Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune


La souveraineté alimentaire sous le régime de nouveaux scénarios



Débat animé par la Mission Agrobiosciences
avec Philippe Chalmin, professeur d’histoire économique à l’Université Paris Dauphine
et Michel Merlet, Ingénieur agronome et Directeur de AGTER



En novembre 1996, le Sommet mondial de l’alimentation, qui s’est tenu au siège de la FAO, fixait comme objectif de réduire de moitié, d’ici 2015, le nombre de personnes souffrant de sous-alimentation chronique, pour le faire passer de 800 à 400 millions. A trois années de cette échéance, le constat est sans appel : la faim dans le monde n’a pas diminué, bien au contraire. En 2009, suite à la flambée des prix agricoles et à la crise alimentaire mondiale, le nombre de personnes souffrant de la faim a dépassé le seuil tristement symbolique du milliard et il avoisine un niveau similaire encore aujourd’hui. Nous vous recommandons à ce titre la lecture du débat1 animé par la Mission Agrobiosciences2 en novembre dernier, dont nous reproduisons ici un extrait. Il rappelle que l’insécurité alimentaire mondiale est avant tout la conséquence de l’effondrement des prix agricoles mondiaux au cours du 20ème siècle et de la forte volatilité de ces derniers, qui ont conduit à un sous-investissement dans l’agriculture et à l’appauvrissement des agriculteurs, premières victimes de la faim dans le monde3.

La rédaction de momagri



La Mission Agrobiosciences : Sur les causes de cette persistance de la faim et de la malnutrition, on a tout entendu ou presque : ce serait la faute à l’absence de stocks, à la volatilité des prix, à la spéculation, à la montée des demandes des pays émergents, à la concurrence des agro-carburants, à l’abandon des politiques agricoles, à l’instabilité politique et on en passe. D’où ce premier tour de table : chacun d’entre vous pourrait-il énoncer les raisons qui sont selon vous les plus cruciales, mais aussi pointer peut-être les faux problèmes ? A commencer par cette question qui s’adresse à Philippe Chalmin : finalement, sont-ce les prix trop bas, ou au contraire trop hauts, comme le montre la flambée des prix depuis 2008, qui affament les paysans du Monde ?

Philippe Chalmin, professeur d’histoire économique à l’Université Paris Dauphine : Ce sont bien entendu les prix trop bas qui affament. Et ce que nous vivons aujourd’hui est la conséquence de l’effondrement des prix agricoles mondiaux de 1990 à 2005 dans un contexte, un peu partout dans le Monde, d’abandon des préoccupations agricoles.

Il est vrai que vers la fin du XXème siècle, nous avons vécu dans une sorte d’illusion de l’abondance. Régnait alors la nouvelle économie, qui désigne la révolution des technologies, et nous avions le sentiment que l’acte de production, agricole ou industriel, devenait totalement secondaire. Résultat : au moment où se déroulent les crises d’ajustement structurel dans le Tiers-Monde, les premières politiques qui en ont pâti furent les politiques agricoles. Il faut le souligner : à la fin du siècle dernier, l’agriculture a été totalement délaissée, que ce soit dans les grandes sphères internationales ou dans les décisions d’investissement au quotidien.

A l’époque, on bénéficiait en effet de l’acquis des années précédentes, de la révolution verte des années 60/70 et nous étions donc dans des situations d’excédents, augmentés notamment par l’éclatement de l’URSS et avec elle, la disparition du premier client sur le marché mondial des céréales.

Progressivement, cet abandon s’est traduit par une diminution de la croissance des productions alors même que nous faisions face à la croissance démographique et à ce choc majeur que fut l’émergence d’un certain nombre de pays. Aujourd’hui, presque la moitié de la population de la planète appartient aux pays dits émergents. 3,5 milliards de personnes sont en train de décoller économiquement. Or, dans ce cas, le régime alimentaire est la première chose qui s’améliore. La demande alimentaire a donc été plus importante, à la fois quantitativement et qualitativement, notamment en matière de protéines animales.

Tout ceci mis bout à bout a provoqué une baisse des stocks, des situations de tensions, la dépendance de plus en plus grande vis-à-vis du moindre accident climatique. Et le résultat en a été la flambée des prix. Paradoxalement, c’est à ce moment là qu’on a parlé de crise alimentaire. C’est une vision totalement erronée. Car en 2008 et en 2011, les émeutes de la faim étaient en réalité des émeutes de la pauvreté et de la malgouvernance : les émeutiers étaient des urbains habitués à vivre dans le cadre de prix garantis par l’Etat providence. […]

Nous allons poursuivre le tour de table avec Michel Merlet qui va peut-être pointer un autre facteur de malnutrition…

Michel Merlet, Ingénieur agronome et Directeur de AGTER (Association pour l’Amélioration de la Gouvernance de la Terre, de l’Eau et des Ressources Naturelles) : Je ne suis pas en opposition totale avec les propos de Philippe Chalmin, loin de là. La vraie cause de la sous-nutrition permanente dans le Monde, il a raison, c’est bien l’existence de prix agricoles très bas qui ne rémunèrent pas le travail des paysans.

Là où mon analyse diffère un peu de la sienne, c’est que cette chute des prix agricoles ne date pas d’hier. Elle date à peu près d’une centaine d’années. Quand on regarde l’évolution des prix en monnaie constante, on constate que le prix relatif des produits agricoles principaux et des produits vivriers, par rapport aux produits de consommation courante des paysans et des ruraux, a chuté de manière dramatique dans le Monde au cours des dernières décennies.

Et puis, il y a eu des moments où les prix ont explosé vers le haut. Cela a été le cas dans les années 70 et ces dernières années. Ces phénomènes de flambée sont en grande partie dus à un déséquilibre de l’offre et de la demande et à l’incapacité des systèmes à répondre aux demandes solvables existantes.

Il faut en effet distinguer les demandes solvables et celles qui ne le sont pas. Tous ceux qui meurent de faim sont des demandeurs potentiels de grains et de produits vivriers, ou de moyens pour en produire. Le problème, c’est qu’ils n’ont pas un centime pour les acheter. Cette demande non solvable n’a donc aucun effet sur l’offre. Or, elle concerne un milliard de personnes. Et là encore, je suis d’accord avec Philippe Chalmin : les émeutes de la faim étaient des émeutes de la pauvreté.

Cela a été très bien expliqué par Marcel Mazoyer qui montre comment un petit paysan d’Amérique centrale ou de l’Afrique, sans rien changer à son système de production, se retrouve progressivement dans l’incapacité de survivre alors que cela a été possible pendant des générations. La dévalorisation du prix de vente des excédents agricoles a fait qu’il n’est plus possible, pour ces petits producteurs, d’acheter les biens de première nécessité, de l’outillage ou des produits phytosanitaires.

L’origine du problème réside dans la compétition, sur les mêmes marchés, entre des agricultures ayant des niveaux de productivité du travail extrêmement différents. C’est une machine à créer de la pauvreté qui s’est mise en place au plan mondial avec le développement des échanges internationaux. C’est aussi pour cela que la question de l’accaparement des terres est centrale. Car les très grandes exploitations de dizaines de milliers d’hectares de soja ou de céréales, disposant des machines les plus sophistiquées, sont le facteur essentiel de la baisse des prix internationaux. L’accaparement ne détruit donc pas seulement les sociétés qui occupaient jusque là ces espaces, mais aussi l’agriculture familiale à faible productivité qui se trouve parfois à des milliers de kilomètres.

1 http://www.agrobiosciences.org/article.php3?id_article=3297
2 La Mission d’Animation des Agrobiosciences (MAA) est un centre de débats public, financé par le Conseil Régional Midi-Pyrénées et le Ministère de l’Agriculture.
3 Cf. Fiche Chiffre-clé « Plus d’un individu sur deux souffrant de la faim dans le monde est un agriculteur », http://momagri.fr/FR/chiffres-cles-de-l-agriculture/Plus-d-un-individu-sur-deux-souffrant-de-la-faim-dans-le-monde-est-un-agriculteur_1054.html
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Paris, le dimanche 23 novembre 2014