Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
regards sur l'actualité
Paris, le jeudi 9 septembre 2010
Tribune


« Créons une organisation mondiale de l’agriculture pour mettre de la transparence et de l’organisation sur le marché »



Morceaux choisis de l’interview du président de la République Nicolas Sarkozy



S’exprimant à l’issue de la grande manifestation parisienne des céréaliers (mardi 27 avril), Nicolas Sarkozy a évoqué pour les journaux spécialisés La France agricole et Agrapresse sa vision, ses ambitions et son programme pour l’agriculture française et européenne.

Publiée vendredi 30 avril, cette interview mérite d’être soulignée, car elle marque un réel progrès par rapport à ses interventions précédentes1. Si le président de la République insistait déjà dans ses derniers discours sur la nécessaire régulation des marchés agricoles, il n’avait jamais été aussi précis. Or, comme il le rappelle d’entrée de jeu dans cette interview, « ce qui compte c’est d’agir. Les agriculteurs n’ont pas besoin qu’on leur tienne des discours sur le fait qu’ils sont le sel de la terre, l’identité de la France et qu’ils ont droit à toute l’affection et tout l’amour des uns et des autres. Il faut prendre des décisions. »

Mettant cette fois-ci l’accent sur la dimension stratégique de l’agriculture, en termes économiques mais aussi géopolitiques, le président Nicolas Sarkozy a répété sa récente intention de s’opposer formellement à tout démantèlement des instruments de régulation en Europe, à l’heure actuelle portés par la PAC.



Morceaux choisis de l’Interview du président Nicolas Sarkozy, « Je comprends les difficultés des céréaliers, nous allons les aider », 30 avril 2010, pour La France agricole et Agrapresse

Vous avez choisi de vous exprimer sur l’agriculture à un moment particulier puisqu’une grande manifestation a eu lieu à Paris cette semaine. Comment interprétez-vous ce désarroi et que peut faire l’Etat pour rassurer les agriculteurs ?

D’abord, ce n’est pas de parler de l’agriculture qui compte. Je vois beaucoup de gens qui parlent depuis longtemps d’agriculture. Ce qui compte c’est d’agir. Les agriculteurs n’ont pas besoin qu’on leur tienne des discours sur le fait qu’ils sont le sel de la terre, l’identité de la France et qu’ils ont droit à toute l’affection et tout l’amour des uns et des autres. Il faut prendre des décisions. C’est un secteur prioritaire de l’économie française. L’Europe est la deuxième puissance et à l’intérieur de l’Europe, la France est la première puissance agricole. C’est donc stratégique pour l’économie française, pour l’indépendance de la France et la sécurité alimentaire de nos compatriotes. L’agriculture, en matière économique, c’est aussi important que le spatial, que l’aéronautique ou que l’industrie.

(…)

Vous parlez d’agriculteur-entrepreneur. La loi de modernisation met l’accent sur les dispositifs d’assurance : assurance récolte et assurance revenu. L’Etat est-il prêt à jouer son rôle de réassureur à l’avenir ?

La vérité c’est que sur les 30 dernières années, l’Etat a été l’assureur de la profession, lorsqu’il y a eu dégradation des revenus. Aujourd’hui, l’Etat soutient l’assurance récolte par une enveloppe de plus de 100 millions d’euros par an et propose 1,8 milliard d’euros de prêts bonifiés pour prendre en charge la trésorerie. N’est-ce pas de l’assurance ? L’agriculture est soumise à des aléas. A des aléas climatiques et des aléas de marchés. Les marchés sont gangrenés par la spéculation et face à ces aléas la réponse assurantielle est la bonne réponse. Comme on s’assure pour les calamités on doit pouvoir s’assurer contre des dégradations brutales de prix.

Pour l’agriculteur de demain qui veut vivre de prix, il faut moins d’Etat ou plus d’Etat d’après vous ?

Il faut plus de régulation. Et il faut de la contractualisation. Les agriculteurs ne peuvent pas être en bagarre permanente avec leurs clients. La contractualisation ça veut dire une meilleure organisation de l’offre, je pense à certains secteurs comme les fruits et les légumes dans lesquels les producteurs doivent se rassembler pour peser face à la distribution. Et là, la présence de l’Etat est clairement aux côtés des agriculteurs pour les aider dans leur bras de fer.

Même si ça peut coûter un peu plus cher aux consommateurs ?

Je vous ai dit le contraire en vous parlant de l’accord sur les modérations de marges. Il ne faut pas avoir honte du soutien de l’Etat. L’Etat ne soutient-il pas la production aéronautique française, avec les avances remboursables ? Croyez vous que la filière nucléaire française existerait sans l’Etat ? EDF, Areva, ou GDF-Suez sont, soit totalement à capitaux publics, soit à majorité de capitaux publics. Où en serait le développement de la voiture électrique si l’Etat n’avait pas lancé un plan en sa faveur ? Et la vente de voitures, où en serait elle si il n’y avait pas eu la prime à la casse ? Et la production de voitures, où en serait-elle si il n’y avait pas eu le bonus malus qui, entre parenthèses, a coûté plus cher que prévu du fait que l’on a distribué beaucoup plus de bonus que de malus ? Pourquoi culpabiliser les agriculteurs en la matière ?

Bien sûr la contractualisation et l’assurance ne suffisent pas ; il faut poser clairement la question de la régulation agricole.

Que mettez-vous derrière le mot « régulation » ?

On n’est pas obligé de passer d’une économie de surproduction totale à une économie qui ne produit pas assez, où la spéculation joue un rôle considérable et où un milliard d’habitants dans le monde meurent de faim. La question de la régulation est posée au niveau européen comme au niveau mondial. Je la poserai à l’Europe comme je la poserai dans le cadre du G20. Je n’accepte pas l’idée que sur certaines matières premières agricoles, la spéculation empoche des sommes invraisemblables. On peut acheter 5 % d’une production, la revendre avant de l’avoir payée ; tout ceci se passe entre une dizaine d’intermédiaires qui spolient les producteurs agricoles du monde entier sans que les consommateurs n’y trouvent un avantage. Clairement je dis : créons une organisation mondiale de l’agriculture pour mettre de la transparence et de l’organisation sur le marché. Il y a un problème de gouvernance mondiale de la production agricole et je ne parle pas seulement des agriculteurs européens. Les agriculteurs indiens, les agriculteurs brésiliens, les agriculteurs turcs ont autant besoin que leurs collègues européens, d’une visibilité sur leurs prix. Qui oserait dire que le cacao, le café ou les céréales sont des marchés fluides, définis par l’offre ou la demande ?

Le mot stock n’est pas un gros mot, dès lors que les stocks sont bien utilisés pour réguler les productions et je m’opposerai formellement au nom de la France au démantèlement des instruments de régulation des marchés en Europe.

La loi de modernisation de l’agriculture vise à inciter les agriculteurs à se regrouper. Êtes-vous prêt à assouplir ou demander l’assouplissement des règles de concurrence pour que ces regroupements ne soient pas sanctionnés par le droit ?

Je vais vous répondre en vous disant trois choses : la première c’est qu’il faut des prix de référence qui permettent une rémunération décente des productions. Je conteste aussi l’idée qu’un producteur de lait livre sa production sans même savoir le prix auquel il va être payé. D’où mon idée de développer la contractualisation. Il faut clairement changer les règles de concurrence. Je m’en expliquerai avec le président Barroso comme avec le commissaire à l’agriculture que je dois recevoir prochainement. Enfin, il faudra certainement, dans le cadre d’un plan de développement de certaines filières, dont celle du secteur laitier, encourager les productions à plus forte valeur ajoutée. Il vaut mieux produire des fromages que de la poudre de lait qui se retrouve en concurrence avec les marchés mondiaux.

(…)

Vous avez dit « préférer une crise plutôt qu’une remise en cause de la Pac » : à partir de quand estimerez-vous qu’il y a remise en cause de la Pac ?

J’ai été extrêmement choqué de voir que dans le premier projet de la stratégie de l’Union européenne pour 2020 présentée par la Commission, il n’y avait pas un mot sur l’agriculture. J’ai indiqué au président Barroso que, si cela ne changeait pas, la France quitterait la table de discussion. Cela a changé. Mais cela ne suffit pas. La Commission est en charge d’appliquer la politique européenne. La première politique européenne commune c’est la politique agricole. La Commission devrait en être fière plutôt que de s’en excuser. Parler des atouts de l’Europe à l’horizon 2020 en omettant l’agriculture, c’est quelque chose que je ne pouvais pas accepter. C’était trop révélateur d’un raisonnement technocratique qui ne correspond pas à ce qu’ont voulu et fait les pères fondateurs de l’Europe.

Il n’est pas normal de parler de la lutte contre la pauvreté, de la formation et de l’éducation qui ne font pas partie des compétences européennes et de ne rien dire de l’agriculture qui en fait partie. Je n’accepterai pas le démantèlement des moyens de régulation, qui nous ont permis d’éviter une grave crise du lait. Enfin, il ne serait pas prudent d’abandonner la politique agricole commune qui est l’élément clé de la sécurité alimentaire des consommateurs, après toutes les crises que nous avons connues et notamment celle de la vache folle. On a vu ce que cela pouvait produire. C’est le rôle de l’Europe de protéger la sécurité alimentaire de ses citoyens. Je n’accepterai pas non plus qu’on s’aligne sur des prix mondiaux alors que les Américains soutiennent matin, midi et soir leur agriculture. Et ils ont bien raison de le faire. Je ne vois pas pourquoi l’Europe ne ferait pas la même chose.

Sur le plan budgétaire, les négociations vont commencer alors que nous serons bientôt contributeurs nets…

Mais nous le sommes déjà ! Nous payons quatre milliards et demi en solde net à l’Europe. Nous n’allons pas prendre de leçons sur ce plan alors qu’il y a le chèque britannique ! On ne peut pas réduire les subventions sans restaurer la préférence communautaire et des prix dignes de ce nom qui couvrent les coûts de production des agriculteurs européens. Je ne céderai pas.

Vous êtes optimiste sur ce dossier ? Vous placez la barre très haut. Pourra-t-on obtenir ne serait-ce qu’une part de ce que vous demandez ?

Y a-t-il un autre choix possible ? De laisser défiler la pelote jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien ?

Ce serait le choix d’une restructuration plus forte du monde agricole…


Il faut évidemment restructurer notre appareil de production. Mais dans le cadre de plans de développement concertés. Je ne dis pas aux autres : « Bougez, nous, on ne bouge pas ». Mais je ne laisserai pas détruire l’agriculture française. C’est ma mission. Mon ambition est de ne pas laisser faire pour l’agriculture ce que l’on a laissé faire pour la finance.

Quel argument pouvez-vous présenter à la Grande Bretagne pour qu’elle se rapproche de nos positions ?

C’est simple, il y en a deux : d’abord, êtes-vous intéressés par la sécurité alimentaire ? La crise de la vache folle qui a fait des ravages, les Britanniques ne l’ont pas oubliée. Or, le seul moyen de garantir la sécurité alimentaire c’est d’avoir une politique agricole commune. Deuxième argument, le budget : si vous trouvez que le budget est trop élevé, garantissons les prix. Ce n’est pas parce que les Américains garantissent un prix minimum à leurs céréaliers que leur pays n’est pas une grande nation libérale. Je ne demande même pas cela. Mais, simplement, une égalité des conditions de concurrence entre l’Europe et ses concurrents. On n’a pas le choix.

(…)

Propos recueillis par Eric Maerten (la France agricole) et Hervé Plagnol (Agra Presse)

1 Cf. discours de Daumeray, 20 février 2009, ou le discours de Poligny, 27 octobre 2009
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