Les 15 et 16 décembre 2008 s’est tenue une conférence internationale sur les prix agricoles, organisée à l’initiative de la Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (FARM), en partenariat avec le Conseil Stratégique de l’agriculture et de l’agro-industrie durables (CSAAD) 1, l’Institut de la gestion publique et du développement économique (IGPDE) 2, et Pluriagri 3. Le colloque était hébergé par le ministère de l’Economie et des Finances à Bercy. Dans un contexte de crise financière et alimentaire et de volatilité des prix sur les marchés agricoles, cette conférence s’est interrogée sur les perspectives d’évolution des prix mondiaux à moyen terme et leurs conséquences pour les producteurs des pays du Nord et du Sud, ainsi que sur les politiques (publiques et privées) à mettre en place pour y faire face. Ce colloque, auquel momagri a participé, s’est articulée autour de deux thèmes principaux : les déterminants et perspectives d’évolution des prix agricoles mondiaux d’une part, et les implications de l’hyper-volatilité des prix sur les politiques agricoles d’autre part – chacun de ces deux thèmes étant décliné pour les pays développés et les PED, notamment africains. Des personnalités de haut niveau sont intervenues dans les débats : Michel Barnier (ministre de l’Agriculture et de la Pêche), Alain Joyandet (secrétaire d'État chargé de la Coopération et de la Francophonie), Christian de Boissieu (CSAAD et Conseil d’Analyse Economique), John Bensted-Smith (directeur de l’analyse économique, des perspectives et de l’évaluation, direction générale de l’agriculture et du développement rural, Commission européenne), Hafez Ghanem (Sous Directeur Général pour les Affaires Economiques et Sociales de la FAO), Xavier Beulin (Président de la FOP), Joachim Von Braun (directeur de l'IFPRI), Laurent Sedego (ministre de l'agriculture du Burkina Faso) et Aya Vashee (président de la FIPA, Fédération internationale des producteurs agricoles). Ainsi que momagri, représenté par Jacques Carles, son délégué général. En plus de la richesse de ses débats, cette conférence s’est caractérisée par une prise de conscience quasi unanime sur la nécessité de promouvoir une approche alternative à celles qui prédominent aujourd’hui (libéralisme versus interventionnisme) que l’on peut résumer autour des deux points suivants.
Les modèles économiques sont indispensables mais imparfaits en l’état actuel Tous les modèles et études prospectives qui ont été présentés au cours du colloque ont fait état de prévisions optimistes, c’est-à-dire des tendances de prix des matières premières agricoles linéaires et orientées à la hausse. C’est notamment le cas des résultats du modèle FAPRI (Food and Agricultural Policy Research Institute) qui, pour l’ensemble des matières premières agricoles à l’exception de l’huile de tournesol, estime que les prix vont se stabiliser sur un plateau à un niveau deux fois plus élevé que la moyenne des années 1985-2005. Les projections de prix à moyen terme de la FAO présentent exactement la même caractéristique, tout comme la Commission européenne qui considère que les prix se stabiliseront à un niveau toutefois inférieur à ceux prévus par le FAPRI et la FAO. Les débats qui ont suivi les présentations ont été très riches et passionnés. Les discutants, à l’instar de l’économiste du CEPII Lionel Fontagné, et les nombreux experts présents dans la salle ont souligné les nombreuses « imperfections », et c’est un euphémisme, qui entachent les modèles présentés 4. L’agriculture est un secteur spécifique caractérisé par une volatilité structurelle des prix, du fait des erreurs d’anticipation des acteurs qui interviennent sur les marchés physiques et à terme (agriculteurs, investisseurs et stockeurs), qui conduisent à un ajustement perpétuellement décalé entre l’offre et la demande. De ce fait, et les experts le soulignent eux-mêmes, les modèles économiques standards, comme le modèle OLEOSIM développé par l’INRA en collaboration avec Pluriagri, n’expliquent que 10 à 15% de la volatilité des prix constatés en 2007. Les 90% inexpliqués sont le fait des anticipations des acteurs, et n’ont pour le moment jamais été modélisés. Ce constat est conforme à l’une des dernières études du CIRAD, selon laquelle la volatilité des prix céréaliers est essentiellement due à des facteurs endogènes liés au fonctionnement même des marchés agricoles (structures de production, et anticipation des acteurs). Reconnaissant les insuffisances du modèle OLEOSIM et de la majorité des modèles actuels, Alexandre Gohin a néanmoins rappelé à l’auditoire que ce modèle, aussi imparfait soit-il, était très innovant par rapport à ce qui existait jusqu’alors, « il faut voir d’où on vient… la recherche avance… » et que la modélisation des anticipations des différents acteurs qui interviennent sur les marchés, des agriculteurs en passant par les stockeurs, les spéculateurs et même les Etats, était d’une complexité rare, comparant même cela au « graal » pour les économistes agricoles. C’est dans ce contexte qu’il nous est apparu opportun de faire savoir que momagri a entrepris cette « quête » dès 2006, et que nous avons franchi la première étape avec succès en Mars dernier, puisque nous avons modélisé les différents risques qui affectent les marchés agricoles (aléas naturels, anticipations des acteurs, spéculation) et avions prévu qu’un retournement probable des prix pourrait survenir à très court terme. La nécessité de politiques agricoles internationales de régulation et d’une coopération accrue avec les PED Alors qu’un consensus s’est dessiné pour admettre que les outils actuels d’aide à la décision sont trop imparfaits pour permettre d’avoir une bonne vision de l’avenir, la plupart des intervenants ont également souligné la nécessité de mettre en place des politiques agricoles d’un nouveau type : d’une part, des politiques régionales qui s’inscrivent dans une démarche de coopération internationale, c’est-à-dire qui soient homogènes et qui ne s’opposent pas, et d’autre part des politiques de régulation efficaces et non distorsives. La coopération internationale doit en effet être l’une des forces motrices de la régulation mondiale, comme le soulignent notamment Hafez Ghanem, et Michel Barnier. A l’heure où le monde est traversé par une crise économique mondiale, et où plusieurs acteurs parlent de renforcer la coopération internationale, ce dernier a en particulier souligné qu’il était opportun de profiter de l’effet de contexte. Selon lui, il serait temps de réunir autour d’une même table les acteurs du monde agricole, Etats, organisations internationales (FAO, les Nations unies), organisations de producteurs, ONG, etc. Il a même évoqué l’importance de mettre sur pied un groupe d’experts agricoles, du type de ce qui existe aujourd’hui dans le cadre du changement climatique (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, GIEC). Aujourd’hui en effet, la régulation n’est plus un gros mot en agriculture. Il semble bien, comme l’a souligné Xavier Beulin, que si « transparence » et « régulation » n’étaient pas à la mode il y a cinq ans, ils le sont incontestablement aujourd’hui. Même l’IFPRI, pourtant le temple du libéralisme, a fait la promotion de la régulation, de même que Philippe Chalmin, également réputé pour ses positions libérales qui a, quant à lui, insisté sur la nécessité de mettre en place des politiques de stabilisation des prix dans les PED. En dépit de leur idéologie, les positions de ces intervenants sont la preuve que, sur la question de la régulation des marchés agricoles, le bon sens prime aujourd’hui. Reste à déterminer la manière dont il faut agir et les outils de pilotage adéquats, comme l’a martelé Jacques Carles à plusieurs reprises au cours de la table ronde qui l’opposait à Philippe Chalmin, Maximo Torero de l’IFPRI, Pierre Jacquet de l’AFD, Xavier Beulin et Pascal van Nieuwenhuise, du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec. Car, si les intervenants étaient d’accord sur la nécessité de mettre en place des politiques agricoles, la question des moyens et des modes de régulation était loin d’être résolue, et peu de propositions concrètes ont été avancées. En plus de Jacques Carles, qui a exposé les 10 principes fondateurs d’une politique agricole et alimentaire internationale, seul P. van Nieuwenhuise qui a exposé les mécanismes de la politique de régulation mise en œuvre pour stabiliser les revenus des producteurs et sécuriser les approvisionnements au Québec, a donné quelques éléments. Il y a encore quelques mois, rares étaient les économistes et les experts agricoles à non seulement attribuer une part importante de la volatilité des prix des matières premières agricoles à des facteurs endogènes, mais à en reconnaître l’existence. La survenance de la crise financière et de la crise alimentaire est une catastrophe mondiale qui a pourtant eu le mérite de faire prendre conscience à la communauté internationale que l’improbable est probable, que les marchés sont loin d’être parfaits et que l’incertitude est une composante structurelle des marchés agricoles. Dès lors, il faut agir et construire des outils qui permettent d’apprécier ces risques spécifiques. C’est un travail d’une rare complexité, qui constitue même, comme le souligne Alexandre Gohin, chercheur à l’INRA, le « graal » pour les économistes. Nous l’avons pourtant entrepris au sein de momagri début 2006 et nous sommes arrivés à des résultats prometteurs comme Jacques Carles a pu le souligner lors de son intervention. 1 Le CSAAD a pour mission d'éclairer les décisions du ministre de l'agriculture et de la pêche sur la politique agricole. Il contribue à la veille stratégique du ministère notamment sur l'impact des transformations de la société sur l'agriculture, sur l'évolution des économies et des politiques agricoles en Europe ainsi que sur les modifications du contexte mondial. 2 L’IGPDE, service à compétence nationale rattaché au secrétariat général du ministère de l'économie, de l'industrie et de l'emploi et du ministère du budget, des comptes publics et de la fonction publique, a pour mission la formation initiale et le perfectionnement des personnels de ces deux ministères. Il offre à ce titre à l’ensemble des directions, et pour partie de son activité, aux autres ministères, des formations de référence aux métiers, savoirs et pratiques de la gestion publique 3 Pluriagri : association créée par les producteurs français de céréales, d’oléo-protéagineux et de betteraves à sucre et par Crédit Agricole S.A. 4 Cette critique peut être étendue à l’ensemble des modèles agricoles standards car ils reposent tous sur les mêmes hypothèses, et notamment que l’offre s’ajuste automatiquement à la demande. |