Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune


Le lait, symbole du dysfonctionnement des marchés des matières premières agricoles




L’équipe éditoriale de momagri



En l’espace de quelques années, le lait est devenu l’un des sujets particulièrement sensibles de l’actualité agricole, et une source de conflits économiques et sociaux majeurs dans plusieurs pays. Aux Etats-Unis, les producteurs, après avoir dépensé des sommes considérables dans la modernisation de leurs infrastructures, n’ont pu rembourser leurs prêts, à cause d’un prix du lait trop bas sur les marchés internationaux. En Espagne, les producteurs de lait sont descendus dans la rue en 2009 pour protester contre la chute de leurs salaires. En France, le conflit entre producteurs, industriels et distributeurs n’en finit pas, chacun défendant ses intérêts dans la bataille de la fixation du prix du lait. D’autres conflits de nature similaire ont éclaté en Allemagne et dans de nombreux autres pays Européens. Fin 2009, momagri avait traité la question et soulignait l’urgence d’apporter des réponses durables et structurelles, du fait du positionnement clé du lait dans les négociations en cours à l’OMC ou à Bruxelles. Huit mois après, la crise du lait est toujours vive et les mesures aujourd’hui proposées, s’agissant du renforcement de la contractualisation ou de l’instauration d’un marché à terme spécifique, semblent utiles mais elles sont insuffisantes pour y remédier durablement tant qu’une régulation plus globale des marchés agricoles n’aura pas été initiée.


Les marchés laitiers face à des turbulences structurelles

Si l’instabilité des marchés laitiers est historique et différente selon les pays, trois symptômes communs peuvent être mis en avant.
    - Tout d’abord, la volatilité des prix du lait : elle est forte et les niveaux de prix sont tendanciellement orientés à la baisse depuis septembre 2008, même si un léger regain s’observe depuis l’été 2010. Le prix du lait en France a par exemple ainsi chuté de 36% entre septembre 2008 et avril 2009, pour remonter d’autant ensuite, puis rebaisser à nouveau de 8% entre décembre 2009 et janvier 2010, pour remonter encore…

    - Ensuite, et en conséquence, les producteurs de lait ont de plus en plus de difficultés à vivre de leur activité car ils sont soumis à un effet « ciseaux » caractérisé par des prix du lait à la consommation trop bas et à des charges qui ne cessent d’augmenter : + 20% entre octobre 2007 et octobre 2008 en France.

    - Enfin, cette instabilité et ce manque de visibilité sur les prix entraînent des conflits récurrents entre les différents acteurs de la filière (producteurs, transformateurs et distributeurs), qui, chaque fois, ont nécessité une intervention de la puissance publique.
Un contexte aggravant

L’évolution du contexte international et national depuis 2007 a profondément aggravé ces trois symptômes :
    - Au niveau européen et international, avec l’abandon programmé des quotas dans le cadre de la réforme de la PAC post 2013, et les discussions en cours à l’OMC visant à libéraliser les différents marché agricoles et notamment laitiers. L’incertitude réelle quant à leurs modalités concrètes d’application affecte directement la visibilité des exploitants mais également l’équilibre des marchés en accroissant les risques encourus et donc, par ricochet, la volatilité des cours.

    - En France, la décision de la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes) à mis un terme à la négociation collective des prix du lait au niveau interprofessionnel, mécanisme qui permettait de fixer les prix au préalable et donc, de stabiliser les prix. Depuis, à chaque trimestre, un nouveau conflit éclate entre les producteurs, les transformateurs et les distributeurs. Cette année encore, l’accord trouvé en mars n’aura duré que quelques mois car les industriels ont décidé qu’il ne leur était pas profitable. Ils proposaient d’acheter le lait à 310 euros les 1000 litres alors que les producteurs réclamaient 330 euros. Finalement, les deux parties ont décidé l’augmentation de 10% du prix de la tonne de lait avec, en contrepartie, une indexation des prix français sur les prix allemands à partir de 2011.
Des réponses globalement inefficaces car inadaptées

Jusqu’à une période très récente, la plupart des réponses apportées aux crises qu’a traversées le secteur laitier ont été peu efficaces dans la durée car inadaptées, du fait de leur nature conjoncturelle face à des problématiques essentiellement structurelles. C’est notamment le cas de la Commission Européenne qui a décidé fin 2009 la création d’un fonds exceptionnel de 300 millions d’euros pour soutenir les producteurs européens gravement affectés par la chute des prix. Même chose aux Etats-Unis où le Sénat américain a approuvé la même année, un fonds de 350 millions de dollars. Ces mesures au demeurant indispensables face à l’urgence dans laquelle se trouvaient les producteurs, n’ont pas permis d’y apporter une solution durable.

Certaines initiatives nationales et régionales commencent néanmoins à émerger sur la nécessité d’accompagner les mesures conjoncturelles par des mesures plus structurelles, démontrant en cela la prise de conscience progressive de la nécessité de réguler les marchés « de l’intérieur ». Deux voies sont aujourd’hui privilégiées : la contractualisation et la financiarisation.

Repenser la contractualisation dans une perspective plus large

L’instauration d’un système de contractualisation est envisagée dans plusieurs pays pour rééquilibrer la filière. C’est notamment le cas au Royaume-Uni, où la laiterie Dairy Crest a décidé de mettre en place un système de contrat d’achat du lait à prix garanti. L’objectif est de permettre aux agriculteurs de vendre leur lait à un prix fixe si les variations du marché restent inférieures à 2,30 cents, que ce soit à la hausse ou à la baisse. Au niveau européen, le Commissaire européen à l’Agriculture Dacian Ciolos a créé en octobre 2009, un groupe d’experts de haut niveau sur le lait chargé de réfléchir à des solutions à moyen et long terme pour le secteur laitier en vue de la suppression du système des quotas le 1er avril 2015. Le Groupe de Haut Niveau a ainsi formulé sept recommandations, dont le renforcement de la contractualisation entre les producteurs et les distributeurs pour leur permettre de s’entendre sur les prix et les volumes, et la mise en place de mesures contre la volatilité des revenus des agriculteurs. Le Sénat français a réagi en qualifiant les propositions du groupe « d’avancées prudentes dans le sens de la régulation », et en soulignant le manque d’audace du Groupe de Haut Niveau sur les mesures de marché. Il propose lui, de systématiser la contractualisation et de renforcer le rôle des organisations interprofessionnelles pour améliorer la connaissance et la transparence du marché.

Les marchés à terme, utiles sous réserve d’une régulation appropriée

En Europe, la poudre de lait vient tout juste d’être introduite en Bourse avec comme objectif de donner plus de visibilité sur les perspectives d’évolution des cours du lait. Elle suit en cela les Etats-Unis qui avaient déjà créé un marché à terme pour les produits laitiers sans pour autant que cela ait empêché la crise de se perpétuer. Aussi, pour éviter que la financiarisation des marchés laitiers ne s’accompagne d’un afflux massif et non contrôlé de spéculateurs, il est indispensable que les marchés à terme laitiers et plus généralement l’ensemble des marchés à terme agricoles soient régulés de façon transversale et globale. C’est ce qu’a préconisé le ministre français de l’Agriculture Bruno Le Maire dans le cadre d’une rencontre avec le secrétaire américain à l’Agriculture Tom Vilsack, début septembre aux Etats-Unis. Bruno Le Maire s'est dit partisan d'une limitation des positions pour maîtriser la spéculation sur les marchés européens des matières premières, et ce afin d’enrayer la hausse des prix alimentaires, mais aussi l’instabilité politique et la famine dans les pays en développement.
Les solutions aujourd’hui avancées pour endiguer la crise du lait semblent nécessaires mais en aucun cas suffisante pour espérer y remédier durablement. C’est à la racine du problème qu’il faut s’attaquer et notamment à l’instabilité structurelle des marchés afin de limiter les effets néfastes d’une volatilité non contrôlée des prix. Une action globale et transversale est indispensable afin d’améliorer l’équilibre des marchés, de la filière, et l’intégration des marchés à terme comme facteur stabilisateur et d’accroissement de la visibilité sur les marchés laitiers. Des réponses concrètes apportées à la crise laitière dépendent en partie l’avenir des autres marchés agricoles en termes de régulation. Car le marché du lait, s’il est spécifique, n’en reste pas moins représentatif et symbolique des difficultés que connaissent les autres marchés agricoles. Les mois qui viennent vont donc être décisifs.
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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mercredi 23 mai 2012