Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribunes

Futurs de l’Agriculture



Michel Fosseprez est le président d’InVivo qui est le premier groupe coopératif agricole européen. Regroupant des pôles d'activités diversifiés (Semences, Agrofournitures, Stockage, Marchés, Nutrition et santé Animales, Distribution), InVivo joue un rôle moteur dans l’anticipation et l’adaptation de l’agriculture aux nouvelles exigences du marché, des consommateurs et des citoyens.

« Demain ne sera pas comme hier. Il sera nouveau et il dépendra de nous. Il est moins à découvrir qu’à inventer »
, cette citation extraite de Phénoménologie du temps et prospective de Gaston Berger1 résume le pragmatisme prospectif dont fait preuve Michel Fosseprez dans sa réflexion sur l’avenir de l’agriculture.

Ainsi, pour répondre aux différents défis liés à l’issue des négociations OMC, à la réforme de la PAC, aux exigences de qualité, de sécurité sanitaire, et de respect de développement durable … il faut inventer de nouvelles références de réflexion et de nouveaux cadres d’action.

Nous remercions Michel Fosseprez d’avoir accepté de se soumettre à un exercice de prospective sur l’agriculture et nous présentons ci—après trois éléments clés de sa réflexion.

1. L’agriculture sera l’une des forces de l’Europe de demain !

Il est faux de dire que l’agriculture européenne est responsable de l’absence d’autres politiques européennes intégrées, notamment de la recherche. Si la construction européenne s’expliquait seulement par les aspects budgétaires, il n’y aurait pas eu de rejet en France et aux Pays-Bas de la constitution européenne.

En revanche, avoir accepté le démantèlement de la seule politique européenne intégrée fait le jeu de ceux qui appellent de leurs voeux un affaiblissement de l’Europe. Depuis qu’il est admis que le budget de la PAC doit être réduit, avez-vous vu des projets de politique intégrée de la recherche ? Non, et je ne pense pas que l’on se dirige vers cette voie !

Si j’affirme que l’agriculture sera une des forces de l’Europe de demain, c’est, au-delà de l’enjeu supérieur de sécurité de l’approvisionnement alimentaire, pour deux principales raisons :
- l’agriculture est source d’approvisionnement énergétique,
- l’agriculture est facteur de compétitivité de nos territoires.

> L’agriculture est source d’approvisionnement énergétique

Tous les pays ont pris conscience de la raréfaction des ressources fossiles (minières, pétrolières …) mais seuls certains d’entre eux ont entrepris de développer les débouchés énergétiques des produits agricoles (sucre, oléagineux, amidon, graisse animale …). Les productions de biodiesel, d’éthanol et de biomasse devraient permettre d’économiser la consommation d’énergie fossile et réduire la pollution carbone !

Au niveau mondial sur les deux dernières années, l’utilisation des céréales pour la fabrication de biocarburants a augmenté de 30 millions de tonnes par an. Deux références permettent de comprendre l’importance de ce chiffre :
- ce volume représente à peu près l’équivalent de la production française annuelle de blé,
- la moitié de cette nouvelle énergie a été produite par les Etats-Unis.

L’agriculture apparaît aux Etats-Unis comme au Brésil comme stratégique pour consolider les approvisionnements en ressources énergétiques d’origine agricole. Ce n’est donc pas le moment de baisser la garde sur ces productions, d’autant que l’Europe sera à horizon de trente ans, toujours importatrice de produits énergétiques !

> L’Agriculture est un des principaux facteurs de la compétitivité des territoires

On conforte la compétitivité des territoires en plaçant au cœur de nos régions des exploitations agricoles, car leurs activités génèrent une dynamisation des services et de l’industrie.

Produire localement réduit par ailleurs les flux logistiques nécessaires à l’importation de produits agricoles, ce qui constitue une source d’économie, notamment en termes d’émission de gaz à effet de serre.

Les bas prix du pétrole ont favorisé les délocalisations, des cours élevés génèreront la relocalisation.

On a tendance à oublier dans les calculs ces deux paramètres : les emplois externes induits par les exploitations agricoles et les économies de transports et de consommation d’énergie. Le développement durable, c’est déjà d’éviter des transports de pondéreux !

Si demain les agricultures française et européenne se réduisent à une agriculture de niche, pensez-vous que les industries agro-alimentaires maintiendront leurs implantations en Europe ? Ou bien n’assisterons-nous pas à une nouvelle vague de délocalisation vers le Brésil, l’Argentine … ?

Face à ces enjeux, nous ne devons pas baisser les bras et admettre que la partie est finie ! On ne soupçonne pas les gains de productivité qu’on peut encore faire aujourd’hui dans les exploitations ! Nous devons, comme dans les autres secteurs économiques, identifier les facteurs d’amélioration du revenu de l’agriculteur, voire remettre en cause certains de nos modes d’exploitation !

2. Dans quelques années, les Français et plus largement les Européens auront une autre image de leur agriculture. Espérons qu’il ne sera pas trop tard !

Les avancées de la science ainsi que les contraintes réglementaires européennes ont permis aux agriculteurs de travailler plus proprement. Il est important de reconnaître les progrès et de ne pas ancrer dans le marbre l’image passéiste de l’agriculteur pollueur !

Sur cette question de la responsabilité des agriculteurs en matière de pollution, il faudrait que nos parlementaires retournent sur le terrain et qu’on arrête de colporter le message démagogique consistant à dire que les agriculteurs du XIXème siècle travaillaient plus proprement. Comment peut-on avoir de telles affirmations sur des données que l’on ne mesurait pas !

Plus les exploitations s’industrialisent, plus elles adoptent des méthodes scientifiques et rigoureuses qui leur évitent des surconsommations. Elles n’ont plus les moyens de dépenser à perte des engrais et autres intrants !

La culture de la betterave, par exemple, a amélioré ses rendements en tonnes de sucre par hectare de 20 à 30% tout en ayant divisé par deux l’utilisation des doses d’azote !

Les avancées de la science sont telles que même nos parents agriculteurs ne comprennent plus comment on travaille aujourd’hui !

Enfin, sur cette question de l’image, il faut également reconnaître que les agriculteurs auraient peut-être pu mieux faire comprendre leur métier auprès du grand public ! Je pense que le fait que l’agriculture ait été pendant de longues décennies un secteur réglementé et protégé par la volonté politique, n’a pas incité les agriculteurs à communiquer.

Nous avons donc devant nous beaucoup de travail et j’espère que le MOMA par les différentes actions engagées en faveur d’un nouveau modèle économique, de propositions de gouvernance mondiale et d’une agence de notation, contribuera activement à redresser l’image de l’agriculture !

3. Les producteurs agricoles s’organiseront peu à peu au niveau mondial dans l’objectif d’arriver à des échanges plus viables !

Moins il y a aura d’organisations au niveau des Etats, plus la volatilité des prix sera importante et corrélativement, les risques pour les entreprises s’en trouveront accrus ! Et c’est la raison pour laquelle nous devons assister dans les années à venir à un renforcement de l’organisation des producteurs agricoles.

Regardez le secteur énergétique que les décideurs politiques européens et américains ont libéralisé ! Les entreprises se regroupent année après année car les enjeux liés à l’énergie sont stratégiques. Et une politique européenne énergétique est de plus en plus attendue par les opérateurs et par tous ceux qui craignent des tensions politiques avec les pays exportateurs d’énergies fossiles !

L’agriculture étant tout aussi stratégique pour l’indépendance des Etats que l’Energie, il faut avoir conscience que le volontarisme politique sera proportionnel à la capacité d’organisation et de lobbying des producteurs.

Cette analyse repose sur la reconnaissance que la disparité des forces des compétiteurs en présence est telle qu’elle ne permet pas à « la fameuse main invisible » de réguler le marché pour en assurer un fonctionnement optimal.

Il faut un gradient dans la mise en place de la mondialisation actuelle, et ce besoin n’en est que plus urgent pour l’Afrique ! Comme l’indiquait dès 1999 Maurice Allais2 dans un de ces articles « la libéralisation totale des échanges … n’est possible et n’est souhaitable que dans le cadre d’ensembles régionaux, groupant des pays économiquement et politiquement associés, de développement économique et social comparable ».

Il faut un minimum d’organisation par blocs continentaux afin que les agricultures locales ne soient pas soumises aux aléas de la mondialisation !

En Afrique, à partir du moment où on réinsère une production agricole locale, on insuffle dans la région concernée un dynamisme nouveau.

Imaginer que l’on va développer la croissance économique dans les pays africains par les échanges commerciaux (et donc par les importations) n’est qu’un leurre ! Or, c’est pourtant une des hypothèses de base du modèle économique Carnégie utilisé actuellement dans le cadre des négociations à l’OMC !

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Pour conclure, je pense qu’il ne faut pas avoir peur d’« organiser l'offre des produits agricoles pour passer d'une culture de production à une culture de marché » qui pourrait prendre en compte quantité de paramètres tels que la durabilité des échanges entre nations, une des conditions de la solidité des relations internationales.

Alain écrivait : « Tant que l’on n’a pas bien compris la liaison de toutes choses et l’enchaînement des causes et des effets, on est accablé par l’avenir. » La prospective est attentive aux causes. Ainsi nous libère-t-elle du fatalisme.

C’est tout ce travail d’analyse et d’invention que nous réalisons au sein du MOMA pour redonner aux agriculteurs la liberté de dessiner leur futur !


1 Philosophe et homme d’action (1896-1960).
2 Prix Nobel d’Economie

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Paris, le samedi 25 octobre 2014