Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune

Bâtir une politique agricole et alimentaire à partir de zéro : commençons par les concepts clés



Daryll E. Ray
Directeur de l’Agricultural Policy Analysis Center (APAC)


Traditionnellement, les mois de janvier ont toujours été placés sous le signe des bonnes résolutions et du changement. Cependant, à la différence des années précédentes, il souffle sur le mois de janvier 2009 un réel vent de rupture : s’inscrivant dans un contexte international particulièrement incertain, marqué par les crises financières et alimentaires pour ne citer qu’elles, ce début d’année, plus que tout autre, porte avec lui l’espoir de voir s’instaurer un monde plus juste, plus stable, plus responsable.

Dans ce contexte, beaucoup de regards se tournent vers les Etats-Unis, où la récente élection de Barack Obama laisse espérer un vent de renouveau. Si les défis qui se posent au nouveau Président des Etats-Unis sont avant tout financiers, les enjeux agricoles sont tout aussi importants, comme le souligne le dernier article de

Daryll E. Ray, directeur de l’Agricultural Policy Analysis Center (APAC)

, intitulé «

Bâtir une politique agricole et alimentaire à partir de zéro : commençons par les concepts clés

»1 . Rédigé le 19 décembre 2008, au moment où le nouveau Président des Etats-Unis Barack Obama composait son équipe ministérielle, cet article fait figure de manifeste pour une politique agricole et alimentaire américaine éclairée, qui a le mérite de poser clairement et simplement les questions auxquelles le nouveau secrétaire d’Etat américain à l’agriculture devra répondre en 2009.

La rédaction de momagri




Au moment où cet article est rédigé, le nouveau Secrétaire d’Etat américain à l’agriculture n’a pas encore été nommé2. Alors que l’équipe de transition du Président Barack Obama s’apprête à le choisir, et que celui-ci devra se pencher sur le développement de la politique agricole, il y a quelques concepts-clé ou considérations dont nous espérons qu’ils seront pris en compte par la nouvelle administration.

L’alimentation est spécifique.

Premièrement, elle est nécessaire pour chaque être humain, plus que tout autre produit. Nous avons tous besoin de manger de manière régulière pour rester en vie.
Si posséder une télévision, une voiture ou une paire de chaussures n’est pas un impératif moral, l’accès à l’alimentation l’est. C’est pourquoi les individus réagissent aux problèmes alimentaires de manière différente. Comme l’a récemment dit l’ancien Président des Etats-Unis Bill Clinton en se référant à la Banque Mondiale, au Fonds Monétaire International et à son ancien gouvernement : « Nous avons échoué ! Nous avions tort de croire que les produits alimentaires étaient des produits comme les autres au sein du commerce international ».

Deuxièmement, l’agriculture est confrontée à des déséquilibres de prix et de revenus à long terme tels qu’elle se différencie naturellement des autres secteurs de l’Economie. Pour les produits habituellement demandés, autres qu’agricoles, lorsque les prix sont bas les individus en consomment davantage et lorsque les prix sont élevés, ils en consomment moins.
En revanche, comme l’alimentation est une nécessité, ils paieront le prix demandé (ou autant qu’ils le pourront) que l’on soit en situation de rareté ou de surplus. La consommation globale demeure ainsi relativement stable par rapport à des écarts de prix importants.
De plus, à court et moyen terme, la production de céréales demeure relativement stable alors que les écarts de prix sont importants. Lorsque les prix sont élevés, les agriculteurs s’efforcent d’obtenir des récoltes importantes dans l’espoir de faire de gros bénéfices. Lorsque les prix sont bas, ils continuent à produire, car cela peut leur coûter davantage de maintenir les terres en friche que de vendre à perte et parce que d’autres agriculteurs pourraient produire insuffisamment du fait d’aléas divers, provoquant ainsi la hausse des prix. L’idée habituellement répandue selon laquelle des prix bas conduisent à une consommation accrue et une baisse de la production ne s’applique pas aux céréales, aux oléagineux et autres produits agricoles qui peuvent être stockés. En l’absence d’intervention gouvernementale, les agriculteurs subissent de longues périodes de prix bas, ponctués par de rares pics de prix élevés dus à une mauvaise récolte en raison d’aléas climatiques ou à une soudaine poussée de la demande.

Troisièmement, la plupart des pays traitent l’alimentation de la même manière que les Etats-Unis traitent l’armée – c’est une affaire de sécurité nationale. S’ils avaient le choix, peu de pays accepteraient d’être dépendants des importations, lorsqu’il s’agit de nourrir leur population car les risques seraient trop élevés. Ils pourraient se trouver en concurrence dangereuse avec d’autres pays si les quantités disponibles à l’importation sur les marchés internationaux étaient limitées. De plus, certains pays – y compris les Etats-Unis - ont utilisé l’alimentation en tant qu’arme politique, comme cela a été le cas à l’encontre de Cuba, de l’Iran et de la Lybie.
Pour de nombreux pays en voie de développement, l’agriculture est une importante source d’emplois, qu’ils veulent protéger jusqu’à ce que les secteurs industriels les intègrent, comme aux Etats-Unis. Ils sont préoccupés par les importations massives de produits à bas prix qui appauvrissent leurs agriculteurs et les conduisent vers les villes dans l’espoir de trouver du travail. Ces derniers viennent grossir les rangs des bidonvilles sans pour autant obtenir un travail qui leur permettrait de les faire vivre ainsi que leurs familles.

Quatrièmement, il convient de se méfier de ceux qui considèrent que l’agriculture est entrée dans une « nouvelle ère » qui serait celle de l’âge d’or de l’agriculture pour les agriculteurs. Pour affirmer cela, ils postulent que les marchés agricoles parviendront à s’autoréguler.
Au regard de la technologie, il est vrai que l’agriculture entre constamment dans une nouvelle ère. La pénibilité du travail a été réduite par l’introduction des machines, les tracteurs ont remplacé les chevaux, l’utilisation croissante de produits chimiques agricoles (fertilisants, herbicides et pesticides), et l’intégration de nouvelles techniques et procédés ont permis l’augmentation des récoltes de céréales dans des proportions dont nos ancêtres n’ont jamais osé rêvé.
Cependant, les problèmes de prix et de revenu d’une part et la préoccupation relative à la sécurité alimentaire d’autre part, décris auparavant dans les points deux et trois, sont suffisants à eux seuls pour réfuter l’idée selon laquelle l’agriculture est entrée dans une « nouvelle ère ».

Il existe par ailleurs nombre d’autres problèmes agricoles fondamentaux qui confortent cela. Il est primordial de fonder la future politique agricole sur ces quatre concepts ou considérations car ils fournissent un cadre légitime pour répondre aux grands enjeux de l’agriculture et des politiques publiques tels que l’environnement, le développement durable, la concentration des marchés, et le budget.



Daryll E. Ray occupe la Chaire d’Excellence en Politique Agricole de Blasingame, Institut de l’Agriculture, University of Tennessee, et est le Directeur de l’Agricultural Policy Analysis Center (APAC). (865) 974-7407; Fax: (865) 974-7298; dray@utk.edu; http://www.agpolicy.org. L’article de Daryll Ray’s a été écrit à l’aide des recherches et l’assistance de Harwood D. Schaffer,Associé de Recherches avec APAC.

1 “Building agricultural and food policy from the ground up, beginning with key concepts”, http://agpolicy.org/weekcol/438.html
2 Note de momagri : Depuis, Barack Obama a nommé l’ancien gouverneur démocrate de l’Iowa Tom Vilsack comme Secrétaire d’Etat à l’agriculture.
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Pour une régulation
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et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mercredi 23 mai 2012