Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune

Le développement des marchés à terme : condition nécessaire ou suffisante de régulation des marchés agricoles internationaux ?



Bastien Gibert & Stéphanie Laffargue Conseillers MOMA


L’année 2007 a été fortement marquée par une volatilité importante des cours des matières premières agricoles. En témoigne la hausse du prix du blé qui a quasiment doublé par rapport à l’année précédente.

Cette forte volatilité des prix rend les anticipations des différents acteurs qui interviennent sur les marchés extrêmement difficiles, qu’il s’agisse des producteurs agricoles, des spéculateurs privés ou des Etats, car les décisions de production agricole sont quasi-irréversibles, le délai entre la décision de produire et la production effective est souvent long, et les aléas climatiques modifient les quantités finalement obtenues.

Dans ce contexte, les marchés à terme apparaissent comme des outils à même de réduire les risques liés à l’instabilité des marchés, d’autant plus que la libéralisation des échanges agricoles internationaux s’accompagne d’un démantèlement des mécanismes de régulation nationaux. Ils connaissent donc, depuis les années 1990, un développement important, et ils jouent aujourd’hui un rôle de premier plan dans la fixation des prix mondiaux.

Toutefois, si en théorie les marchés à terme peuvent réduire les risques liés à la volatilité des prix, force est de constater que les fluctuations sur les marchés agricoles mondiaux n’ont jamais été aussi importantes, tout comme celles des revenus des agriculteurs. Comment expliquer alors l’instabilité actuelle des cours et des revenus alors que les acteurs économiques ont de plus en plus recours aux marchés à terme ? Sont-ils une condition suffisante à la régulation des cours des matières premières agricoles ou bien leurs effets sont-ils globalement incertains et incapables de répondre au vide laissé par l’abandon des mécanismes de régulation contenus dans les politiques agricoles nationales ?



I. Les marchés à terme : réduire l’incertitude pour limiter les effets négatifs induits par la volatilités des cours des matières premières agricoles.

Les marchés agricoles sont volatils, tout le monde en convient et l’année qui vient de s’écouler ne peut que conforter cet état de fait. L’exemple le plus significatif est l’augmentation respective de 67% et de 77% du prix du blé américain et français.

Les économistes et experts internationaux s’accordent tous pour dire que la volatilité des cours des matières premières agricoles est due à la rigidité de la demande et la forte exposition du secteur agricole aux risques exogènes, principalement d’ordre climatique, qui induisent un décalage structurel entre l’offre et la demande. En effet, les consommateurs ne mangeront pas davantage si la production augmente et, ils aimeraient bien ne pas s’alimenter moins si la production devenait insuffisante.

Partant, les pouvoirs publics et les organismes privés ont élaborés des « moyens » de contrevenir à cette volatilité notamment par la mise en œuvre des politiques agricoles telles que la Politique Agricole Commune (PAC) en Europe qui ont notamment pour but de stabiliser les cours et d’assurer un revenu correct aux exploitants agricoles, ainsi que par le développement des marchés à terme. Il en est de même aux Etats-Unis avec le Farm Bill et au Japon avec le prix du riz.

Contrairement aux marchés « ordinaires » ou dits physiques, les marchés à terme1 n’impliquent pas un échange de biens physiques immédiat mais un échange de promesses d’achat ou de vente, ce qui peut permettre aux différents agents économiques de se couvrir des risques inhérents à une transaction commerciale, ou en bénéficier en spéculant sur l’évolution possible des cours dans l’espoir d’en tirer un profit.

Ainsi, l’opération de couverture consiste pour un agriculteur à vendre sur le marché à terme, sous couvert d’un contrat, une partie de sa production à un moment donné. Pour ce faire, il détermine au préalable, alors que sa récolte est sur pied ou en stock, un prix de vente optimum2 et objectif3 couvrant ses charges et lui octroyant une marge. Il passe ensuite un ordre de vente. Il surveille régulièrement les cours des marchés à terme et en même temps, il se renseigne sur le niveau des prix sur les marchés physiques auprès de son organisme stockeur4, le plus souvent les coopératives. L’écart entre ces deux prix, appelé la base, fluctue dans le temps à la hausse comme à la baisse. Si le prix « physique » lui convient, l’agriculteur peut vendre sur le marché physique et déboucle sa position sur le marché à terme (c’est-à-dire qu’il rachète son contrat passé sur ce marché), à défaut il spécule.

L’opération de spéculation vise donc à acheter ou vendre des contrats à terme dans le dessein d’en tirer un profit. Un spéculateur achète ou vend anticipant les mouvements de prix futurs, mais il n’a aucune intention de procéder à la transaction physique, que cela soit sur le marché à terme ou sur le marché physique.

Deux conditions sont nécessaires pour que les marchés à terme puissent permettre aux acteurs du marché de s’assurer contre la survenance des risques futurs : l’application de la loi des grands nombres aux risques considérés, et la mutualisation des risques. En effet, ces deux conditions sous-tendent la pérennité et le fonctionnement des organismes bancaires ou des assurances automobiles qui considèrent, respectivement, la probabilité que tous les clients retirent leurs fonds financiers le même jour, et que tous leurs assurés aient un accident responsable au même moment, comme quasi-nulle.

Or, si ces deux caractéristiques, fondamentales pour le développement de mécanismes d’assurance privés, sont observables sur la plupart des marchés économiques, tel n’est pas le cas du secteur agricole, ce qui limite fortement la pertinence des marchés à terme comme le mécanisme à privilégier pour faire face au démantèlement des politiques de régulation existantes.

II. Un instrument insuffisant dans un contexte de libéralisation progressive des marchés agricoles qui appelle à la mise en place d’outils de régulation spécifiques.

Outre les deux facteurs précédemment avancés – la rigidité de la demande et la forte exposition aux aléas climatiques –, les marchés agricoles se distinguent des autres marchés économiques du fait de la conjonction de trois éléments :

> Les prix sont beaucoup plus volatils que les prix industriels ou de services, rendant leur anticipation extrêmement difficile.

> Les décisions de production courante (et pas seulement les décisions d’investissement) prises l’année « t-1 » sont quasi-intégralement irréversibles jusqu’à l’année « t ».

> On a à la fois production de biens physiques, marchés à terme ferme et marchés à terme conditionnels (produits dérivés) autorisant théoriquement couverture complète ou partielle, mais surtout spéculation.

Ces caractéristiques, prises ensemble, permettent de démontrer que le secteur agricole est, en plus des risques exogènes, également soumis à des risques endogènes, c’est-à-dire dont l’origine se trouve dans les fondamentaux mêmes des marchés agricoles, comme le soulignent :

> l’imperfection des structures de marché de la majorité des produits agricoles, à l’instar du maïs pour lequel les Etats-Unis produisent à eux seuls plus de 40% de la production mondiale échangée.

> la micronisation et les erreurs d’anticipation structurelles des producteurs agricoles, qui ne disposent pas de la totalité de l’information (notamment le prix auquel ils pourront vendre leur production) au moment de la mise en culture.

> la prolifération des fonds spéculatifs privés dans le domaine agricole, qui trouvent leur raison d’être dans le fait que la volatilité peut être source de profits conséquents à court terme… mais qui se trompent (achètent quand le prix monte et vendent quand le prix baisse) et amplifient ainsi la volatilité des prix.

Autant d’éléments qui révèlent l’une des principales spécificités des marchés agricoles : la volatilité des prix agricoles génère sa propre volatilité.

Or, l’existence de ces risques endogènes remet en cause la logique même de risque agricole assurable par les marchés à terme. Contrairement aux risques exogènes, qui sont assurables (bien que le coût soit élevé), et dont les effets peuvent être atténués par la libéralisation des marchés (mutualisation des risques), les risques endogènes impliquent qu’il est impossible pour un organisme privé, d’évaluer concrètement le niveau de risque auquel s’expose les agriculteurs, tout comme de financer les indemnités qui en découleraient en cas de survenance.

Par ailleurs, la libéralisation totale des marchés prônée par l’OMC, qui suppose un démantèlement des instruments des politiques de régulation des marchés agricoles, risque fort d’accroître la volatilité des cours, et donc les risques induits, sans pour autant qu’un organisme privé d’assurance puisse y répondre, via les marchés à terme.

C’est pour cela qu’il est essentiel de maintenir au niveau national et supranational, une politique agricole de régulation car, par définition, l’Etat est l’assureur en dernier recours, c’est-à-dire le seul qui peut supporter de tels risques et indemniser les différents acteurs économiques, notamment les producteur agricoles.

Par ailleurs, les marchés à terme ne sont pas à la portée de tous les agriculteurs dans la mesure où ils représentent un réel coût : tout lot acheté ou vendu sur le marché à terme induit le dépôt d’une garantie et le paiement de frais journaliers (appels de marge) représentant une immobilisation de capitaux non négligeable. L’accès à l’information, condition indispensable au bon usage de ces outils, induit un coût supplémentaire que tous ne peuvent assumer.

Au-delà du coût, le niveau de production de l’agriculteur doit être en adéquation avec toutes les conditions requises pour entrer sur le marché à terme. Selon Charles Marchand, agriculteur à Saint Jean sur Vilaine (35), « En blé, sur Euronext5 , le minimum à engager est de 50 tonnes. Cela peut représenter une part importante de la production et cela ne s’accorde pas avec notre cycle de production »6 . La maîtrise de cet outil exige également de pouvoir assimiler des connaissances économiques complexes. De plus, bien que leur usage tend à se développer, une large majorité des agriculteurs des pays en développement, en général très pauvres, mal informés et dont la production reste limitée, n’y ont pas recours.





Les marchés à terme ont une influence considérable et grandissante sur l’orientation des marchés agricoles mondiaux et pourtant, leurs effets réels en tant qu’instrument d’assurance sont méconnus et surévalués. Par ailleurs, si la mise en place de mécanismes d’assurance des risques agricoles reste essentielle face aux risques climatiques, les spécificités du secteur agricole justifient, plus que jamais, le maintien de mécanismes publics de régulation.

Il est donc primordial de se doter d’instruments permettant d’appréhender cette réalité complexe, et de déterminer les principes de gouvernance nationaux et supranationaux qui expliciteraient le fonctionnement de la régulation des marchés agricoles dans un contexte de libéralisation raisonnée des marchés.

C’est dans cette optique que le MOMA développe le modèle économique de simulation MOMAGRI, dont l’une des principales caractéristiques est de modéliser l’impact des risques exogènes et endogènes, ainsi que l’influence des spéculateurs sur la volatilité des cours des matières premières agricoles.

1 Les marchés à terme peuvent être de deux types. Dans le cas d’un marché à terme ferme, l’acheteur s’engage à acheter une quantité donnée, à un moment donné, à un prix préalablement fixé ; le vendeur « promet » de vendre cette quantité à la date prévue. Dans l’hypothèse d’un marché à terme conditionnel, l’acheteur/le vendeur pose une « option » d’achat/de vente et indique le prix en-dessous duquel il serait prêt à acheter/à vendre.
2 Il s’agit avant tout de sécuriser son prix de vente, le but n’étant pas de le maximiser.
3 Le prix objectif est calculé à partir du coût de production à la tonne et correspond à la réalité de l’exploitation de l’agriculture
4 L’organisme stockeur assure la collecte, le stockage et la vente de matières premières agricoles.
5 Première bourse paneuropéenne, unie depuis 2007 au New York Stock Exchange Group pour former NYSE Euronext.
6 Voir l’article publié le 28 juin 2007 sur le site www.web-agri.fr : « Utiliser les surfaces pour l'énergie verte ou l'alimentation - la concurrence s'installe ».
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Paris, le jeudi 23 octobre 2014