Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune


Les risques : prix et rendement,
l’assurance peut-elle tout prendre en compte ?



Daryll E. Ray & Harwood D. Schaffer


Université du Tennessee, Agricultural Policy Analysis Center (APAC)



Le 26 avril dernier, le comité chargé de l’Agriculture du Sénat américain a proposé son projet de réforme du Farm Bill pour la période 2013-2017, qui donne une place très importante au système des assurances afin de couvrir les agriculteurs contre les risques multiples auxquels ils sont confrontés1. Or, comme le soulignent Daryll E. Ray et Harwood D. Schaffer de l’Agricultural Policy Analysis Center2, il est important de bien distinguer les différents types de risques affectant les agriculteurs. Si ce projet de réforme présente de nombreux avantages, il peut rapidement devenir inopérant en cas de longue période de prix bas sans un soutien massif de l’Etat, et s’avérer extrêmement coûteux. Nous vous recommandons la lecture de cet article car il a le mérite de pointer du doigt l’une des spécificités des marchés agricoles, peu débattue en Europe dans le cadre de la réforme en cours de la PAC : la non assurabilité de certains types de risques agricoles et la mise en œuvre, en conséquence, de programmes publics structurels de soutien destinés à en atténuer l’impact sur l’ensemble de la filière.

La rédaction de momagri



Au cours des dernières décennies, la plupart des discussions portant sur les programmes agricoles ont intégré le concept de gestion du risque comme un élément de différenciation des nouveaux programmes, par rapport aux programmes plus traditionnels portant sur les assurances-récoltes-revenus, les prêts sans recours et la gestion de l'offre. Dans le cadre du Farm Bill 2012, la gestion des risques est la justification essentielle de la plupart des propositions portant les produits de base.

Les agriculteurs doivent faire face à deux grands types de risques : le prix et le rendement. L'un ou l’autre, ou les deux ensemble, ont une incidence sur les recettes de l'agriculteur et avec un peu de chance, ses bénéfices. Il n'y a rien, dans aucun programme agricole, qui puisse ou qui doive se substituer à la gestion financière et agronomique. En revanche, le risque existe au-delà de la gestion financière et agronomique et est, de façon plus ou moins importante, hors du contrôle de l'agriculteur.

Alors qu’ensemble le prix et le rendement déterminent les recettes des cultures, il est important de les regarder séparément car ils ont des caractéristiques différentes.

Le niveau général des prix des cultures principales est hors le contrôle d'un agriculteur. En effet, une bonne gestion financière peut procurer à un agriculteur un quart de boisseau de plus que son voisin. En revanche, lorsque les prix du maïs se situent aux alentours de $2, il est peu probable que l’agriculteur reçoive $6 le boisseau. De même lorsque les prix sont aux alentours de $6 le boisseau, même un mauvais négociant est susceptible de recevoir au moins $5, un chiffre bien au-dessus du coût de production.

Le prix est ce qu'on appelle un risque systémique. Il affecte tous les agriculteurs à travers le pays, sans égard pour leur capacité de gestion agronomique. Et un agriculteur ne peut guère intervenir sur un prix bas qui résulterait de l'offre et la demande. Les agriculteurs subissent les prix mais ne les décident pas.

L'assurance contre le risque de prix est inadaptée, car ce risque est systémique. Il y a deux conséquences à ce risque. Tout d'abord, lorsque les agriculteurs souscrivent une assurance pour les protéger et que le prix chute en dessous du niveau de prix indiqué initialement, ce prix chute pour tous les agriculteurs. C’est comme si en matière d’assurance immobilière, toutes les maisons d’un même pays brûlaient dans la même année. Cela entraînerait la faillite des entreprises d’assurance.

Ainsi, les sociétés d'assurance récolte qui proposent une assurance comprenant une composante de prix devraient soit recevoir des subventions massives pour continuer à fonctionner, soit augmenter leurs primes à des niveaux insupportables pour la plupart des agriculteurs.

Deuxièmement, lorsque les prix chutent durant plusieurs années de suite, l'assurance diminue. Dans ce cas, l’indemnisation prévue par le contrat d'assurance sera en dessous du coût de production, offrant ainsi aucune protection. C'est la raison pour laquelle certains analystes commencent à réaliser que l'assurance récolte qui comprend une composante de prix dans son calcul, n’est pas un filet de sécurité adéquat pour les agriculteurs.

En revanche, les rendements sont par nature aléatoires et dépendent d’événements imprévisibles : le temps et la maladie. Une demi-douzaine de comtés dans le centre de l'Illinois peut connaître un rendement catastrophique suite à une sécheresse localisée, alors que les comtés voisins peuvent avoir des rendements records. Il est rare que tous les agriculteurs des Etats-Unis subissent un rendement catastrophique la même année.

C'est le caractère aléatoire de perte de rendement que doit prendre en compte l'assurance récolte, notamment si les différentes régions sont évaluées pour leur risque relatif de perte de rendement. Il en est de même pour l’assurance incendie dont le taux est plus faible pour un bâtiment en brique disposant d’un système d’arroseurs de feu, que pour un bâtiment à ossature bois ne disposant pas de ce système. En supposant que les agriculteurs se livrent à de bonnes pratiques agronomiques, c'est à dire qu’ils n’abusent pas du système, l'assurance rendement est une excellente façon de les protéger contre une catastrophe météorologique ou la maladie. Si ce type d'assurance est bien géré, il est préférable à une dépendance du Congrès notamment d’un programme ad hoc en cas de catastrophe.

Tandis que les programmes d'assurance récolte se sont transformés en revenus, les différents types de risques portant sur les prix (systémique) et le rendement (aléatoire) ont été ignorés. Tant que les prix restent élevés, le danger, pour les agriculteurs et le gouvernement (en tant que pourvoyeur d'assurance), de combiner ces deux risques, est minime.

De nos jours les agriculteurs se concentrent sur les risques de l’année et les programmes de subventions contre les pertes superficielles, basées sur un prix fixé au moment de la plantation. Ces subventions sont généralement supérieures au prix de la récolte, garantissant ainsi aux agriculteurs des bénéfices. En conséquence, les programmes agricoles sont une protection contre les pertes superficielles.

En même temps, il ne faut pas oublier que l'une des principales fonctions des programmes agricoles est de fournir aux agriculteurs un filet de sécurité quand tout s'effondre. Les programmes couvrant les pertes superficielles sont peu utiles lorsque le prix à la plantation est bien en dessous du coût de production. Ils ne servent qu’à garantir une perte relative de la récolte.

De notre point de vue, en ignorant les deux différents types de risques et en les regroupant dans un seul programme, les décideurs risquent de perdre le soutien des programmes agricoles. Il est probable également que le public considère ces programmes de la même manière qu'il considère les paiements directs, des paiements trop importants alors que les agriculteurs réalisent déjà de gros bénéfices. Avec cet état d’esprit du public, il sera de plus en plus difficile de concevoir un filet de sécurité pour des agriculteurs en difficulté lorsque les prix s'effondreront.

1 Cf article momagri « Farm Bill 2012 : vers une suppression des paiements découplés et un renforcement de l’assurance ? » : http://momagri.fr/FR/regards-sur-l-actualite/Farm-Bill-2012-vers-une-suppression-des-paiements-decouples-et-un-renforcement-de-l-assurance-_1096.html
2 http://www.agpolicy.org/weekcol/617.html
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Paris, le samedi 25 octobre 2014