Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune


Le Farm Bill de 2012 :
Les prémisses actuelles correspondent-elles à l'avenir?



Daryll E. Ray,
University of Tennessee, Agricultural Policy Analysis Center (APAC)



De part et d’autre de l’Atlantique, les réformes en cours des politiques agricoles laissent transparaître, comme nous l’avons souligné à plusieurs reprises1, des problématiques identiques : aux Etats-Unis comme en Europe, les débats actuels sur le Farm Bill et sur la PAC sont davantage orientés par des considérations budgétaires que par la prise en compte des défis concrets à relever. Ces pressions budgétaires sont doublées en Europe par la volonté, de longue date, de certains Etats membres de réduire les fonds consacrés à la seule politique véritablement intégrée de l’Union européenne. Alors que les turbulences observées sur des marchés de plus en plus volatils et financiarisés vont perdurer voire se renforcer dans les mois à venir, cet article de Daryll E. Ray de l’Agricultural Policy Analysis Center (APAC)2 a le mérite d’abandonner ces critères idéologiques et d’appeler à définir au plus vite les modalités et le budget du futur Farm Bill, en fonction des défis actuels et futurs auxquels les agriculteurs sont confrontés. Il souligne notamment les limites d’une politique trop axée sur l’assurance revenu et prédit, en cas de prix bas, le recours à des paiements d’urgences…comme pour le Farm Bill de 1996 ! Une recommandation qui pourrait aussi s’adresser aux décideurs européens chargés de définir la future PAC.

La rédaction de momagri



De toute évidence, les considérations budgétaires dominent une grande partie des échanges sur le prochain Farm Bill (projet de loi agricole américain). Mais ce n’est pas tout. Lors des débats sur le Farm Bill, il y a, en général, un consensus explicite ou implicite sur la prospérité et l’instabilité des cultures agricoles pour les années à venir. Ce consensus est généralement basé sur l’extrapolation des conditions économiques agricoles des trois années précédentes pour les années à venir. En outre, il existe généralement une préférence révélée pour une direction politique pour le Farm Bill, parfois cela se produit assez tôt et parfois juste avant le passage du Farm Bill. Ces deux éléments - le consensus sur les futures conditions économiques et une préférence révélée pour une direction politique – sous-tendent la major partie des discussions actuelles sur le Farm Bill 2012.

On pressent que les prix des cultures ne retourneront pas à leurs nivaux antérieurs à 2008. On ne reverra plus le boisseau de maïs à deux dollars, encore moins à trois dollars. La demande pour l'éthanol et l'exportation fixeront le seuil des prix des céréales, empêchant les prix de chuter à des niveaux antérieurs. La production et la volatilité des prix seront encore de mise, mais globalement, l'augmentation de la population de 7 milliards aujourd'hui à 9,5 milliards en 2050 et l’augmentation des revenus par habitant en Chine et d'autres pays en développement rapide vont maintenir l'agriculture sur une voie plus prospère.

C’est prometteur. Une période prolongée de rentabilité pour la culture agricole américaine serait enfin arrivée. Aussi intéressant que cela puisse paraître, il y a cependant certaines considérations à prendre en compte.

Une part importante de l’augmentation des prix des céréales au cours des quatre dernières années est liée à l’augmentation de l'utilisation du maïs pour la fabrication de l'éthanol. Il n’y aura pas ce taux de croissance pour les marchés des céréales dans les années à venir. De toute évidence, l’augmentation de 70 pour cent de la production alimentaire d'ici 2050 pour nourrir 9,5 milliards de personnes aura un impact sur les agricultures américaines, les pays importateurs de produits alimentaires, et nos concurrents à l'exportation. Les agriculteurs américains et les intervenants agricoles s'attendent à ce que l'agriculture américaine se taille la part du lion de cette augmentation. Il convient de moduler cette attente pour plusieurs raisons.

Lorsque les prix des cultures grimpent vers le haut comme ils l’ont fait ces dernières années, et dans les années 70, deux choses arrivent. D'une part, les importateurs essaient de ne pas être redevables des autres pays pour leurs aliments de base. Ils accroissent leurs investissements dans leur agriculture et prennent d'autres mesures pour améliorer leur sécurité alimentaire. Comme nous l'avons déjà constaté, ceci peut comprendre un recours à l'utilisation des terres dans d'autres nations souveraines. D’autre part, les concurrents à l’exportation américaine vont probablement s’accaparer le commerce des céréales et des graines oléagineuses. Les ressources foncières disponibles et la diminution des écarts technologiques et de rendement permettront à l'Amérique du Sud, à l'ex-Union soviétique et aux exportateurs potentiels dans d'autres domaines d’accroître leur production au-delà de ce qui est possible aux Etats-Unis.

Fortement concurrencées, la part des exportations américaines a chuté. Ainsi, la part américaine des exportations mondiales des cinq principales céréales (maïs, blé, riz blanchi, orge et avoine) a baissé de 58% en 1980 à 37% en 2010. Bien que les exportations américaines de soja aient considérablement augmenté, la part globale des exportations a diminué de 80% à 44% de 1980 à 2010.

Par le passé, lorsque les concurrents importateurs et exportateurs ont réagi aux périodes de prix élevés, les excédents ont inondé le marché quelques années plus tard. Il n'est pas certain que l'avenir de l'agriculture soit d’une prospérité éternelle. Ainsi, la politique agricole devrait devenir une «politique pour toutes les saisons», et non pas une politique qui assume des variations à court terme issues d’une tendance prospère à long terme.

L’assurance-revenu étant devenue l'instrument politique privilégié, un certain nombre de problèmes se pose quant à son utilisation. Notamment, elle peut garantir des bénéfices au-dessus du coût de production pendant les périodes de prix très élevés comme actuellement. Mais lorsque les prix sont bas, et ce pendant plusieurs années, elle « garantit » une proportion de prix bas, même lorsque ces bas prix sont en dessous du coût de production. Elle devient alors un filet de sécurité à l'envers grâce auquel les agriculteurs reçoivent une protection quand ils n'en n’ont pas besoin, mais reçoivent peu d'aide quand ils en ont besoin. L’assurance est une bonne chose pour la protection des rendements, mais il existe d'autres programmes pour traiter les variations de prix. S'il est vrai que l'avenir demande une politique pour toutes les saisons, alors l'assurance de rendements et d'autres programmes seront nécessaires, sinon, ce sera du déjà-vu une nouvelle fois, comme pour les paiements d'urgence qui ont suivi le Farm Bill de 1996. >

1 Cf articles momagri http://momagri.fr/FR/tribunes/Depuis-plusieurs-annees-les-agriculteurs-produisent-trop-au-detriment-de-leur-propre-prosperite-Qu-en-est-il-aujourd-hui-_1014.html et http://momagri.fr/FR/articles/Impacts-d-un-retour-sur-la-politique-agricole-des-annees-98-2010_1005.html
2 http://www.agpolicy.org/pubs/NDPo%20ConfAbstract.pdf
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Paris, le samedi 1 novembre 2014