Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Marion Guillou
Tribune


Les nouveaux défis de la sécurité alimentaire mondiale



Marion Guillou,


Ancienne présidente de l’INRA (Institut national de la recherche agronomique), ParisTechReview



C’est une étude éclairante que nous offre Marion Guillou, ancienne présidente de l’INRA (Institut national de la recherche agronomique), dans les colonnes du magazine en ligne ParisTechReview, et dont nous reproduisons ici des extraits1.

Pas une seule semaine ne se passe, sans qu’un rapport ou qu’un article n’aborde l’épineuse question de la sécurité alimentaire mondiale, question centrale et sous tension alors qu’à l’horizon 2050, la planète devrait compter 9 milliards d’âmes.

Dans son analyse Marion Guillou rappelle que les problèmes actuels sont liés davantage à l’inégalité de la répartition qu’à la quantité de nourriture produite, alors que 925 millions d’hommes demeurent sous-alimentés. Ainsi le tarissement des ressources, la pression sur l’environnement, le sous-investissement chronique dans l’agriculture sont autant de facteurs qui fragilisent les équilibres agricoles et alimentaires mondiaux. La situation est d’autant plus tendue que les paradigmes actuels ne permettent plus de penser la sécurité alimentaire mondiale selon des fondamentaux classiques. Non seulement l’offre ne s’ajuste plus à la demande, comme le précise Marion Guillou, mais les marchés agricoles sont devenus incertains et sont structurellement volatils.

Face à cette situation délétère, et ainsi que le rappelle l’experte, la lutte contre l’hypervolatilité et la spéculation excessive devient l’une priorité pour assurer la survie et le progrès du secteur agricole et garantir la sécurité alimentaire de tous.


La rédaction de momagri






Il y a quelques années, on pouvait penser que le problème de l’alimentation mondiale était en passe d’être résolu. La situation s’est en effet sensiblement améliorée depuis cinquante ans. La planète comptait trois milliards d’habitants en 1960, six milliards en 2000, et, dans le même temps, la production alimentaire a été multipliée par 2,4. Mais de fortes tensions subsistent, comme l’ont montré les émeutes de la faim survenues en 2008 dans plus de trente pays (Sénégal, Haïti, Égypte, Philippines...), après la hausse brutale du cours des céréales. De plus, la question s’est complexifiée. Non seulement, le problème de la quantité n’a pas disparu, en témoignent les tensions sur les prix, mais il s’accompagne de celui de la qualité : la mortalité et la morbidité liées à l’alimentation, dans un contexte de déficit comme de surplus alimentaires, dépassent celles liées aux maladies infectieuses, ce qui remet en cause les régimes nutritionnels. Enfin, le problème de la qualité se double de celui de l’accès aux ressources, marqué par de fortes disparités.

La question de la sécurité alimentaire est ainsi sous tension, du fait des multiples enjeux qui la traversent.


Tensions et volatilité

Le contexte actuel n’est pas dénué de paradoxes. Il est théoriquement possible de nourrir les quelque sept milliards d’habitants de la planète. Alors que la croissance de la population a été extrêmement rapide, chacun dispose actuellement sur le papier de 3000 kilocalories par jour. En moyenne, un individu a besoin de 2200 kcal pour bien se porter, chiffre à ajuster puisque, par exemple, un adolescent a des besoins supérieurs à ceux d’une personne âgée, et que, par ailleurs, une partie des aliments ne se mange pas (épluchures…). Pourtant, aujourd’hui, malgré ces 3000 kcal disponibles, nous sommes toujours confrontés à la pauvreté et à une situation où coexistent suralimentation et sous-alimentation. De fait, les problèmes sont plus liés à l’inégalité de la répartition qu’à la quantité. L’économiste indien Amartya Sen a très bien décrit cet enjeu : lorsqu’une une famine survient, ce n’est pas qu’il n’y a pas assez à manger, c’est parce qu’une partie de la population n’a pas accès aux ressources disponibles.

Cependant, ce n’est là que l’un des aspects du problème. Un deuxième ensemble de questions touche à la pression sur l’environnement. Dans un avenir proche, la population des classes moyennes est destinée à augmenter fortement. L’accès de centaines de millions de personnes à la consommation de masse va créer des tensions sur l’ensemble des ressources. Les ressources minérales et énergétiques sont déjà affectées, et le problème ne manquera pas de se poser en ce qui concerne les ressources alimentaires. La demande va non seulement augmenter, mais elle va aussi changer de nature. Dans l’histoire, chaque fois que l’homme s’est enrichi, il a d’abord voulu manger à sa faim, puis diversifier son alimentation, et, enfin, accéder à des denrées d’origine animale, signe d’un statut social élevé. Ce schéma d’évolution n’est pas réservé aux pays de l’OCDE, il exprime une tendance générale. Certes, il ne s’agit pas toujours des mêmes produits animaux : en Inde, on recherche le lait, au Japon, le poisson, ailleurs, différentes viandes, mais l’évolution, qui traduit une aspiration universelle, est systématique. On conçoit son impact en terme de production agricole quand on sait qu’il faut en moyenne trois calories végétales pour produire une calorie animale.

Ces facteurs de tension contribuent à une volatilité nouvelle des prix agricoles, un phénomène en constante augmentation et qui ne correspond plus à un simple ajustement de l’offre et de la demande. Les causes en sont multiples ; la forte augmentation de la demande du fait de la démographie, de la croissance mondiale et de la transition alimentaire dans un grand nombre de pays, n’est pas la moindre. Il convient d’y ajouter les événements extrêmes associés aux changements climatiques, qui ont pour effet d’accroître ces tensions et de créer une d’incertitude. Cependant, la volatilité des prix révèle aussi, au niveau mondial, un sous-investissement chronique dans l’agriculture : du fait des faibles prix alimentaires, et, plus généralement, des ressources dans le monde à la fin du xxe siècle, il y a eu peu d’investissements dans l’agriculture ces dernières décennies.

Si dans les pays développés, on ne ressent pas très fortement la volatilité des prix agricoles, il n’en va pas de même ailleurs. Quand les prix sont trop élevés, les populations urbaines pauvres n’ont plus de quoi acheter les céréales qui constituent la base de leur alimentation. C’est ce qu’il s’est produit en 2008 dans 32 pays particulièrement touchés par ces déséquilibres où ont éclaté d’importantes manifestations. Des problèmes similaires touchent régulièrement les zones rurales, mais ils reçoivent beaucoup moins de publicité… Cette question révèle d’ailleurs une autre conséquence de la volatilité : lorsque les prix sont trop hauts, un problème apparaît pour les pauvres, lorsque les prix sont trop bas, il se pose aux producteurs ; les producteurs pauvres, eux, sont malmenés dans tous les cas de figure. Enfin, plus généralement, la volatilité nuit aux investissements car les investisseurs détestent les situations d’illisibilité.

Les tensions sont présentes partout et à tous les niveaux mais dès lors que les diagnostics sont partagés, il est possible de progresser. C’est ce qui se passe désormais au niveau mondial, depuis 2008, dans les différents sommets internationaux consacrés à la sécurité alimentaire. En témoignent les décisions du G20 visant à mieux connaître le niveau des stocks alimentaires dans le monde. Selon les circonstances, il peut être décidé de manière concertée de les augmenter ou encore de procéder à des échanges d’informations, pour éviter que ne se reproduise la situation de 2008 – dans les 32 pays touchés par la crise, les prix des denrées sont restés très élevés plusieurs semaines après le règlement du problème au niveau international car les spéculateurs ont profité du manque d’information pour maintenir des tarifs artificiellement hauts. La diffusion de l’information apparaît donc comme un moyen efficace pour lutter contre la volatilité excessive. Il est par ailleurs question de nouveau de réguler certains marchés de matières premières agricoles, à l’exemple des Américains, afin d’éviter une spéculation excessive. Les efforts en ce qui concerne les pertes et les gaspillages, mais aussi la prise de conscience de la nécessité de réinvestir dans le secteur agricole pour pouvoir répondre à la demande des années à venir, sont également autant de sources de progrès.


1 Retrouvez l’intégralité de l’analyse de Marion Guillou en suivant ce lien http://www.paristechreview.com/2013/09/20/securite-alimentaire-mondiale/?media=print
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Paris, le samedi 18 novembre 2017