Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune

Faut-il se réjouir de l’échec de Doha ?


Jacques Carles,
Délégué général de momagri &
Bastien Gibert,
Conseiller de momagri


L’échec récent de la réunion ministérielle à l’OMC sur le dossier agricole n’est pas un phénomène isolé : il fait suite à une succession de « plantages » depuis 2003 qui, selon les termes même du Directeur général de l’OMC, n’auraient jamais dû se produire tant les bienfaits pour le monde d’un accord semblaient irréfutables, et le désir de chaque Etat membres de conclure le cycle, réel.
Pourtant, les faits sont là : le cycle de Doha est mort et les tentatives de réanimation semblent inefficaces et par ailleurs de moins en moins souhaitées.
Faut-il pour autant en conclure que la dynamique de croissance mondiale et de développement va s’enrayer ?
Répondre à cette question est devenu aujourd’hui essentiel et urgent. Mais cela implique de se poser auparavant quatre questions a priori naïves mais en réalité complexes car fortement marquées idéologiquement.


Le cycle de Doha est-il une condition nécessaire à l’accroissement du commerce international ?

Contrairement à ce qui a été avancé, l’échec du cycle de Doha ne constitue en rien une menace pour l’accroissement du commerce international. Pour preuve, depuis 2003, le commerce international des marchandises a augmenté de 7% en moyenne par an …
En revanche, favoriser la fluidité des marchés internationaux est un facteur nécessaire à condition que ce ne soit pas au détriment de la sécurité alimentaire.
Dès lors, on peut soit laisser les marchés fluctuer librement lorsque ces derniers fonctionnent de manière efficiente, ce qui est extrêmement rare, soit libéraliser les échanges en instaurant des mécanismes de régulation pour faire face aux « ratés » du marché, comme l’hyperspéculation ou le sous-stockage à l’échelle mondiale.

Le cycle de Doha permet-il un enrichissement généralisé et équilibré du Monde ?

Selon les chiffres avancés par l’OMC, qui reprennent ceux publiés par la Banque Mondiale en 2007, les bénéfices annuels globaux issus de la libéralisation totale des marchés sont très faibles, et ne représenteraient en réalité que 0.08% du PIB mondial, soit 16 dollars par individu et par an !
En réalité, comme nous l’avons démontré, ce modèle est totalement inadapté à l’agriculture et il est plus que probable qu’une libéralisation sans régulation aggravera la pauvreté dans les pays pauvres et pourra créer des traumatismes dans de nombreux pays. C’est pour cela que nous finalisons actuellement la mesure de l’impact sur la pauvreté de la libéralisation dans le cadre du modèle momagri.
Par ailleurs, et pour l’anecdote il faut rappeler que ces 16 dollars seraient très inégalement répartis, l’essentiel étant accaparé par la Chine et le Brésil, et non pas par les pays les plus pauvres d’Afrique.

Le cycle de Doha permet-il d’endiguer l’hypervolatilité des prix des matières agricoles ?


Si la volatilité des prix agricoles était due uniquement à des facteurs exogènes, de type climatique, alors la mondialisation et la libéralisation progressive des échanges pourraient contribuer à les lisser. Ce n’est pas ce que l’on observe. Il existe d’autres facteurs, de nature différente, qui sont liés au fonctionnement même des marchés agricoles. Ce sont les facteurs endogènes, anticipations des agriculteurs et spéculation, qui jouent d’autant plus fortement que les marchés sont libéralisés.
C’est pourquoi la libéralisation est non seulement inefficace, mais dangereuse si elle n’est pas régulée car ces risques ne sont pas assurables par le marché. Doha pourrait donc avoir un impact opposé à celui qui est attendu.

Le cycle de Doha est-il gage de sécurité et de souveraineté alimentaire dans un monde dangereux ?

Le fait que les négociations aient achoppé sur le mécanisme de sauvegarde spéciale démontre bien que les garanties proposées par le cycle de Doha ne permettent pas de satisfaire les attentes des différents pays du monde en termes de sécurité alimentaire et d’approvisionnement… C’est également la preuve que la libéralisation non régulée des échanges peut conduire à des dérives pouvant affecter la sécurité intérieure d’une nation.

N’en déplaise aux Cassandres, l’échec de Doha ne s’accompagnera pas d’un arrêt brutal de la croissance mondiale. Il offre en réalité aux décideurs internationaux une formidable opportunité de réévaluer les termes du débat, et la stratégie à mettre en œuvre pour instaurer un système commercial équitable et plus à même de répondre aux enjeux du XXIème siècle. Nous avons une seconde chance pour faire le bon choix, ne la laissons pas filer au nom de quelques croyances idéologiques dont on peut aujourd’hui souligner les dérives. Il en va de notre responsabilité pour l’avenir.
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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mercredi 23 mai 2012