Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Cereales Russie
Tribune

La Russie à la reconquête des marchés céréaliers



Hiba El Dahr,
Chargée de mission Agriculture, développement et échanges internationaux Centre d’études et de prospective, Ministère de l’Agriculture


Depuis juillet 2011, la Russie mène une stratégie vigoureuse de reconquête des marchés céréaliers, afin de retrouver la clientèle perdue lors de l’embargo sur ses exportations décrété à l’été 20101. Avec une récolte record de plus de 90 millions de tonnes de céréales sur l’année 2011, la Russie devrait, selon les estimations du Comité du Conseil International de Céréales (CIC), exporter 20 millions de tonnes de blé pour la campagne 2011-2012. Le pays mène par ailleurs une politique d’alliance avec l’Ukraine et le Kazakhstan, les deux autres piliers agricoles de la région : selon le département de l’Agriculture des Etats-Unis, la part de marché de ces trois pays atteindrait désormais près du quart des exportations mondiales de blé. La montée en puissance de cet acteur majeur du commerce international a des conséquences importantes sur la structure même du marché mondial, et des mesures de régulation visant à restreindre les possibilités pour les Etats de mener unilatéralement des politiques aggravant la volatilité des cours sur les marchés sont primordiales. Nous vous invitons à lire à ce sujet la note du Centre d’études et de prospective du Ministère de l’Agriculture2 détaillant la stratégie russe de reconquête des marchés, publiée en septembre dernier.

La rédaction de momagri




En août 2010, Moscou décrète un embargo sur ses exportations alors que sa production céréalière venait d’atteindre des volumes records depuis l’ère soviétique, soit respectivement 106 et 94 millions de tonnes (Mt) en 2008 et 2009 (données du Conseil International des Céréales, CIC). Avec ce gel, les livraisons russes chutent de 22 Mt atteignant le niveau le plus bas depuis 2000 (soit 4,3 Mt selon le CIC), année où l’agriculture russe se remettait à peine de la période de forte décapitalisation ayant accompagné la chute de l’URSS.

Passant du statut d’importateur à celui de grand exportateur à partir de 2001, le volume des livraisons avait en effet quadruplé en l’espace de dix ans, hissant la Russie au 4e rang mondial des plus grands exportateurs de blé en 2011 (même rang que l’Union européenne après les États-Unis, l’Australie et le Canada) et au 6e rang pour les céréales. Les exportations de blé russe devraient atteindre 16 Mt fin septembre 2011 (USDA), rejoignant les niveaux d’avant crise (sécheresse et embargo). Moscou table sur une récolte de 90 Mt de céréales en 2011. Ensemble, avec l’Ukraine et le Kazakhstan, la part de marché des 3 pays atteindrait aujourd’hui près de 25 % des exportations mondiales de blé contre 10 % l’an dernier (USDA).

Stratégie de reconquête du marché : une production en hausse

La Russie met en avant le potentiel productif de la région pour rassurer ses partenaires commerciaux. Avec la levée de l’embargo, elle annonce une aide humanitaire de 50 000 t à la Corée du Nord, 1 000 t de farine de blé au Kenya et offre des terres agricoles aux investisseurs de l’Asie du Sud-Est. Elle multiplie les interventions diplomatiques en mettant en avant ses recettes énergétiques pour appuyer les actions commerciales et les avantages comparatifs des principaux exportateurs céréaliers de l’espace post-soviétique. En 2009, l’Union céréalière russe avait annoncé la perspective de créer une union commerciale avec l’Ukraine et le Kazakhstan (et des candidats potentiels : Hongrie, Bulgarie, Roumanie, Turquie), afin d’agir en commun sur le marché mondial. La création d’un tel pool serait pour Moscou un facteur de stabilisation, en termes de volumes et donc de prix, ainsi qu’une opportunité pour réduire ses coûts logistiques. Les pays de la mer Noire profitent en effet d’une position géographique stratégique dans la mesure où les pays de la rive sud de la Méditerranée (Afrique du Nord et Moyen-Orient) sont des importateurs majeurs de céréales.

La mer Noire : un potentiel à valoriser... et à suivre

La Russie, l’Ukraine et le Kazakhstan disposent d’immenses superficies de terres agricoles cultivées (130 Mha en 2011), avec les plus fortes disponibilités mondiales en terres cultivables en céréales non cultivées (155 Mha en Russie). La taille des structures d’exploitation (pouvant atteindre plusieurs mil- liers d’hectares) serait très favorable à la mécanisation et aux économies d’échelle, avec un fort potentiel d’amélioration des rendements (2,13 t/ha actuellement selon la FAO). Or, si ces pays sont particulièrement réactifs aux évolutions des marchés, leurs ambitions commerciales seraient freinées par les irrégularités climatiques (impactant les volumes et la qualité), la situation socio-économique de la zone et les infra-structures (notamment en matière de stockage et de transports).

Le plan de développement de l’agriculture russe (2013-2020) qui sera adopté fin 2011 prévoit 230 milliards de dollars d’investissement avec pour objectif d’atteindre une production de 125 Mt de céréales à l’horizon 2020 (CIC). Outre les subventions aux transports, le Kazakhstan de son côté investit dans les ports de la Mer Baltique et les infrastructures ferroviaires pour surmonter les coûts de son enclavement. Et si les réticences de l’Ukraine (plus favorable à l’OTAN) vis-à-vis du pool céréalier se sont manifestées en 2009, les pourparlers ont repris avec Moscou.

Dans ce contexte, l’année 2010 ne pourrait être qu’un accident dans la montée en puissance d’un des principaux concurrents de l’Union européenne, sur le marché méditerranéen notamment. Fortes de cette ressource céréalière et importatrices de viandes, la Russie et l’Ukraine semblent également vouloir développer les productions animales, ce qui ne serait pas sans conséquences sur les marchés européens. Ces évolutions pourraient également constituer des opportunités car, au-delà de ses objectifs politiques, Moscou pourrait se tourner vers ses voisins européens pour acquérir des compétences et moderniser son agriculture.

1 Cf article momagri « Forcing de la Russie sur le marché mondial du blé » du 29/08/2011 : http://momagri.fr/FR/regards-sur-l-actualite/Forcing-de-la-Russie-sur-le-marche-mondial-du-ble_966.html
2 Pour lire l’étude sur le site du Ministère de l’Agriculture : http://agriculture.gouv.fr/Veille-no48-Septembre-2011-La
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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mercredi 23 mai 2012