Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune

Les fondements du cycle de Doha sont-ils solides ?



Bastien Gibert,
conseiller, &

Paul-Florent Montfort,
chargé d’études


Alors que le mois de septembre sonne la « rentrée des classes », l’OMC n’est pas en reste, et tente, une fois de plus, de relancer les négociations – interminables – du cycle de Doha1. Avec la bénédiction de Pascal Lamy2, l’Inde a ainsi accueilli les 3 et 4 septembre derniers quelques 40 ministres du Commerce afin, comme l’a expliqué le secrétaire indien au Commerce Rahul Khullar, d’évaluer les moyens de reprendre les pourparlers à l’OMC. La Suède, qui exerce actuellement la présidence de l’Union européenne a, quant à elle, inscrit le cycle de Doha en haut de son agenda d’automne, invoquant la lutte contre le protectionnisme et les bénéfices qu’il peut avoir pour le commerce et la prospérité dans le monde.

Depuis son lancement, le cycle de Doha avance grâce à sa « croyance idéologique » dans les bienfaits de la libéralisation d’une part, et la publication régulière d’autre part d’études « chiffrant » les bénéfices à attendre d’une telle libéralisation3. La crise financière a conduit plus d’un à se poser de légitimes questions sur les vertus supposés du laissez-faire, et à remettre en question les modèles de simulation et d’évaluation des risques utilisés. Il convient d’adopter la même posture, prudente, pour l’Agriculture, et de répondre à une question faussement naïve aujourd’hui : les fondements empiriques et théoriques du cycle de Doha sont-ils solides ?



A l’appui de leurs efforts, chacun des défenseurs du cycle s’efforce de mettre en avant des chiffres censés éclairer les gains induits par la libéralisation des échanges, suivant les modalités d’application actuelles. Ainsi, la ministre suédoise du Commerce, Ewa Björling, a fait état d’estimations indiquant que, si le cycle de Doha se conclut dans de bonnes conditions, les citoyens de l’Union européenne seraient gagnants à concurrence de 200 euros chacun, conséquence d’une accélération du commerce mondial4. Le Peterson Institute for International Economics, quant à lui, a publié mi-août une étude qui réévalue fortement à la hausse les bénéfices pour l’économie mondiale d’une conclusion positive du cycle : entre les gains liés à l’application stricto sensu des modalités prévues par le texte, les initiatives sectorielles qui en découleront (notamment dans les secteurs des produits chimiques, électroniques et des biens environnementaux), ainsi que de la libéralisation des services et de l’amélioration des facilitations commerciales, le cycle de Doha devrait s’accompagner selon lui d’une augmentation des exportations comprises entre 180 et 520 milliards de dollars annuels, et des gains annuels de PIB estimés entre 300 et 700 milliards de dollars5.

Ces chiffres avancés n’en restent pas moins à prendre avec beaucoup de précaution, d’autant plus qu’ils servent de supports d’aide à la décision pour de nombreux négociateurs internationaux. Aussi, il convient de ne pas se méprendre sur leur signification véritable, et éviter de succomber à l’attrait du chiffre « miracle » pour statuer sur l’avenir du commerce agricole mondial.
Il s’avère tout d’abord que la ministre suédoise du Commerce n’a pas explicité précisément la méthodologie à l’origine des chiffres cités. Il nous est donc impossible de savoir si les 200€ avancés seront nets ? obtenus chaque année ? répartis de manière homogène entre les différents citoyens ? bénéficiant en priorité aux agriculteurs ou aux entreprises de services… ?
Par ailleurs, si l’étude menée par le Peterson Institute montre que la libéralisation des échanges s’accompagne d’une création de trafic des exportations mondiales, il ne faut pas non plus en conclure que cette étude démontre que la conclusion du cycle de Doha générera des gains nets pour la collectivité internationale. L’étude menée par le Peterson Institute est loin de refléter la complexité des facteurs qui jouent pour statuer sur les bienfaits ou non du cycle de Doha. Il convient donc de ne pas résumer abusivement la problématique complexe de la libéralisation des échanges agricoles au simple fait que le démantèlement des barrières douanières permettra d’échanger plus de produits. Cet effet joue indéniablement mais tout autant que son opposé la destruction de trafic, les taux de change, la propriété intellectuelle, les risques de marché ou la spéculation, pour n’en citer que quelques uns, qui peuvent faire varier les gains finaux du tout au tout.

Il est primordial de garder à l’esprit que les chiffres avancés ont été obtenus sur la base d’hypothèses précises, suivant un périmètre d’étude bien défini, et des objectifs clairement établis. Il est donc essentiel, et cela est même aussi important que les chiffres eux-mêmes, de bien spécifier le « cadre et les modalités d’utilisation » de ces chiffres par les décideurs internationaux.

C’est en cela que la démarche que nous avons initiée avec le modèle momagri est inédite et utile. Notre objectif principal a été de construire le premier véritable modèle économique mondial de simulation dédié à l’agriculture, afin d’évaluer les gains potentiels induits par la libéralisation des échanges dans le cadre du cycle de Doha. Deux contraintes ont guidé notre travail :
    - Se rapprocher autant que possible des réalités agricoles et de ses spécificités en recourant aux théories les plus adaptées6 ;
    - Construire un modèle transparent7, où les hypothèses retenues sont clairement mises en évidence, afin d’optimiser les processus de prise de décision.
D’après les dernières simulations réalisées en mars 2009, une libéralisation non régulée des marchés agricoles telle qu’elle est prévue par le cycle de Doha accroîtra d’une part la volatilité des prix sur les marchés agricoles internationaux, et se traduira d’autre part par une baisse généralisée des chiffres d’affaires de la majorité des agriculteurs de la planète, en particulier ceux des pays en développement8. Ce qui remet largement en cause les bienfaits supposés du cycle de Doha, à tout le moins dans les pays en développement, où les gains du cycle seront nécessairement limités en raison de la structure encore largement agricole de leur économie. Dans des pays où près de 70% de la population active sont agriculteurs, une baisse de 40 à 60% du revenu de ces derniers aura de facto des effets catastrophiques sur leur équilibre économique, politique et social.

Mais, au-delà de ces estimations chiffrées, c’est les fondements théoriques et philosophiques mêmes du cycle de Doha qui se trouvent de plus en plus contestés. Reposant largement sur la conviction néolibérale en la capacité autorégulatrice du marché, la libéralisation prévue par le cycle de Doha a en effet vu sa légitimité ébranlée par les récentes crises. Avec la remise en cause empirique de la capacité des marchés à s’autoréguler, de plus en plus de voix émergent pour reposer la question des liens de cause à effet, jusque-là tenus pour acquis, qui existent entre libéralisation, croissance, et développement, en passant par la sécurité alimentaire et la lutte contre la pauvreté. Et, il semblerait que ces liens sont beaucoup plus nombreux et complexes que ce que l’on a bien voulu considérer dans les enceintes internationales jusqu’à une période très récente.

Comme l’a ainsi récemment souligné une étude de l’OCDE, publiée le 3 juillet 2009 dans l’OECD Journal of Development, les liens entre la libéralisation du commerce mondial, la croissance et la réduction de la pauvreté sont en effet encore largement incompris et non démontrés9. Du fait notamment de la difficile quantification de l’ouverture des pays au commerce international, nombre des études affirmant que le libre échange s’accompagne d’une réduction de la pauvreté10 ont été fortement critiquées. La seule chose qui peut être tenue pour certaine est que le monde connaît une grande vague de libéralisation depuis 1974, et pourtant, les écarts de richesses, loin d’avoir diminué, ont augmenté. En termes de revenu par tête, les écarts étaient de l’ordre de 1 à 15 dans les années 1960, aujourd’hui ils sont de 1 à 30.




C’est pourquoi la foi inébranlable dans la libéralisation non régulée des marchés doit être tempérée sinon remise en cause ; s’il n’est pas exclu que la libéralisation joue un rôle central pour la croissance et la réduction de la pauvreté, il est également certain qu’elle n’est pas une panacée, contrairement à ce qu’a longtemps affirmée la doxa économique mondiale. Un certain nombre d’études empiriques l’ont d’ailleurs prouvé, montrant que les politiques de libéralisation forcée menées dans un certain nombre de pays en développement au nom des politiques « d’ajustement structurel » du FMI ne se sont pas accompagné des gains prévus11. C’est pourquoi il apparait nécessaire d’établir, à tout le moins, un cadre de régulation efficace pour que les bénéfices d’une libéralisation se réalisent pleinement, en faisant notamment appel à des politiques macroéconomiques appropriées qui garantissent un certain équilibre. Une grande prudence s’impose donc en ce qui concerne le cycle de Doha. Les récentes crises ont prouvé que les hypothèses économiques sur lesquelles s’étaient basés les développements économiques des deux dernières décennies sont incertaines ; ne commettons pas la faute de refaire deux fois la même erreur, en confiant l’équilibre mondial (notamment alimentaire) à des marchés qui ne s’autorégulent pas, et en suivant aveuglément les recommandations et chiffres provenant d’outil inadaptés pour cet enjeu.

1 Le cycle de Doha a été lancé en novembre 2001 dans la capitale du Qatar, et n’est toujours pas conclu. Il est à ce jour le plus long cycle de négociations commerciales arbitré au sein de l’OMC.
2 Directeur général de l’OMC
3 Si nous insistons, depuis la création de momagri en 2005, sur l’importance de disposer de données chiffrées pour faire avancer les négociations internationales (du fait de la multiplicité des acteurs en présence, de la complexité croissante des sujets traités, des interactions toujours plus nombreuses entre les secteurs, …) nous soulignons également l’importance de disposer de chiffres crédibles, qui prennent en compte la réalité des marchés agricoles et qui reposent sur une méthodologie claire et transparente. Aussi, ce ne sont souvent pas tant les chiffres eux-mêmes qui sont critiquables, sauf quelques rares cas, mais plutôt l’utilisation qui en est faite par certains experts ou décideurs, qui font dire aux études et modèles des choses qu’ils ne peuvent tout simplement pas dire.
4 Cité par Agrapresse, « Relance des négociations à l’ordre du jour », 31/08/2009
5 Cf. étude complète à l’adresse suivante : http://www.iie.com/publications/wp/wp09-6.pdf
6 La prise en compte des risques de marché, traduisant les erreurs d’anticipation des agriculteurs et les comportements des spéculateurs sur les marchés à terme constituent l’une des spécificités du modèle momagri.
7 C’est ainsi que momagri a organisé un workshop international les 4 et 5 juin derniers à l’Université Paris-Sorbonne sur la problématique de l’incertitude et des prix des matières premières agricoles. De plus amples informations sont disponibles sur le site internet www.momagri.org.
8 Seuls les pays émergents exportateurs nets de denrées agricoles tireraient leur épingle du jeu (ex. Brésil). Pour voir les résultats complets des simulations momagri, lire l’article de momagri « Loin de prémunir le monde du protectionnisme, un accord agricole à l’OMC peut nous y mener tout droit ! », Jacques Carles, délégué général de momagri, 30/03/2009
http://www.momagri.org/UK/Focus-on-issues/Far-from-Preventing-it-a-WTO-Agreement-on-Agriculture-Could-Drive-the-World-Straight-to-Protectionism-_465.html
9 Cf. Masato Hayashikawa, Direction de la coopération et du développement de l’OCDE, lors de la présentation de ses conclusions à Genève le 6-7 juillet.
10 Cf. L’étude de référence Dollar et Kraay, 2000, qui démontre à partir d’une analyse empirique qu’il existe une forte corrélation entre le revenu des pauvres et le taux de croissance en général.
11 Cf. par exemple l’étude menée par la FAO en Tanzanie, à partir d’un modèle d’équilibre général calculable. « Libéraliser les échanges en situation de contraintes structurelles dans les pays en développement: analyse de l'équilibre général de la Tanzanie », Document de travail No. 23.
http://www.fao.org/es/esc/fr/378/444/highlight_469.html
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Paris, le dimanche 21 décembre 2014