L’AFDI (Agriculteurs Français et Développement International - www.afdi-opa.org) est une association d’agriculteurs français engagés dans la coopération internationale pour le développement. Elle a été créée en 1975 et s’organise aujourd’hui autour d’un réseau de 14 associations régionales et 7 associations départementales. Elle mène des actions au Sud – présente dans 17 pays, elle favorise les échanges permanents entre agriculteurs français et ceux des continents américain, africain et asiatique – comme au Nord, où elle s’est engagée dans des missions d’information, de formation, et de lobbying. Gérard Renouard, son président, nous expose ici son point de vue que partage le MOMA sur le rôle central que joue l’agriculture comme moteur de développement.
L’agriculture doit-elle être considérée comme un secteur économique traditionnel ? Les produits agricoles ne sont pas de simples marchandises : en produisant des biens alimentaires, l’agriculture est source de vie, elle fait également partie du patrimoine culturel des sociétés, elle façonne le paysage des territoires, participe au fonctionnement des écosystèmes et à la régulation du cycle de l’eau. Elle constitue donc un facteur de cohésion sociale fondamental… et cette liste n’est pas exhaustive. On ne peut dès lors laisser les agricultures du monde être banalisées par la mondialisation et par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), qui cherche à toutes les mettre dans le même moule. Que cela soit dans le cadre de l’OMC, de négociations bilatérales comme pour les Accords de Partenariat Économique1, la logique du libre-échange est posée comme un axiome à accepter par tous, de gré ou de force. Mais si on ne raisonne qu’en termes d’avantages comparatifs et de compétitivité, on nuit à la diversité des agricultures familiales au profit des seules agricultures industrielles et commerciales. En Malaisie par exemple, la production d’huile de palme sacrifie les forêts primaires et bouleverse les traditions ; les cultures de rentes se développent souvent au détriment des cultures vivrières, de l’environnement et de la paysannerie locale. Certes l’OMC est une structure forte et négocier les modalités du commerce international me paraît indispensable, mais il faut changer certains de ses principes. Et, entre autres, dans le cadre des négociations sur les accès aux marchés, ne plus considérer les produits agricoles comme une simple monnaie d’échange avec le secteur industriel et celui des services. Le Cycle de Doha, aussi appelé cycle du développement, est dans l’impasse. Cela démontre-t-il l’impossibilité de promouvoir le développement via une politique de libéralisation totale des échanges internationaux ? Si l’histoire nous démontre que les politiques planificatrices communistes ont été un échec, pour autant il ne faut pas renier toute intervention publique dans le domaine agricole et tomber aujourd’hui dans l’excès inverse du libéralisme à tout va. Le libéralisme est une philosophie qui peut se défendre si, dans la pratique, on ne renie pas toute régulation du marché : nous allons au-devant de graves dégâts en faisant disparaître toute politique agricole et toute barrière commerciale. Ainsi l’OMC s’évertue-t-elle à abaisser les droits de douanes qui représentent pourtant des ressources financières importantes pour les pays en développement. Or, quel est l’intérêt de supprimer ces mécanismes, alors que l’on devra au final les remplacer par de l’aide publique au développement, aide que l’on n’arrive pas à financer par ailleurs ? Il faut donc repenser les termes des échanges agricoles internationaux : on pourrait concevoir une organisation des échanges entre et au sein de marchés communs regroupant des pays bénéficiant de politiques agricoles solides ; sur des bases libérales peut-être, mais relevant d’un libéralisme éclairé, tel que le préconise le MOMA. L’OMC s’entête dans son obsession libérale et pour lui en faire prendre conscience, une évaluation interne me paraît indispensable, sur le modèle de celle effectuée par la Banque Mondiale2 . Même celle-ci opère aujourd’hui un renversement de stratégie dans son dernier rapport sur ses politiques de développement3 . Après des années de politiques dévastatrices d’ajustement structurel qui prônaient la privatisation, l’ouverture des frontières et la suppression de toute intervention publique, elle redécouvre en effet que le développement doit d’abord s’appuyer sur une base agricole solide, en raison de l’ensemble des services que fournit l’agriculture ; en premier lieu sa participation à la sécurité alimentaire : si les ouvriers des villes n’ont pas à manger, un pays ne peut pas s’industrialiser. Or, poursuivre l’objectif d’une sécurité alimentaire à moindre coût, par le seul recours aux importations, aggrave l’exode rural. Ce dernier alimente les flots constants vers les villes et entraîne une urbanisation effrénée, grave facteur de pauvreté. Dans cette perspective, le développement agricole local devient donc une évidence. Et quelles stratégies préconise l’Afdi pour améliorer la coopération et le développement au niveau régional ? L’intégration régionale et la mise en place de politiques agricoles se heurtent dans beaucoup de pays en développement aux problèmes de gouvernance nationale, à l’insécurité et au manque cruel d’infrastructures intérieures : il est souvent plus facile de commercer vers l’Europe par la mer qu’entre pays africains voisins ! Mais il existe des embryons de politiques publiques nationales et régionales qu’il faut aider à faire grandir. Gardons-nous bien cependant de parachuter des lois d’orientation agricole du Nord au Sud qui, sans prise en charge locale, peuvent se révéler inutiles voire néfastes. D’où l’intérêt de renforcer les organisations professionnelles agricoles. En effet, celles-ci sont à la fois des sources de savoirs et des relais locaux indispensables pour permettre la vulgarisation des techniques et des formations, organiser le commerce localement, faciliter l’accès aux intrants… Elles sont des vecteurs de cohésion sociale et de croissance économique. Mais tout effort de développement via les organisations professionnelles est anéanti si prévaut la seule logique de libre concurrence entre des pays aux compétitivités agricoles très inégales. Après avoir été complètement tenues à l’écart, elles semblent, avec les ONG représentantes de la société civile, peser de plus en plus dans les négociations internationales. Et l’Afdi à travers ses missions dans les pays du Sud veut accompagner ces organisations paysannes afin de promouvoir le développement agricole et rural par l’agriculture familiale. C’est donc bien là la raison d’être de l’Afdi ? Oui. L’Afdi s’est engagée à appuyer l’agriculture familiale et à promouvoir les échanges entre agriculteurs. C’est par la confrontation de leurs expériences, individuelles et collectives, que les agriculteurs peuvent innover pour améliorer leurs conditions de vie et de travail. Ces échanges permettent à chacun, paysan français et paysan du Sud, de s’ouvrir à de nouvelles idées et d’établir les bases d’un partenariat durable entre organisations professionnelles, non seulement entre Nord et Sud mais aussi entre pays du Sud. Le développement des échanges paysans organisés par l’Afdi est facilité par un travail de capitalisation du réseau d’initiatives paysannes, mis à la disposition des organisations professionnelles. Les membres de l’Afdi sont principalement des agriculteurs, mais elle compte également des personnes actives dans le milieu rural (techniciens, formateurs, journalistes, élus de collectivités locales) qui soutiennent tous une coopération de paysans à paysans, acteurs de développement au Nord comme au Sud. 1 Depuis la fin de l’année 2003, l’Union Européenne (UE) et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique se sont engagés dans un processus de négociations devant définir les modalités de la mise en place de zones de libre-échange entre l’UE et six blocs régionaux de pays ACP. Voir les articles publiés sur le site portant sur ce sujet. 2 En décembre 2006, la Banque Mondiale a fait paraître les résultats d’un audit évaluant la qualité de ses études et de ses prévisions. Lire à ce sujet la tribune de Jacques Carles intitulée Quand la Banque Mondiale remet en question son propre modèle, publié sur le site le 15 janvier 2007. 3 Lire à ce sujet l’article intitulé La Banque Mondiale veut mettre « l’agriculture au service du développement », publié le 22.10.07 dans la rubrique Analyses et Commentaires. |