Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune

Le Sommet mondial sur la sécurité alimentaire à Rome :
Les raisons d’un espoir et les motifs de l’échec



Jacques Carles,
délégué général de momagri


Un programme ambitieux, les bons sujets de discussion et la présence des leaders politiques de la planète, hormis ceux du G8, autour d’un sujet redevenu médiatique, la faim. Les conditions d’un succès semblaient réunies.

Si certains points de la Déclaration finale apportent quelques « raisons d’espoir» dans des avancées futures, la tonalité générale suscite l’inquiétude.

On est tout d’abord frappé par la répétition d’un catalogue d’engagements sans aucune précision quant aux moyens envisagés pour les mettre en œuvre. Même Olivier de Schutter, Rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, regrette dans son discours que la Déclaration finale soit totalement silencieuse sur le « Comment faire ».

C’est ainsi que sommet après sommet, les mêmes objectifs sont affichés, sans qu’aucun résultat positif ne soit annoncé :

    - atteindre d’ici à 2015 les cibles de l’objectif du Millénaire, à savoir réduire notamment de moitié le pourcentage et le nombre de personnes souffrant de faim et de malnutrition. Depuis l’engagement de la communauté internationale en 2000, ces chiffres ne cessent de s’accroître.

    - Mobiliser les promesses financières, et notamment les 20 milliards de dollars sur trois ans inscrits dans la déclaration de L’Aquila de juillet dernier. L’appel pour que ces engagements soient honorés tend à indiquer que les promesses ne sont pas suivies de la mise à disposition des sommes financières.
Pourquoi ces engagements restent-ils lettre morte ?

Parce que les « références économiques » demeurent inchangées, alors même que l’accroissement de la pauvreté mondiale aurait du démontrer depuis longtemps déjà leur inaptitude à guider les choix politiques.

Par exemple, la déclaration finale évoque certes l’objectif d’« atténuer l’impact de la volatilité des prix … sur les pauvres », et d’ « adopter [les] politiques favorisant un bon fonctionnement des marchés » sans s’interroger en parallèle sur l’impact réel des politiques de libéralisation du commerce agricole jusqu’à présent appliquées. Et pourtant les rapports et les témoignages qui en dénoncent les méfaits, se multiplient.

Enfin, nous noterons que si le Sommet du 3 juin 2008 s’était alarmé des défis posés par la hausse des prix, le silence a régné quant aux prix de dumping qui règnent sur les marchés internationaux, qui tirent à la baisse les prix sur les marchés régionaux et qui plongent nombre de paysans dans la pauvreté, accusant d’autant les problèmes de la faim.

Si l’action qu’appellent de leurs vœux tous les Chefs d’Etat ne met pas au cœur de ses priorités les moyens de lutter contre la volatilité des cours agricoles, tous les autres efforts (nouveaux investissements, micro-crédit, mesures pour s’adapter au changement climatique…) seront amoindris par les conséquences destructrices de ce phénomène.

En conclusion, nous retiendrons que si ce Sommet a fait naitre des espoirs à la hauteur des enjeux, son échec traduit une « tétraplégie décisionnelle » qui pourrait être soignée si les bons diagnostics étaient enfin acceptés.



Ainsi seules des prises de position théoriques, jusque là absentes des débats internationaux, peuvent être mises au crédit de ce Sommet :

- la nécessité de redoubler d’efforts dans les investissements en faveur de l’agriculture,

- l’appel à une meilleure coordination entre les différents niveaux d’action … « pour améliorer la gouvernance … [et] identifier les insuffisances des réponses »,

- l’affirmation du « droit à une alimentation adéquate dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale »,

- la réforme du comité pour la sécurité alimentaire, « en tant que principale plateforme internationale et intergouvernementale ouverte …. visant à faire avancer le Partenariat mondial pour l’agriculture, la sécurité alimentaire et la nutrition »,

- sans oublier les déclarations en faveur d’un modèle d’agriculture durable et la prise de conscience des « risques de prédation et de spéculation sur [l’espace agricole] » (cf. texte initiative franco-brésilienne).

Les protagonistes ont également souligné l’importance de consacrer à l’agriculture et au développement rural une part plus significative des dépenses budgétaires nationales et de l’aide publique au développement, contredisant officiellement tous ceux qui pensaient que les pays pauvres pourraient se développer « sans passer par la case-départ agriculture ».


Momagri ne peut que se réjouir de voir certaines de ses propositions formulées depuis près de deux ans reprises aujourd’hui, notamment :

- mettre au cœur des actions prioritaires, l’analyse d’un certain nombre de phénomènes, au premier rang desquels :
  • la volatilité et l’insécurité des prix agricoles sur les marchés mondiaux ;

  • les éventuels liens entre la spéculation et la volatilité des cours des produits agricoles et l’évaluation des stocks … pour limiter l’instabilité des prix.
- l’urgence de remédier à la « gouvernance éclatée » en « coordonnant les positions aujourd’hui disparates » et en « [formulant] des stratégies communes pour la sécurité alimentaire » (cf. initiative franco-brésilienne) ;

Notre think tank apporte des réponses sur ces différents sujets. Et nous constatons au cours de nos échanges sur les différents continents européen, nord américain ou africain ..., que les esprits commencent à comprendre l’ampleur du changement de logique à opérer pour initier une véritable gouvernance agricole et alimentaire mondiale.


Mais malgré ce « frémissement intellectuel », force est de constater que nous avons rarement assisté un tel « empilage de bons sentiments » associé à une telle « panne d’inspiration politique ». Et c’est ce qui explique l’échec de ce Sommet.

Ayant été invité au Forum d’expert de haut niveau préparatoire de ce Sommet les 12 et 13 octobre dernier, nous comprenons pourquoi nous en sommes là aujourd’hui : nous payons en fait les décennies d’aveuglement « idéologique » et une absence d’innovation politique.

En effet, si les chefs d’Etat et les experts battent aujourd’hui leurs coulpes en constatant l’ampleur des désastres, les « recettes politiques » demeurent inchangées comme l’appel renouvelé à l’aboutissement rapide du cycle de Doha. « Nous réitérons notre souhait que les négociations du Cycle de négociations commerciales de Doha pour le développement aboutissent rapidement à un résultat ambitieux …, important pour l’amélioration de la sécurité alimentaire ». Pour paraphraser Robert Paarlberg, professeur de sciences politiques au Wellesley College à Boston, comment peut-on encore essayer de convaincre les gouvernements du bien-fondé des modalités de négociations de Doha.

Malgré l’expérience de la crise financière, l’application d’un libéralisme sans régulation domine encore largement au mépris de la réalité qui se traduit par plus de pauvres, plus d’affamés et plus de crises agricoles.


Selon nous, ce Sommet n’atténuera pas le « cycle de turbulences » dans lequel nous sommes entrés depuis quelques années, qui a pour épicentres la question agricole et la faillite alimentaire, et dont les facteurs destructeurs commencent à peine à entrer en résonance :

    - forte augmentation de la population mondiale d’ici 2050 (+50%),

    - investissements très insuffisants dans l’agriculture vivrière des pays pauvres,

    - achat massif de terres pour les cultures d’exportation de la part des fonds d’investissement,

    - -hypervolatilité des prix fragilisant toutes les agricultures du monde,

    - crises sectorielles récurrentes (céréales, lait, viandes…),

    - fractures stratégiques du fait de l’extension de l’insécurité alimentaire. …
Et, contrairement aux prophètes selon lesquels toute régulation est illusoire, nous sommes plusieurs responsables ou experts du monde agricole français et étrangers au sein de momagri, à croire qu’un dispositif nouveau de régulation des marchés agricoles est possible. Et nous adresserons aux responsables politiques de la planète les modalités pratiques de mise en œuvre de ces propositions courant 2010.


Le temps presse. Le cycle des turbulences commence à gagner de la vitesse alors que la posture des décideurs reste essentiellement incantatoire.

Quelle population d’affamés faudra t’il atteindre, mais aussi combien d’agriculteurs faudra-t-il sacrifier, avant que l’innovation et le courage politique ne deviennent des impératifs de survie ?
Haut de page
Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mercredi 23 mai 2012