Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Jatropha
Tribune


Le Jatropha : une plante écologique et un biocarburant durable ?



Par Pierre Henri Texier,
Ingénieur général des Ponts, des Eaux et des forêts,
Vice-Secrétaire de l'Académie d'Agriculture de France,
Vice-président du club des bioéconomistes1




Le continent africain connaît une croissance démographique continue. L’un de ses défis majeurs sera de faire face à une demande alimentaire croissante, avec, pour corollaire, une augmentation de la demande en ressources énergétiques. L’Afrique devrait en effet représenter près de 8% de l’augmentation de la demande énergétique mondiale d’ici 2035. Le continent africain devra alors répondre à l’un des enjeux majeurs du XXIe siècle : comment produire plus et produire mieux ?

Dans ce contexte, le recours à des ressources énergétiques renouvelables est sérieusement envisagé notamment pour le développement de l’agriculture vivrière. Trois ingénieurs se sont penchés sur l’une de ces voies alternatives, à savoir l’utilisation du Jatropha, plante utilisée pour la production de biocarburant de seconde génération. Dans un article, dont nous reproduisons ici des extraits2, ils partent du cas pratique de l’utilisation de cette plante au Burkina-Faso pour en étudier les promesses et les limites. Si son utilisation concrète s’est heurtée à plusieurs obstacles, il apparaît néanmoins que le Jatropha pourrait constituer un instrument d’indépendance énergétique et économique, sans entrer en contradiction avec les objectifs de sécurité alimentaire et d’agroécologie.

Parce que l’agriculture est stratégique, elle se doit d’être innovante en vue d’assurer la sécurité alimentaire de bientôt 9 milliards d’individus. Investir dans l’agriculture devient alors gage non seulement de modernité mais de responsabilité politique.


La rédaction de momagri


Vue d’ensemble

La demande énergétique du continent africain devrait fortement augmenter dans les prochaines décennies. Les dernières prévisions du World Energy Outlook publié par l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) en 2013 pointent vers une augmentation des besoins en énergie primaire de l’Afrique d’ici à 2035, avec un taux de croissance annuel de 1.6 %, soit autant que la Chine par exemple. Toujours selon ces calculs, l’Afrique devrait représenter près de 8% de l’augmentation de la demande énergétique mondiale d’ici 2035 (contre 5% pour le Brésil, l’un des pays moteurs de la région hors-OCDE).

Ces chiffres, malgré leur nature prévisionnelle, indiquent clairement que l’Afrique est appelée à mobiliser d’importants efforts pour faire face à ce challenge de croissance. A ce titre, les ressources énergétiques renouvelables auront un rôle primordial à jouer car elles devraient permettre de réaliser trois objectifs de manière simultanée : (i) réduction de la dépendance énergétique et donc amélioration de la balance commerciale ; (ii) potentiel de réduction des émissions polluantes ; (iii) diversification de la production agricole. Les biocarburants dits de 2ème génération, i.e. ne faisant pas appel à des cultures vivrières, font partie de ces ressources et pourront contribuer à la résolution de l’équation si une série de conditions-cadre sont mises en place et s’ils sont utilisés avant tout pour une électrification rurale durable.

Dans cet article, le cas du Jatropha au Burkina Faso est présenté comme cas emblématique et révélateur de la problématique – et des promesses ! - quant aux bio-énergies de 2ème génération dans les pays en développement.


Historique

Dans les années 2000, l’engouement pour la culture du Jatropha - plante utilisée pour la production de biocarburant, soit directement sous forme d’huile végétale ou, après traitement, sous forme de biodiesel - s’est mesuré aux milliers d’hectares de cultures de ce carburant vert projetés de l’Afrique de l’Ouest jusqu’à Madagascar. Un enthousiasme débordant pour cette plante « miracle » s’est emparé des investisseurs, le Jatropha étant présenté comme capable de pousser sur tous types de sols (même arides), sans fertilisants et avec des besoins en eau limités, pour des rendements à l’hectare atteignant 3 à 5 tonnes. Le Burkina Faso, dans un contexte de pauvreté structurelle et d’enclavement géographique, présente une grande dépendance aux importations d’hydrocarbures qui pèsent très lourd dans la balance économique du pays. Aussi les biocarburants sont-ils apparus comme une opportunité en termes d’indépendance énergétique notamment. Une quinzaine d’opérateurs variés se sont lancés dans l’aventure au Burkina Faso, et la diversité des structures impliquées (ONG, entreprises capitalistes, associations, collectivités locales etc.) reflète la multiplicité des intérêts pour un développement de cette plante (économique, environnemental, énergétique, social), intérêts par ailleurs non nécessairement contradictoires.


Objectifs d’un développement de la culture du Jatropha

Un développement conséquent de la culture de biocarburants avait pour buts les points suivants :

    • Indépendance par rapport à l’approvisionnement énergétique du pays vis-à-vis des hydrocarbures et allégement de la facture énergétique nationale;

    • Contribution durable à l’économie nationale en développant des ressources énergétiques endogènes;

    • Soutien, dynamisation et amélioration de la qualité de vie du monde rural, dans le respect de la sécurité alimentaire et de la protection de l’environnement;

    • Création d’emplois, réduction de la pauvreté en milieu rural par le biais de développement des filières de production d’huile végétale de Jatropha.

Crise actuelle

Après les 3 à 5 années nécessaires à la maturation du plant de Jatropha après plantation, la douloureuse réalité s’est imposée : aucun opérateur n’a pu mobiliser les volumes nécessaires pour rentabiliser les investissements engagés. Ainsi, dès 2008, la vague d’engouement pour le Jatropha s’est muée en profond désenchantement. Plusieurs structures ont aujourd’hui cessé leur activité ou sont tributaires de l’obtention de nouveaux financements sans espoir de rentabilité à court-terme. En effet, le Jatropha souffre de plusieurs problèmes majeurs qui n’ont pas été pris en considération au cours de son essor effréné, notamment :
    • des rendements faibles en milieu aride (loin des 3 à 5 tonnes/ha promises, l’ordre de grandeur actuel se rapproche de la centaine de kilogrammes par hectare et la production est substantiellement plus élevée en zones arrosées);

    • un long retour sur investissement car le délai avant la première récolte possible est de plusieurs années;

    • une concurrence rude avec les hydrocarbures traditionnels subventionnés.
(…)


Politiques publiques

Lors du séminaire d’Ouagadougou tenu au mois d'octobre 2014, les participants ont été amenés à proposer de nouvelles orientations portant sur une réorientation des actions à conduire.

Les axes de développement dégagés des discussions sont les suivants :
    La mise en application des techniques issues des nouvelles méthodes mises au point par les spécialistes de l'agro-écologie. Elles consistent à privilégier la culture en association, avec l'arachide notamment ou avec d'autres cultures (niébé, maïs etc.) en bandes de 8 à 12 m et/ou en haies vives sur la périphérie des parcelles. Ces techniques diminuent le coût d'investissement, tout en permettant de maintenir la fertilité des sols et de diminuer les risques d'érosion.

    La valorisation des tourteaux qui représentent 70% de la récolte. Les essais réalisés sur leur utilisation en engrais montrent que trois sacs de tourteaux offrent l'équivalent d'un sac d'engrais chimique type coton. De plus, ces tourteaux amènent de la matière organique indispensable au maintien de la fertilité.

    La nécessité de proposer un prix d’achat de la graine qui présente un intérêt pour les producteurs, au vu des conditions de prix d’achat des graines des cultures concurrentes de façon à accroître le volume récolté sur les surfaces plantées.

    En outre, l'amélioration des techniques de décorticage, permettant tout à la fois de diminuer le temps de travail et de rentabiliser l'utilisation des coques en engrais a été soulignée.

    Enfin, afin de se soustraire à la concurrence avec le marché des carburants traditionnels, il a été conseillé de valoriser l'huile végétale brute de Jatropha pour la production de savon ou d'électricité rurale. Au niveau local, on identifie le marché de l’électrification rurale décentralisée, notamment au niveau des plateformes multifonctionnelles.
Il existe actuellement une nouvelle et véritable prise de conscience de l'importance de l'électricité villageoise dans le cadre du développement rural et de l'amélioration des conditions de vie des agriculteurs, ainsi que de l'ensemble des populations rurales. A l'échelon mondial, près de 1.3 milliard d'habitants n'ont pas accès à l’électricité, étant ainsi condamnés à la bougie ou à la lampe à pétrole, sans moyens de télécommunication modernes ou d’appareils ménagers de base comme les frigos. Au Burkina Faso, les deux tiers des habitants des zones rurales n'ont aucun accès à l'électricité ; ils dépensent 23 litres de pétrole par personne et par an pour s'éclairer soit près de 8000 FCA par an et par habitant ou l'équivalent de 12 dollars. Or le rendement en énergie lumineuse du pétrole lampant est de 0,05%, tandis que le rendement du Jatropha en énergie lumineuse au niveau d'un ensemble groupe électrogène et LED serait de 5%, soit 100 fois plus !

L'huile de Jatropha ainsi utilisée permettrait de réduire la dépense énergétique des ruraux de plus de la moitié, tout en valorisant les graines à 140 CFA le kilogramme pour les paysans.

Bien entendu cette dynamique nécessite un fort engagement des autorités politiques, et celles-ci tant au niveau des ministères de l'agriculture que de l'énergie et des finances ont parfaitement pris conscience de la convergence des intérêts des producteurs agricoles, des énergéticiens et des responsables des finances publiques.


Perspectives d’avenir pour la filière

Sans changement des conditions actuelles, tout porte à croire que la filière biocarburants risque de s’éteindre dans les quelques années à venir en Afrique, à bout de souffle faute d’appui politique suffisant et d’accompagnement financier. Ce scenario ruinerait les efforts d’investissements (en temps, argent, main-d’œuvre) de ces dernières années et compromettrait définitivement les possibilités d’un redémarrage ultérieur de la filière. En effet, les producteurs, échaudés par une première expérience négative, seront difficiles à convaincre de nouveau, même si les conditions devaient s’améliorer.

Néanmoins, l’opportunité d’un développement de la filière pour participer efficacement à une stratégie de réponse aux enjeux énergétiques nationaux justifie amplement un effort supplémentaire d’assistance, comme prouvé récemment.

Cela implique en particulier un programme de recherche cohérent, mené sur la durée, via une action volontariste issue de la coopération inter-pays d’Afrique de l’Ouest, en vue d’améliorer les rendements par la recherche agronomique ou la sélection variétale alors que la recherche agronomique s’est, à l’heure actuelle, à peine penchée sur le Jatropha (contrairement au coton ou blé par exemple, qui ont vu leurs rendements augmenter de 600 à 800% en l’espace de quelques dizaines d’années).

En raison de la volatilité des prix du pétrole liés aux fluctuations imprévisibles de l’économie internationale, une augmentation du prix du pétrole dans les années futures ne peut être exclue, rappelant ainsi sur le devant de la scène le Jatropha comme instrument d’indépendance énergétique et économique.

Enfin, une dynamique positive de la chaine de valeur entière de la filière Jatropha est à envisager à plus long terme grâce à un effet « boule de neige » du développement initial du Jatropha sur l’emploi en milieu rural et l’indépendance énergétique, ouvrant ainsi la voie à une dynamique autonome de la production.
( …)


1 Mais également Mélanie Guittet, Ingénieur de projets à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL) et Massimiliano Capezzali, Directeur Adjoint du Centre de l’Energie à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL).
2 Avec son aimable autorisation, nous publierons, à intervalles réguliers, différentes publications de l’Académie d’agriculture de France qui a pour mission de conduire des réflexions de nature scientifique, technique, économique, juridique, sociale ou culturelle, sur le moyen et le long terme, dans les domaines de l’agriculture, de l’alimentation et de l’environnement.

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Paris, le samedi 18 novembre 2017