéculateurs financiers et accroissement de la volatilité des prix agricoles. Le résultat est très parlant (schéma n°2) : plus le poids des spéculateurs est grand, plus l’amplitude de variation des prix mondiaux est importante. C’est une tendance qui est amplifiée par une libéralisation non régulée des marchés.



Or le discours ambiant, qui affirme « urbi et orbi » qu’une libéralisation accrue, associée à une demande soutenue, garantirait des prix stables à un niveau rémunérateur, est donc battu en brèche. Il n’est que le fait de la myopie caractéristique de ceux qui prolongent les conditions du présent dans le futur. C’est cette même conviction qui habitait la plupart des experts financiers à propos de l’évolution des bourses mondiales en 2000 en confondant la bulle internet avec l’émergence d’un nouveau monde boursier plein de promesses et de douceurs.

Il faut, à cela, ajouter trois remarques fondamentales :

• Si l’on simule les conditions d’abaissement des droits de douane figurant dans la proposition Falconer de l’OMC on obtient une courbe presqu’aussi chaotique (variations de 1 à 3), à la différence près d’un minimum de droits jouant le rôle d’amortisseurs.

• Les conséquences du changement climatique aggravent aussi la volatilité des prix, mais le facteur « climat » intervient comme une allumette qui peut venir enflammer une situation par nature déjà déséquilibrée. On le voit bien sur la courbe du schéma n°1 où nous avons ramené (courbes claires) au minimum l’effet du climat (c’est-à-dire un climat quasi parfait pour optimiser la production, ce qui ne s’est jamais produit et se produira encore moins à l’avenir).

• Nous avons, enfin découvert que pour obtenir une augmentation linéaire et régulière des prix agricoles pour les prochaines années (ce que proposent les modèles standards), il faudrait obtenir une conjonction d’événements défiant les lois de la probabilité. On pourrait la nommer « scénario de l’utopie » (schéma n°3). Un tel scénario ne comporte pas de spéculateurs, suppose une anticipation parfaite des agriculteurs et des conditions climatiques idéales. Un Eden où l’offre s’ajusterait automatiquement à la demande, où la financiarisation de l’agriculture n’existerait pas et les changements du climat non plus.



Ces trois remarques pourraient sembler anecdotiques, si elles ne reflétaient pas cette utopie qui fonde les grandes négociations internationales et singulièrement celles relatives à la PAC et à l’OMC.

C’est pourquoi à la lumière de ces premiers résultats on peut immédiatement tirer des enseignements d’une grande portée économique, politique et stratégique.

Au titre du bilan de santé de la PAC :

Le bilan de santé de la PAC adopté par le Conseil des ministres du 17/18 mars 2008 analysé en fonction des premiers résultats du modèle momagri devrait d’urgence être révisé car :

• Il ne repose sur aucune évaluation sérieuse faute d’instruments d’évaluation adéquats.

• Il part de postulats tels que le maintien à un niveau élevé des prix agricoles
, ou l’impact limité des risques – qui d’ailleurs ne sont considérés que sous leur aspect climatique.

Et il ignore la volatilité des prix inhérente au fonctionnement des marchés agricoles et à son impact sur le revenu des agriculteurs et donc sur la PAC qu’elle quelle soit.

Or les principaux risques auxquels sont exposés les agriculteurs, les risques endogènes qui ne dépendent que des acteurs ne sont, par définition, pas assurables par des assureurs privés. Ils sont difficilement quantifiables et ne sont pas mutualisables à l’instar des risques climatiques qui, eux sont exogènes, c’est-à-dire indépendants de toute action humaine.

Le principe de l’assurance est de calculer les primes en fonction d’une approche probabiliste des événements. C’est usuel pour les risques exogènes et la science assurantielle repose sur une longue tradition scientifique portée par les actuaires. C’est impossible pour les risques endogènes, dont la meilleure illustration est le domaine boursier.

Dès lors le bilan de santé de la PAC et la réforme qui point sous ce bilan, visant à supprimer, sauf exception, les moyens de régulation publique sont dans une situation de non sens, puisqu’ils évacuent la recherche de ces dispositifs qui seuls peuvent répondre aux spécificités des marchés agricoles.

Pire, ils considèrent que c’est aux États membres de trouver des solutions, ce qui va conduire à une renationalisation porteuse de divergences nationales qui fragilisera encore plus l’Europe, à travers un secteur dont on commence à s’apercevoir, qu’il est au cœur des préoccupations stratégiques de demain.

Au titre de l’OMC et des pays en développement :

Le cycle de Doha s’est autoproclamé cycle du développement. Nous avons expliqué dès la création de momagri qu’il s’agissait d’une « imposture » ; celle consistant à faire croire qu’une décision multilatérale d’abaissement généralisé des droits de douane, des soutiens internes et des subventions à l’exportation, allait principalement profiter aux pays les plus pauvres. Cette affirmation est fondée sur les résultats des modèles standards, dont nous démontrons aujourd’hui l’inadaptation définitive aux négociations internationales.

La Banque Mondiale elle-même dans un courageux audit, réalisé en 2006, convenait des imperfections de son modèle et des interprétations qui en étaient faites.

Mais un courant, certes de plus en plus faible, anime encore l’illusion qu’une forte libéralisation de l’agriculture agirait comme un signal encourageant pour l’avenir de l’humanité.

En fait, faute d’une Politique Internationale de l’Agriculture que nous appelons de nos vœux, tout démantèlement qui ne se situerait pas dans une perspective de coopération internationale, aboutirait à des catastrophes pour les pays les plus pauvres, tout en appauvrissant les plus riches.

Quand on figure la zone des prix de revient (ramenés à des indices agrégés ci-dessous en rouge hachuré) sur la courbe d’évolution des céréales, on s’aperçoit que pour la plupart des années de la période 2000-2015 les prix de marché simulés sont en dessous, parfois très nettement, des prix de revient. (cf. schéma n° 4).

Autrement dit les agriculteurs qui ne bénéficient pas de soutiens publics en cas de prix inférieurs aux prix de revient, ne peuvent pas survivre dans un marché devenu fortement chaotique.



Comment peut-on imaginer que dans un monde où la croissance démographique est ce qu’elle est, où l’urbanisation et les niveaux de vie des pays émergents croissent rapidement, on pourra faire l’impasse d’une politique de régulation internationale des marchés agricoles qui sauvegarde les équilibres fondamentaux de l’humanité ?

Comment peut-on croire que les pays les plus pauvres pourront, dès l’ouverture des frontières, exporter leurs productions alors qu’ils ne disposent pas des ressources nécessaires pour y parvenir : mécanisation, intrants, infrastructures ?

Certains persistent cependant à penser, que si les prix restent élevés, les opportunités d’exportation se nourriront d’elles mêmes. Mais c’est ignorer qu’entretemps le Brésil, l’Europe, les États-Unis, ou d’autres, auront inondé leur marché, à des prix défiant toute concurrence.

Et puis, par-dessus tout, on veut ignorer que les échanges de matières premières agricoles ne représentent que 10% de la consommation mondiale. Dès lors, le problème majeur est d’assurer un niveau de production compatible avec la demande, dans une logique de sécurité alimentaire et non de financiarisation de la production.

Veut-on que demain les États soient dépendants de quelques grands fonds d’investissements « souchés » sur quelques pays pratiquant le dumping environnemental et social ?

Ou veut-on que dans le cadre d’une coopération internationale qui associe de grandes institutions comme la FAO, l’OMC, le PNUD, la CNUCED, ou le PNUE, une Organisation Mondiale de l’Agriculture serve de catalyseur pour rendre efficace un marché libre en le régulant ?

Telle est la mission que nous nous sommes donnée et à laquelle s’associent de plus en plus d’agriculteurs, d’élus, d’économistes, de scientifiques et de journalistes.

Pour répondre aux attentes, nous achèverons, d’ici fin 2008, le modèle momagri, en mettant progressivement en œuvre les différents modules. Nous lancerons, également, en 2009, une Agence de notation qui en sera le complément indispensable.

Conscients des enjeux et de nos responsabilités, nous créerons un conseil scientifique indépendant, pour garantir la validité scientifique du modèle et superviser son évolution, à partir des suggestions que les différents économistes du monde seront invités à faire.

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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mercredi 23 mai 2012