Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
momagri, mouvement pour une organisation mondiale de l'agriculture
Tribune


La cerise et le gâteau : L’hyper volatilité croissante des prix des denrées agricoles est moins l’effet de la financiarisation récente des marchés qu’une caractéristique intrinsèque d’un secteur économique atypique



Par Raphaël Alomar,
Directeur Général Opérationnel de momagri


Il faut saluer les positions courageuses prises par la France pour s’attaquer à plusieurs dossiers peu consensuels et fort complexes à analyser et à traiter, dans le cadre de sa présidence du G8 et du G20 cette année. Celui de la volatilité des prix des matières premières, dont les denrées agricoles, n’est pas le moindre, tant les enjeux de puissance sont forts et les positions des grands acteurs orthogonales.

Si les causes de la volatilité des prix agricoles restent débattues au plan théorique, il est néanmoins possible d’affirmer des vérités à la lumière des faits constatés depuis le début du siècle.

Tout d’abord, les marchés mondiaux de matières premières agricoles ont été l’objet d’une globalisation et d’une financiarisation croissantes depuis une quinzaine d’années. Trois facteurs ont accompagné ces évolutions : une dérégulation progressive et non maîtrisée du secteur, doublée d’une libéralisation progressive des échanges internationaux et d’un endettement accru des agriculteurs lié à l’effort d’adaptation imposé en partie par les deux premiers mouvements.

Après avoir étudié en détail ces phénomènes, nous avons observé que la volatilité des prix agricoles depuis le tournant du siècle, est causée avant tout par le démantèlement progressif des politiques de régulation de l’offre, en Europe (disparition des Organisations Communes de Marché, des jachères, etc.) et aux Etats-Unis (fin du système des prix d’intervention et des jachères). Cette évolution a été dictée par les négociations de l’OMC, elles-mêmes fondées sur une analyse tout simplement erronée de ce qu’est l’économie agricole et des supposés bienfaits d’une libéralisation incontrôlée appliquée à ce secteur.

Cette évolution historique n’est donc pas le fruit du hasard, mais de choix politiques délibérés; ils aboutissent à des effets désormais préjudiciables à tous les acteurs des filières agricoles et alimentaires, et aujourd’hui aussi aux consommateurs eux-mêmes. Ces conséquences ne surprennent que ceux qui oublient les faits ou veulent que ces derniers se plient à une idéologie économique qui a pu être bénéfique à d’autres secteurs, du moins tant que des protections aux frontières dissuadaient la délocalisation massive de nos industries. Mais qui aujourd’hui oserait sérieusement contester que la sécurité alimentaire régionale et même mondiale soient de plus en plus régulièrement et fortement mises en péril ? Les évolutions récentes des prix agricoles aboutissent en effet soit à une croissance des prix alimentaires qui affecte la solvabilité des consommateurs, soit à un effondrement des prix qui fait disparaître les producteurs, affaiblissant la sécurité alimentaire, au mieux, et créant une grave menace pour les équilibres sociaux et politiques, au pire.

Alors oui ! il faut prendre le taureau par les cornes et traiter cette spéculation qui est la face la plus manifeste des déséquilibres des marchés agricoles et qui ravage inéluctablement l’économie réelle. Il faut certes améliorer la transparence des marchés financiers, sans doute aussi limiter les positions des intervenants sur ces marchés, exiger le traitement des opérations à travers les chambres de compensations pour éviter, comme c’est le cas aujourd’hui, que 90% des échanges agricoles ne se produisent sans contrôle et sans contrepartie physique. Il faut, en un mot, cesser de jouer avec la nourriture et introduire transparence, contrôles et disciplines sur les marchés au comptant et à terme.

Toutes ces mesures doivent être prises, car le lien entre croissance des volumes de contrats sur matières première agricoles et croissance de la volatilité des prix à la hausse comme à la baisse, ne fait aucun doute pour ceux qui, comme nous, le think tank momagri1, étudient l’évolution récente des marchés de matières premières agricoles.

Loin de nous cependant l’idée de jeter le bébé avec l’eau du bain. Nous affirmons sans ambages l’utilité des marchés à terme agricoles en fait de transferts de risques et de liquidité. Mais momagri défend l’urgent impératif d’encadrer les marchés primaires et dérivés de denrées agricoles afin de limiter la folle spéculation qui s’y produit.

Mais de grâce, ne pêchons pas par naïveté, en inversant la cause et l’effet. Car, si ces propositions d’ordre financier ont pour but de limiter les conséquences néfastes des pratiques spéculatives, c’est-à-dire leurs effets d’amplification de la volatilité des prix, n’oublions pas que cette spéculation s’appuie sur les spécificités oubliées de l’économie réelle agricole.

L’équilibre offre/demande y est en effet particulièrement fragile et instable pour des raisons micro et macro économiques et en raison de facteurs de risques endogènes et exogènes que ne connait pas le secteur des biens manufacturés. Les prix du blé, du maïs, du riz ou de la viande, obéissent à des règles économiques différentes de celles des automobiles, des smart phones ou des ordinateurs. A-t-on déjà vu le prix des automobiles varier de 100, voire 200 %, d’une année sur l’autre ? C’est pourtant le cas pour les denrées agricoles, et à des fréquence de plus en plus élevées et avec des amplitudes chaque année plus grandes, à la hausse comme à la baisse.

Pour toutes ces raisons, analysées en détail par momagri2, nous savons à quel point les choses sont plus complexes en matière agricole.

Elles nous font dire aujourd’hui que les propositions d’ordre financier qui sont en discussion dans le cadre du G20, avec toute la difficulté politique qu’il y aura à les faire partager à l’échelon international malgré le talent de nos diplomates, n’auront un effet réel, positif et pérenne que si les aspects fondamentaux de l’économie réelle agricole sont simultanément traités. Le défi politique est sans doute encore plus grand à relever. Mais si le chemin doit être long, il peut d’ores et déjà faire l’objet d’une analyse lucide que les hommes de bonne volonté partagerons avec nous.

Ils se retrouveront derrière l’idée simple que pour assurer l’efficacité des mesures financières en discussion, et donc parvenir à réduire l’hyper-volatilité des prix agricoles, il convient aussi (i) d’améliorer sans délais l’offre agricole en quantité (et aussi en qualité), à l’échelle locale et internationale et (ii) d’adopter, une nouvelle approche internationale de surveillance, de gestion et de régulation des prix des principales denrées sur marchés agricoles physiques et à terme.

Pour momagri, l’amélioration de l’offre agricole suppose ainsi de retenir deux axes fondamentaux.

Le premier consiste à accroître résolument l’investissement dans l’agriculture, par trop négligé depuis trente ans, par les Etats comme par les Organisations internationales. Cela s’impose en matière d’innovation (R&D, notamment en matière de biotechnologies) et en infrastructure (logistique, stockage, etc.), de manière à produire plus et encore mieux, à limiter les pertes (facteurs climatiques ou impact des crises politiques, économiques et sociales) et à fluidifier les échanges à l’échelle locale et mondiale (importateurs nets/exportateurs de produits agricoles). L’idée est de créer, en particulier dans les pays pauvres, le cercle vertueux du développement fondé sur le socle agricole: l’investissement et l’innovation agricoles permettent le développement de la productivité, qui entraîne à la fois la baisse des coûts unitaires de production et par ricochet la baisse des coûts de l’alimentation ; ces gains de productivité permettent aussi de réinvestir dans la filière agricole et de créer une industrie agroalimentaire puissante, voire exportatrice. L’efficacité du secteur primaire, donc sa productivité, est le socle non seulement de la sécurité alimentaire, mais aussi du développement des autres secteurs économiques, comme l’ont démontré tous les pays aujourd’hui développés dans l’histoire moderne.

Le second axe d’amélioration de l’offre passe immanquablement par la restauration de capacités d’intervention physique sur les marchés, c’est-à-dire d’outils de prévention-dissuasion et de gestion en cas d’excès sur les marchés agricoles, de spéculation à la hausse ou à la baisse sur les prix des matières premières agricoles. Nous considérons qu’il faut donc reconstituer des stocks publics et/ou privés, dont les niveaux, la gestion et les modalités d’utilisation devraient être discutés et validés à l’échelle internationale. Ces stocks seraient de trois types : stratégiques, de régulation des marchés et d’urgence.

Le niveau des stocks existants est aujourd’hui trop bas (moins de deux mois pour certaines céréales, alors que ces dernières comptent pour 70% de l’alimentation humaine) et ils n’ont plus ni intérêt dissuasif ni réelle vocation stratégique ou d’urgence (famines dues à des crises climatiques, sanitaires ou politiques). Face à la croissance de la demande et à l’instabilité des marchés, il est donc indispensable de restaurer cet outil vieux comme le monde et plus nécessaire aujourd’hui que jamais. A la vérité, un fait est aujourd’hui bien établi : la notion de flux tendu n’est pas pertinente dans le domaine agricole.

Momagri milite enfin pour la création d’une Organisation Mondiale de l’Agriculture (OMA) qui piloterait un dispositif d’encadrement des prix internationaux des principaux produits de base. Ce système, établi pour chaque zones de production à développement économique et social comparable, aurait pour but de stabiliser les prix dans une bande de fluctuation, limitée à la hausse et à la baisse. C’est là une condition indispensable pour assurer à l’économie agricole de la planète, et au premier chef aux producteurs, une rémunération minimale de leurs facteurs de production et une visibilité suffisante pour investir et financer l’innovation, source d’amélioration des rendements et de meilleur respect de la nature. A défaut, non seulement le nombre des producteurs et les quantités produites diminueront drastiquement, mais la précarité des revenus empêchera aussi toute optimisation des facteurs de production. Dans ces conditions l’offre nécessaire ne pourra pas répondre à la demande croissante de produits alimentaires, et le cortège d’effets négatifs en chaîne se produira à brève échéance.

A ceux qui doutent de la faisabilité technique de la proposition de créer une OMA, nous objecterons que dix denrées comptent pour 85% de la consommation alimentaire mondiale, pour 80% des échanges internationaux et qu’ils sont le fait d’une dizaine d’exportateurs seulement. Nous ajouterons que le G20 compte pour 83% du PIB mondial, représente tous les continents et les principaux pays exportateurs et aussi importateurs nets de denrées alimentaires de la planète. Cette OMA que nous prônons, et dont la nécessité semble aveuglante compte tenu de l’éclatement récurrent de crises alimentaires aux caractéristiques structurelles, pourrait jouer à l’avenir un rôle d’alerte avancée, d’encadrement des fluctuations erratiques de prix et de gestionnaire des crises alimentaires déclarées.

Nous défendons ici l’idée d’une organisation légère, dont le pilotage devrait être confié à la FAO, la plus légitime des organisations onusiennes et dont la mission devrait être clarifiée et complétée, de même que ses moyens d’intervention. Cette structure que nous baptisons OMA coordonnerait les organisations internationales à vocation agricoles (PAM, FIDA) ou partiellement agricole (Banque mondiale, PNUD, OMC, etc.) et dont les responsables rapporteraient directement au G20 (ministres de l’agriculture et chefs d’Etat). Elle suppose l’affirmation politique préalable que la sécurité alimentaire (agriculture et alimentation) est un bien public mondial.

A ceux que les alertes de 2008 et 2010-2011 n’auraient pas suffisamment convaincus de la nécessité de traiter enfin avec volontarisme et de façon prioritaire ces questions, nous répondrons qu’inéluctablement et à regret les faits nous donneront raison. Combien de drames, de famines, d’émeutes de la faim et de révolutions seront-elles nécessaires pour que la claire conscience de ces enjeux et la menace qu’ils font peser sur toutes les sociétés humaines justifient les mesures raisonnables et proportionnées que nous appelons de nos vœux ? Nous ne sommes pas les seuls à les vouloir. Comme d’autres, nous nous souvenons en effet qu’il a fallu deux guerres mondiales pour que la société internationale se donne, avec l’Organisation des Nations-Unies, des règles permettant d’éviter qu’un nouveau cataclysme ne se reproduisent. L’enjeu alimentaire nous place aujourd’hui devant des responsabilités identiques, un demi siècle plus tard et pour le demi siècle qui vient.

1 Momagri, Mouvement pour l’organisation mondiale de l’agriculture, est un think tank, créé en 2005, dédié à l’analyse de l’économie agricole et qui prône une nouvelle gouvernance agricole et alimentaire internationale.
2 Le modèle momagri intègre précisément pour la première fois dans un modèle d’équilibre général calculable, les risques naturels et de marché et donc, en sus des facteurs exogènes de volatilité, la volatilité endogène du secteur agricole. Celle-ci est liée notamment aux écarts récurrents entre offre et demande, aux inévitables erreurs d’anticipations des acteurs sur les marchés agricoles et à la financiarisation de ces derniers : autant de facteurs n’apparaissant pas dans les modèles de référence de la communauté internationale (FAPRI, Banque Mondiale, OCDE).

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Paris, le samedi 25 octobre 2014