Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune

« Le changement climatique n’est pas qu’une question d’ordre environnemental »


Alexandre Taithe
Chargé de recherche à la Fondation pour la Recherche Stratégique



Michel Barnier, ministre de l’Agriculture et de la Pêche, le rappelle volontiers « La question climatique est le défi le plus important pour nous tous…. et les agriculteurs, en particulier, sont les premiers touchés par le réchauffement climatique ». Un article publié en octobre 2007 par la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), « Changement climatique et Sécurité des Etats : un lien opérationnel à construire localement et à moyen terme »1 aborde ce sujet du réchauffement climatique sous un angle jusqu’à présent très peu médiatisé, celui de l’influence de l’environnement sur la sécurité des individus, des Etats et du système international.

Selon l’auteur, les caractéristiques et les conséquences du changement climatique nécessitent de renouveler notre traditionnelle vision de la puissance et de la sécurité, dans la mesure où elles peuvent constituer de nouveaux facteurs d’instabilité pour les Etats. Si l’on pousse le raisonnement jusqu’au bout, le changement climatique porterait « les ferments d’une contestation globale du libéralisme (modes de production, de consommation, évolution des régimes politiques vers plus de démocratie participative et de gouvernance) ». Et à observer l’actualité de ces dernières années, on ne peut que constater la justesse du raisonnement.

Ainsi, nous recommandons la lecture de cet article2 qui nous semble tout particulièrement pertinent dans le contexte actuel du Grenelle de l’Environnement et des Assises de l’Agriculture. Il permet également de resituer le rôle stratégique de l’agriculture et sa fonction nourricière dans un monde en pleine explosion démographique avec une production agricole fortement menacée par le réchauffement climatique. Nous remercions Alexandre Taithe pour avoir eu la gentillesse de répondre à nos questions.



Question 1 : Quel regard portez-vous sur le degré de sensibilisation des responsables politiques aux conséquences du changement climatique sur la sécurité des Etats ?

Les effets du changement climatique sont perçus comme lointains et diffus aussi bien dans le temps que sur l’espace de la planète. En effet, comment apprécier la réalité d’une telle évolution à l’horizon de la prospective stratégique, soit 30 ans, et a fortiori 100 ans tel que le fait le GIEC ? Et, comment évaluer l’acceptabilité sociale et économique de mesures qui imposent des « sacrifices » pour la génération présente au profit d’un hypothétique gain pour les générations futures ?

C’est en partie grâce à la prise de conscience des enjeux immédiats d’une raréfaction de l’eau que certains responsables politiques ont compris que cet horizon de « 30 ans » nous imposait de réfléchir et d’agir autrement dès aujourd’hui, et notamment en termes stratégiques.

On peut reconnaître à l’Allemagne d’avoir été parmi les pionniers en la matière, puisque ce sont eux qui ont intégré, pour la première fois il y a 15 ans, le changement climatique dans un Livre blanc consacré à la Défense. La France pourrait prochainement le faire, également dans un Libre blanc à paraître en mars 2008.

Autre pays à avoir intégré plus tôt que les autres l’impact du changement climatique sur sa sécurité au sens large, le Canada a réalisé que cette question risquait d’avoir des conséquences négatives non seulement sur sa production agricole et donc alimentaire, mais aussi sur « l’affirmation de sa souveraineté en Arctique ».

Pour revenir à la France, j’ai le sentiment que les choses sont en train d’évoluer rapidement. A titre d’exemple, le ministère la Défense a lancé au début de l’année 2007 la rédaction d’une étude intitulée « Quels impacts du dérèglement climatique sur la biodiversité et la dépendance agro-alimentaire des grandes zones d'intérêt stratégique? Quels enjeux de sécurité? ».

Mais le chemin à parcourir reste encore long pour qu’en parallèle de l’action à déployer pour lutter contre le changement climatique, les politiques s’adaptent pour identifier les conséquences de ces évolutions en termes de sécurité stratégique puis y répondre.

Autre vaste sujet mais néanmoins passionnant pour les experts en stratégie, il sera intéressant d’analyser la façon dont certains pays du Sud « utiliseront » le changement climatique pour « pénétrer » certaines sphères de décision internationale.

Question 2 : Vous dites dans votre article que « Le changement climatique « compromet sérieusement » la production agricole et l’accès à l’alimentation sur tout le continent [africain] ». Pourriez-vous nous donner quelques repères ?

Il est nécessaire de rappeler en préambule que si les travaux du GIEC, récemment récompensés par le Prix Nobel de la Paix avec Al Gore, sont remarquables, les modèles de prévision classiques ne savent pas exactement dire « où, quand, quel phénomène et avec quelle ampleur », et ne peuvent pas prendre en compte les capacités d’adaptation des Etats dans des études globales.

Cela étant dit, le dernier rapport du GIEC souligne que « l’Afrique est de loin le continent le plus vulnérable aux phénomènes de changement climatique ». Dès 2020, 50% de l’agriculture « sous pluie » pourrait disparaître dans plusieurs Etats africains. Et à cette date, le rendement agricole dans certains pays pourrait baisser de 50%. Entre 75 et 250 millions de personnes devraient être exposés à un stress hydrique dès 2020, et 350 à 600 millions dès 2050. … … Le changement climatique « compromet sérieusement » la production agricole et l’accès à l’alimentation sur tout le continent. »

Le GIEC a réalisé une étude précise sur l’Egypte qui montre que le stress hydrique provoqué par le changement climatique ferait baisser les productions nationales de riz de 11% et du soja de 28% à l’horizon de 2050.

La Chine est incontestablement pour les observateurs spécialisés sur les questions stratégiques, un sujet majeur d’étude. En effet, la doctrine chinoise en matière de sécurité, impose que 85% de la consommation céréalière (y compris le riz) doivent être produits sur le territoire national.

Or, ce pays perd environ 1% de ses terres cultivées par an, pertes aujourd’hui compensées par des augmentations de productivité. La Chine ne pourra cependant pas maintenir ce niveau « politique » de 85% après 2020 sans sacrifier l’exportation de denrées rémunératrices (champignons, ail, poire, pommes…). Elle devra se résoudre à importer pour compenser la différence, ce qui, à ses yeux, l’expose à une dépendance stratégique à l’égard des exportateurs anglo-saxons.

Comment la Chine va-t-elle s’organiser ? A l’image de ses importations de pétrole, la Chine diversifie dès aujourd’hui ses sources d’approvisionnement alimentaire, en nouant des partenariats, notamment avec des pays d’Amérique Latine (Brésil, Argentine…).

3) Question 3 : Enfin, en conclusion de votre article, vous dites que « plus que des conflits environnementaux, on peut redouter que ces insécurités nouvelles (réelles ou perçues) puissent être utilisées à des fins de politiques traditionnelles ». Qu’entendez-vous par là ?.

L’environnement est en général un cadre à des tensions préexistantes entre usagers de même nationalité, ou entre Etats. Les populations civiles étant beaucoup plus sensibles à la qualité de leur environnement immédiat (eau, air…), il n’est pas difficile de les mobiliser sur des questions liées à des dégradations environnementales. L’environnement devient potentiellement un support à des populismes, voire des nationalismes. Des oppositions interétatiques peuvent être une caution masquant les insuffisances de gestion environnementale d’un Pays. Le Kazakhstan pointe du doigt des prélèvements en eau chinois qui compromettraient la pérennité de l’écosystème du lac Balkhach, alors même que le PNUE avait souligné les responsabilités kazakhes dans la dégradation du lac plusieurs années avant les premières ponctions chinoises.

Il est possible que des questions d’ordre environnemental soient à l’origine de la formation d’un « nouvel axe idéologique » et d’une forme de « rancœur » entre les Etats qui jouent le jeu de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, et ceux qui ne le font pas. L’environnement a également déjà été une cible militaire : Rappelez-vous le désastre écologique provoqué par le sabotage des puits de pétrole koweitiens au moment du retrait de l’armée irakienne en 1991. La destruction de tankers est également considérée comme un risque réel.

L’environnement peut aussi être le prétexte à une ingérence dans les affaires d’un Etat, voire justifier une intervention militaire. Après l’ingérence humanitaire, l’ingérence environnementale ? Cette idée a déjà fait l’objet de discussion au Conseil de Sécurité des Nations-Unies.

Au sein même d’un Etat, l’environnement peut également être instrumentalisé et faire l’objet d’un rapport de force entre pouvoir central et pouvoirs décentralisés. En Chine à nouveau, on pourrait se demander si la crise environnementale n’est pas un moyen pour l’Etat central de récupérer des compétences dévolues aux autorités locales, qui feraient preuves de leur incompétence par ces crises. L’Etat central se présente alors comme la seule autorité capable de gérer des défis qui dépassent le cadre des Provinces (problèmes sociaux, redistribution des richesses, et protection de l’environnement par exemple). Ce type de situation peut être à l’origine de conflits masqués et de « redistribution » des cartes entre les pouvoirs d’un même Etat.

Au-delà même de ces conflits « visibles », l’environnement peut également être utilisé pour « réorienter » une partie de l’aide publique au développement (APD), à des fins politiques. Depuis 2000, l’essentiel de l’APD japonaise en Chine a concerné des projets environnementaux. Il est vrai que la Chine, désormais premier pollueur de la planète en SO2 ou CO2, contribue largement à des pollutions massives au Japon (Pluies acides, marées d’algues rouges, tempêtes de sables…). Les Pays en développement craignent aussi que les Pays du Nord favorise davantage via l’APD des projets contribuant à la réduction de GES (qui bénéficieront à tous les Etats) que des projets d’adaptation ou de développement local. Ainsi le changement climatique peut être le prétexte de réorientation de financements au détriment de sujets pourtant essentiels au développement, tels que la santé, les transports etc.

Enfin, et cela est désormais bien connu, la protection environnementale peut, à juste titre d’ailleurs, légitimer des mesures de protectionnisme économique. Des labels CO2, devraient fleurir sur les produits de consommation courante, incitant les acheteurs à privilégier des denrées produites localement, dont l’acheminement a généré moins de CO2...

Cette liste, loin d’être exhaustive, démontre que ce sujet du changement climatique n’est pas qu’une question d’ordre environnemental. Les responsables politiques doivent en prendre conscience et intégrer dans leurs politiques les dimensions stratégiques et sécuritaires de ce dossier.



Le MOMA qui intègre notamment dans ses travaux les interactions entre l’environnement, l’agriculture et la dépendance alimentaire, se réjouit que la France et d’autres pays s’intéressent aux conséquences en termes de puissance stratégique et de sécurité du changement climatique sur la dépendance agro-alimentaire.

Il serait également temps que les autorités européennes intègrent dans leurs travaux de réforme de la PAC le principe de précaution qui voudrait que l’agriculture européenne puisse satisfaire les besoins alimentaires de sa population, tout en ayant la capacité de répondre aux besoins d’autres continents. Il est en effet essentiel de rappeler que la productivité agricole à venir ne compensera pas la disparition au niveau mondial de terres agricoles arables (due entre autre au changement climatique) et ne permettra pas de répondre à l’accroissement prévu des besoins alimentaires mondiaux.

Pour reprendre la phrase de conclusion d’Alexandre Taithe « ce sujet du changement climatique n’est pas qu’une question d’ordre environnemental […] les responsables politiques doivent intégrer dans leurs politiques les dimensions stratégiques et sécuritaires de ce dossier » afin que la production agricole ne vienne pas demain renforcer les tensions géopolitiques liées à la question énergétique.

1 Taithe Alexandre, « Changement climatique et Sécurité des Etats : un lien opérationnel à construire localement et à moyen terme », Fondation pour la Recherche Stratégique, 3 octobre 2007.
2 L’intégralité de l’article est disponible à cette adresse http://www.frstrategie.org

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Paris, le dimanche 26 octobre 2014