Marcel Mazoyer , professeur émérite d’agriculture comparée et développement agricole à l’Institut national agronomique de Paris Grignon et vice-président de l'Association française pour la FAO, vient de rejoindre le comité de parrainage du MOMA. Son analyse et ses propositions vont tout à fait dans le sens du combat engagé par le MOMA. Marcel Mazoyer est ainsi convaincu que « la libéralisation des marchés agricoles » et « la réduction de la pauvreté » ne vont pas de pair et qu’il est impératif de mettre en place une organisation des échanges agricoles internationaux. L’interview suivante reprend quelques extraits du livre « La fracture agricole et alimentaire mondiale » (édition Le tour du sujet Universalis, janvier 2006) et elle est publiée avec l’aimable autorisation de l’éditeur. › Vous venez de publier avec d’autres auteurs un livre intitulé « La fracture agricole et alimentaire mondiale – Nourrir l’humanité aujourd’hui et demain », quel est le message que vous avez voulu passer ? Réduire de moitié, pour 2015 au plus tard, la proportion de la population mondiale disposant d’un revenu inférieur à un dollar par jour, ainsi que la proportion de la population souffrant de la faim, figure parmi les Objectifs du millénaire pour le développement. Ceux-ci furent signés par la quasi-totalité des chefs d’Etats ou de gouvernement du monde lors du Sommet du millénaire organisé par les Nations unies à New-York en 2000. …. Par ailleurs, les pays membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sont convenus à Doha en 2001 de conduire le nouveau cycle de négociations en tenant compte des « besoins de développement, y compris en matière de sécurité alimentaire et de développement rural ». Et en 2005, les dirigeants des pays du G8 affichent parmi leurs priorités la lutte contre la pauvreté en Afrique. Cette volonté politique internationale de subvenir aux besoins actuels et à venir de toute l’humanité, relayée par une opinion publique mondiale qui aspire à l’élimination de la pauvreté sous toutes ses formes, constitue sans aucun doute un progrès majeur. Mais elle vaut aussi reconnaissance du fait que le développement de l’économie mondiale et les politiques économiques et sociales au cours des dernières décennies ont été incapables de répondre aux besoins fondamentaux de l’humanité. Aujourd’hui, en effet, d’après la Banque mondiale, près de la moitié de la population mondiale vit avec moins de deux dollars par jour, et un cinquième environ avec moins d’un dollar. Un tiers de l’humanité souffre de malnutrition et environ 850 millions de personnes sont chroniquement sous-alimentées, autrement dit ont faim presque tous les jours. Selon la FAO, les trois quarts des pauvres vivent en milieu rural et, paradoxalement, la majorité de ceux qui souffrent de la faim sont des paysans des pays en développement, c’est-à-dire des producteurs et vendeurs de nourriture beaucoup plus que des acheteurs urbains. … Le secteur agricole fournit emplois et revenus à 40% environ de la population mondiale, il procure quasiment toute la nourriture de l’humanité et il façonne largement son environnement. Or, dans presque tous les pays du monde, le revenu moyen des paysans est très inférieur à celui des habitants des villes, et même inférieur au salaire moyen des travailleurs non qualifiés. Ce livre a pour objet de découvrir les causes profondes de cette pauvreté paysanne de masse, qui se trouve au cœur de la pauvreté dans le monde, et de la faim qui en est l’ultime manifestation. Il a aussi pour objet d’examiner les différents moyens mis en œuvre jusqu’ici pour tenter d’y remédier, et de proposer d’autres voies. › Pourquoi le monde paysan s’est-il ainsi tant appauvri ces dernières années ? Rappelons tout d’abord qu’à l’échelle du monde, les ruraux et les agriculteurs sont encore très nombreux : la population rurale s’élève à 3,3 milliards de personnes, soit 52 % de la population mondiale ; la population agricole totale (active et non active) s’élève à 2,6 milliards de personnes, soit 41% de cette même population mondiale ; quant à la population agricole active, elle s’élève à 1,34 milliard de personnes, soit 43% de la population active du monde (Faostat). .. La révolution agricole contemporaine et la révolution verte, pour impressionnantes qu’elles soient, ne doivent pas faire oublier que des centaines de millions de paysans n’ont jamais pu accéder aux moyens de production correspondants, efficace mais coûteux : pour 1,34 milliard d’actifs agricoles dans le monde, on ne compte que 28 millions de tracteurs, soit 2% du nombre de ces actifs agricoles, et 250 millions d’animaux de travail, soit 19%. C’est dire que les quatre cinquièmes des agriculteurs du monde, soit environ un milliard de paysans, travaillent uniquement avec des outils manuels : machette, bêche, houe, faucille … . Et environ 500 millions de paysans n’utilisent ni engrais minéraux, ni pesticides, ni semences sélectionnées génétiquement. Les inégalités d’équipement, de productivité et de revenu entre les différentes agricultures du monde sont donc énormes : à un pôle, quelques millions d’agriculteurs, dans les pays développés et aussi dans les pays en développement, peuvent produire plus de 1000 tonnes de céréales ou d’équivalent-céréales par travailleur et par an ; tandis que de l’autre côté, des centaines de millions de paysans ne peuvent pas produire plus d’une tonne de céréales par travailleur et par an. … Les gains de productivité énormes dus à ces révolutions agricoles ont entraîné des baisses très importantes des prix agricoles réels, dans les pays concernés et sur les marchés internationaux. Ces baisses de prix ont été répercutées dans presque tous les pays, du fait de la diminution des coûts de transport, du fait aussi de la libéralisation du commerce international et des politiques agricoles. Ainsi, le déclin des prix a bloqué le développement puis appauvri des centaines de millions de paysans peu équipés et peu productifs. Actuellement, chaque année, plusieurs dizaines de millions d’entre eux sont condamnés à l’exode vers les bidonvilles, où règnent le chômage et les bas salaires. Ainsi la poursuite de la libéralisation du commerce international et des politiques agricoles, qui accroît la concurrence entre des agriculteurs très inégalement équipés et productifs, ne peut que renforcer les mécanismes d’appauvrissement de la majorité des paysans du monde, d’exode et de pauvreté urbaine. Cela ne peut donc pas être la voie pour atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement et pour nourrir convenablement l’humanité à horizon 2050. › Les différences de compétitivité entre pays existent dans tous les secteurs d’activité et l’agriculture ne fait pas exception. La situation que vous décrivez ne révèle-t-elle pas clairement la spécificité stratégique de l’agriculture pour l’humanité ? Les denrées agricoles et alimentaires de base ont ceci de particulier que la plus grande partie de la production est consommées à l’intérieur de chaque pays producteur et ne passe pas les frontières. Les marchés internationaux de ces denrées ne concernent donc qu’une petite partie de la production et de la consommation mondiales (de 10 à 30% selon les catégories de produits). Ce sont des marchés restreints, où l’offre se trouve amplifiée par la pauvreté et la sous –consommation qui prévalent dans les pays en développement exportateurs, tandis que la demande se trouve réduite par la pauvreté et la sous-consommation qui prévalent dans les pays importateurs à faible revenu. Pour les céréales par exemple, dont le volume d’échange international est d’environ 15% de la production et de la consommation, le prix international s’établit non pas au coût de production le plus bas des excédents exportables (80 euros la tonne : coût de production argentin ou ukrainien), mais au coût de production du 15è centile des volumes produits dans le monde (100 euros la tonne : coût de production australien ou canadien). Ainsi le prix international des céréales est inférieur au coût de production de 85% des volumes produits dans le monde. Il est inférieur aux coûts de production de la très grande majorité des agriculteurs du monde : inférieur au coût de production des agriculteurs américains (130 euros la tonne environ), qui ne pourraient donc pas continuer d’exporter massivement, et très inférieur à celui des agriculteurs européens (150 euros la tonne), qui ne pourraient pas continuer d’approvisionner leur propre marché intérieur, s’ils ne recevaient pas les uns et les autres des aides publiques très importantes, leur permettant de compenser la différence entre leurs coûts de production et le prix international, ce qui contribue d’ailleurs à maintenir ce prix assez bas. Mais ce prix international est de toute façon très inférieur aux coûts de production des centaines de millions de paysans produisant moins de 1 tonne de céréales par an, coûts que l’on peut estimer à 400 euros la tonne si on veut qu’ils obtiennent un revenu de 1 euro par jour. Dans les pays développés, la forte baisse des prix agricoles réels a entraîné une diminution importante du revenu des petites et moyennes exploitations qui n’ont pas eu les moyens d’investir et de progresser suffisamment pour en compenser les effets. De très nombreuses exploitations se sont ainsi retrouvées incapables de dégager un revenu familial socialement acceptable. Devenues non rentables, elles n’ont pas été reprises lors de la retraite de l’exploitation. … C’est ainsi que plus des trois quarts des exploitations agricoles existantes au début du XXè siècle dans les pays développés ont disparu. Mais si, dans ces pays, les enfants d’agriculteurs quittant la terre ont généralement trouvé du travail dans l’industrie ou dans les services, il en est allé tout autrement pour les centaines de millions de paysans pauvres acculés à l’exode dans les pays en développement. Dans ces pays en effet, confrontés à la baisse des prix, les paysans faiblement outillés, mal situés, et peu productifs ont d’abord vu leur pouvoir d’achat baisser. … Leur développement a donc été bloqué. Pour mieux comprendre ce processus, considérons un céréaliculteur soudanien, andin ou himalayen disposant d’un outillage manuel et produisant 1 000 kg de grain net (semences déduites), sans engrais ni pesticides. Il y a une cinquantaine d’années, un tel céréaliculteur recevait l’équivalent de 40 euros d’aujourd’hui pour 100 kg de grain : il devait alors en vendre 200 kg pour renouveler son outillage, ses vêtements … et il lui en restait 800 kg pour nourrir modestement 4 personnes ; en se privant un peu, il pouvait même en vendre 100 kg de plus pour acheter quelque outil nouveau plus efficace. Il y a une vingtaine d’années, il ne recevait plus que l’équivalent de 20 euros de 2005 pour 100kg : il devait alors en vendre 400 kg pour renouveler son outillage et les autres biens indispensables, et il ne lui restait plus que 600 kg pour nourrir, cette fois insuffisamment, 4 personnes … . Enfin, aujourd’hui, s’il ne reçoit plus que 10 euros pour 100 kg de grain, il devrait en vendre plus de 800 kg pour renouveler son matériel et les autres biens nécessaires, ce qui est bien sûr impossible puisqu’on ne peut nourrir 4 personnes avec 200 kg de grain ; En fait, à ce prix, il ne peut ni renouveler complètement son outillage, portant dérisoire, ni manger à sa faim et renouveler sa force de travail : il est donc condamné à l’endettement, puis à l’exode vers les bidonvilles sous-équipés et sous industrialisés, où règnent le chômage et les bas salaires. … Du fait de la baisse des coûts de transport, les prix payés aux agriculteurs dans les pays qui protègent peu leur agriculture vivrière tendent à se rapprocher des prix internationaux. Quand ces prix fortement déclinants deviennent inférieurs aux coûts de production des petits et des moyens agriculteurs, ceux-ci réduisent puis abandonnent les productions correspondantes. A la longue, le déficit des pays importateurs s’accroît. Les excédents des pays exportateurs, bridés par la baisse des prix, n’augmentent pas dans les mêmes proportions. Les stocks internationaux de fin de campagne se réduisent. Et il arrive un moment où les acheteurs, craignant la rupture de stocks, précipitent leurs achats et provoquent une véritable explosion des prix. En quelques semaines, ceux-ci peuvent tripler ou quadrupler, remonter au niveau des coûts de production des paysans les moins compétitifs, et se rapprocher du niveau élevé qu’ils avaient atteint lors de la précédente hausse des prix. Dans ces périodes de très hauts prix, l’aide alimentaire se fait rare, les pays pauvres manquant de devises doivent s’endetter pour s’approvisionner, les consommateurs – acheteurs pauvres ne peuvent plus subvenir à leurs besoins et les sous-alimentés des villes se font plus nombreux que ceux des campagnes. Les paysans pauvres qui avaient réussi à survivre jusque-là profitent de cette hausse des prix pour se refaire une santé, alors que les producteurs compétitifs en profitent pour investir massivement et conquérir les parts de marché perdues par les paysans précédemment ruinés. En quelques années, les prix retombent donc à leur niveau antérieur, avant de repartir à la baisse au rythme des investissements et des réductions de coûts des plus compétitifs. La courbe du prix réel du blé sur le marché de Chicago illustre parfaitement ce mode de fonctionnement des marchés internationaux des denrées vivrières de base : les longues périodes de baisses des prix (1952-1972 et depuis 1982) alternent avec de courtes périodes de hauts prix (1945 – 1951 et 1972 – 1979). Ainsi quand les prix sont bas, ce sont des centaines de millions de petits producteurs - vendeurs appauvris qui se privent de nourriture, et quand les prix sont hauts, ce sont des centaines de millions de consommateurs – acheteurs pauvres qui se privent à leur tour. Le marché, qui équilibre bien l’offre et la demande solvable, n’équilibre jamais l’offre et les besoins non solvables des pauvres. Et il peut d’autant moins le faire qu’il est lui-même la cause primordiale de la pauvreté et de la sous-alimentation rurale et urbaine. Les longues périodes de bas prix affament les paysans pauvres. Et, comme elles amplifient l’exode, elles produisent aussi les millions de consommateurs – acheteurs pauvres qui seront affamés lors de la hausse des prix suivante. Ajoutons que, au-delà de ces larges fluctuations, les prix agricoles sont encore animés de fortes variations annuelles ou saisonnières. Pour des raisons climatiques ou autres, l’offre agricole est en effet très variable, tandis que la demande solvable des consommateurs ayant les moyens de manger à suffisance est relativement inélastique. En conséquence, les variations de prix à court terme dont souffrent alternativement les producteurs – vendeurs et les consommateurs – acheteurs pauvres n’en sont que plus importantes. La baisse et l’instabilité des prix agricoles ont d’autres conséquences. En excluant de la production des millions de paysans chaque année, et en décourageant la production de ceux qui restent, elles limitent la production et accroissent le déficit alimentaire des pays pauvres. En alimentant le flot de l’exode rural, elles contribuent à entretenir un chômage important et à faire baisser les salaires en milieu urbain. … › Que faudrait-il faire alors, selon vous ? La quantité de nourriture nécessaire pour subvenir aux besoins nutritionnels insatisfaits de l’humanité d’aujourd’hui représente plus de 30% de la production et de la consommation mondiales actuelles, c’est-à-dire plus de 100 fois le volume de l’aide alimentaire, plus de la moitié de ce que consomment les 1,5 milliards d’êtres humains nourris à suffisance, et plus que le volume des échanges agricoles et alimentaires internationaux ; C’est dire que ni l’aide alimentaire, ni le partage, ni les échanges, pour nécessaires qu’ils soient, ne peuvent venir à bout de cette immense sous-consommation. Pour venir à bout de la pauvreté et de la sous-alimentation, il n’est donc pas d’autre voie que de mettre fin au processus d’appauvrissement et d’exclusion qui empêche les pauvres d’accroître leurs ressources et de se nourrir eux-mêmes. En 2050, la Terre comptera environ 9 milliards d’êtres humains. Pour nourrir tout juste convenablement, sans sous-alimentation ni carence, une telle population, la production agricole et alimentaire végétale devra plus que doubler dans l’ensemble du monde (Collomb, 1999). Pour obtenir une augmentation de production aussi énorme, l’activité agricole devra être étendue et intensifiée dans toutes les régions du monde où cela est durablement possible. Or, les terres de la planète cultivées aujourd’hui ne représentent guère que la moitié des terres cultivables durablement, et les techniques connues à ce jour sont encore très largement sous-utilisées. Toute la question est donc de créer les conditions pour que tous les paysans du monde, et pas seulement une minorité d’entre eux, puissent construire, étendre et exploiter des écosystèmes cultivés capables de produire, sans atteinte à l’environnement, un maximum de denrées de qualité. Et pour cela, il faut avant tout garantir à tous ces paysans des prix suffisamment élevés et stables pour qu’ils puissent vivre dignement de leur travail, investir et progresser. A cette fin, il nous paraît souhaitable d’instaurer une organisation des échanges agricoles internationaux beaucoup plus équitable et beaucoup plus efficace que celle d’aujourd’hui. Une nouvelle organisation dont les principes seraient les suivants : - établir de grands marchés communs agricoles régionaux, regroupant des pays ayant des productivités agricoles du même ordre de grandeur (Afrique de l’Ouest, Asie du Sud, Asie de l’Est, Europe de l’Ouest, Amérique du Nord) ; - protéger ces marchés régionaux contre toute importation d’excédents agricoles à bas prix par des droits de douane variables, garantissant aux paysans pauvres des régions défavorisées des prix assez élevés et assez stables pour leur permettre de vivre et de se développer ; - négocier, produit par produit, des accords internationaux fixant de manière équitable le prix d’achat et la quantité exportable consentie à chaque pays ; - maîtriser la production de chaque denrée en fonction de la consommation intérieure et de la quantité exportable consentie à chaque pays. Ce relèvement des prix agricoles devra être suffisamment progressif pour limiter ses effets négatifs sur les consommateurs – acheteurs pauvres. Malgré cela, il sera sans doute nécessaire d’instaurer des politiques alimentaires. … De plus, comme le relèvement des prix agricoles ne suffira pas, à lui seul, pour porter la production à la hauteur des besoins et pour promouvoir un développement agricole équilibré des différentes régions du monde, des politiques de développement agricole seront également nécessaires. … Si le libre-échange agricole venait à s’imposer, la baisse tendancielle des prix agricoles réels et leurs fluctuations condamneraient à la stagnation, à l’appauvrissement, à l’exode, au chômage, au bas-salaires et à la sous-alimentation la majorité des agriculteurs du monde, dans les pays en développement, mais aussi dans une certaine mesure, dans les pays développés. Pour réduire significativement la pauvreté et la sous-alimentation, il est donc nécessaire de protéger toutes les agricultures paysannes pauvres de la concurrence des agricultures les plus compétitives. |