Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune

Des négociations sur le commerce mondial néanmoins encourageantes


Sandra Polaski,
Directrice du Commerce, de la Justice et du Développement,
Carnegie Endowment for International Peace Washington, D.C.


Les négociations commerciales internationales sont mal engagées, comme le démontrent les échecs successifs des ministérielles à l’OMC depuis 2003. Si le dernier en date ne peut être attribué à un unique facteur, il révèle le caractère complexe et stratégique de l’agriculture dans un monde globalisé et incertain, notamment en termes de niveau de prix. Elle possède, en effet, des liens indéniables avec l’environnement, la pauvreté, la sécurité alimentaire, et négliger ces interactions fait peser un risque majeur pour l’avenir du monde. Le fait d’ailleurs que les négociations aient achoppé sur le mécanisme de sauvegarde spéciale est révélateur de l’importance stratégique que ce secteur revêt pour l’ensemble des pays du monde, développés comme en développement. Il est donc essentiel de tirer les enseignements non seulement de cet échec, mais également des échecs successifs depuis 2003, pour envisager l’avenir sous de meilleurs auspices, car comme le disait John Fitzgerald Kennedy, « au lieu de chercher qui est coupable des erreurs du passé, tâchons d’assumer nos responsabilités pour l’avenir ». Et, l’une des responsabilités qui nous incombent aujourd’hui est de se demander si la libéralisation non régulée des échanges agricoles est la bonne stratégie, et si l’agriculture ne devrait pas être traitée en dehors de l’OMC.



Une fois de plus, les ministres du commerce ne sont pas parvenus à s’entendre sur les principales orientations d’un nouveau système pour le commerce mondial. Au cours des cinq dernières années, les négociateurs ont à chaque fois mené leurs discussions en insistant sur le caractère urgent de l’obtention d’un accord. Afin d’accroître la pression, les spécialistes et certains officiels déclaraient, à chaque échec, que l’impossibilité d’obtenir un consensus mettrait en danger l’ensemble du système commercial mondial. Pourtant, chaque année, les réunions se sont soldées par un échec et le commerce mondial a connu une croissance importante.

Cependant, cette fois-ci, la situation a été quelque peu différente. L’augmentation et la volatilité des prix des produits alimentaires et énergétiques ont sérieusement affecté l’économie mondiale et gravement porté atteinte à l’équilibre alimentaire de beaucoup de pays pauvres. Sans doute électrisés par l’urgence de la situation, les négociateurs ont accompli de réels progrès sur le format que pourrait prendre le futur système du commerce mondial. Malgré l’échec des discussions et le fait qu’un nouveau régime commercial ne sera pas déterminé avant 2009 ou 2010, le processus de négociations a été fortement incité à progresser compte tenu de la crise alimentaire mondiale.

De plus en plus reconnaissent désormais que les pays en développement ont besoin de flexibilité en ce qui concerne les droits et autres mesures commerciales, afin de protéger leurs cultures vivrières et éviter la famine. Si les pays peuvent volontairement abaisser les droits de douane lorsque les prix des matières premières agricoles sont élevés, ils doivent aussi pouvoir conserver la capacité de les augmenter pour leurs cultures principales, afin de soutenir les prix nationaux lorsque les cours mondiaux baissent ou deviennent très fluctuants. Les droits de douanes sont probablement le seul outil stratégique à la disposition des gouvernements des pays à faibles revenus et à ressources limitées pour s’assurer que leurs agriculteurs ne soient pas anéantis, en encourageant de la sorte les mises en culture et les investissements agricoles devenus urgents. De nombreux pays d’Afrique et d’autres continents, très affectés par la flambée des prix alimentaires le printemps dernier, ont fait le bon choix en décidant d’augmenter leur production alimentaire, et ils devront bénéficier d’une certaine flexibilité pour atteindre leur but.

Crawford Falconer, l’Ambassadeur de Nouvelle-Zélande qui présidait les négociations agricoles, a présenté le 10 juillet un nouveau document de travail qui, sur la base des positions des Etats membres au cours des négociations de l’année précédente, traite du commerce de produits alimentaires avec un sérieux rendu nécessaire pour un secteur qui assure la subsistance de près de la moitié de la population mondiale. L’une des clauses, le mécanisme de sauvegarde spécial qui permet aux pays en développement de protéger leurs agriculteurs lorsque les prix alimentaires flambent ou déclinent, fut la pierre d’achoppement des négociations. Durant les négociations, le Directeur de l’Organisation Mondiale du Commerce Pascal Lamy avait suggéré deux compromis possibles. Le premier était beaucoup trop généreux pour les entreprises agroindustrielles exportatrices, et beaucoup trop pénalisante pour les agriculteurs pauvres des pays pauvres. La majorité des pays membres de l’OMC a jugé ce projet inacceptable. Pascal Lamy a ensuite proposé une approche plus favorable aux pays en développement, qui ressemble en tout point au mécanisme de sauvegarde soutenu par les pays riches lors du dernier cycle de négociations et qui avait été abondamment appliqué pour assurer la protection de leurs agriculteurs. L’Inde a indiqué qu’elle pourrait souscrire à cette approche, mais elle a été rejetée par les Etats-Unis, qui défendent les intérêts de leur industrie agricole. Nous devons souligner qu’aux Etats-Unis, seul un pourcent de la population vit de l’agriculture, alors que dans de nombreux pays en développement – y compris l’Inde et la majorité des pays africains – ce secteur fait vivre soixante pourcent, voire plus, de la population.

Le fait que les négociations échouent sur un point qui concerne les pauvres dans le monde et les individus qui sont plutôt pénalisés par la mondialisation est révélateur d’une nouvelle répartition des pouvoirs économiques dans le monde. Les sept années de négociations ont coïncidé avec l’émergence et la croissance rapide de la Chine, de l’Inde et d’autres pays en développement, qui représentent d’importants exportateurs, contrats d’importations et négociateurs compétents. À l’heure actuelle, ces pays insistent pour que les discussions prennent en compte leur essor économique et les revenus de leurs classes sociales les plus pauvres. Tout accord obtenu sera substantiellement différent du système commercial actuel et il devra être orienté en faveur des pays en développement. Dans le cas contraire, il n’y aura aucun accord puisque ces nations ont un réel pouvoir de blocage.

L’évolution des négociations agricoles offre certaines raisons d’être optimiste quant à l’éventualité qu’un accord équitable puisse être atteint. Si les négociateurs pouvaient faire état de la même implication que celle dont ils ont fait preuve pour le compromis présenté par Crawford Falconer alors, un ensemble de règlementations commerciales plus équilibrées pourrait être mis en place d’ici un an ou deux. De nouvelles règles en matière de commerce international, qui parviendraient à garantir une protection plus grande des deux milliards et demi de pauvres dans le monde tout en offrant des opportunités d’échanges accrues aux pays, conduiraient à une économie mondiale plus stable. Le fait que les négociateurs aient pris conscience des enjeux que représente l’agriculture mérite toutefois qu’on le salue.
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Paris, le jeudi 31 juillet 2014