Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

Une Organisation Mondiale de l’Agriculture
pour garantir la souveraineté alimentaire des peuples


Trois questions à Laurence Roudart, enseignant-chercheur à l’AgroParisTech


Enseignant-chercheur à l’AgroParisTech au sein de l’Unité mixte de recherche ‘Economie publique’, ses thèmes de recherche couvrent les systèmes agraires, les politiques économiques, les politiques agricoles ainsi que la sécurité des approvisionnements alimentaires, dans les pays en développement en particulier.

En sus de nombreux articles et de participations à des ouvrages universitaires ou encyclopédiques, Laurence Roudart a notamment publié, avec Marcel Mazoyer1, l’Histoire des agricultures du monde : du néolithique à la crise contemporaine2 , véritable ouvrage de référence.

Ses travaux peuvent contribuer à la réflexion du MOMA sur la régulation des marchés agricoles mondiaux, dans la perspective d’un développement économique plus équilibré où l’agriculture retrouvera la place stratégique qui lui revient.



1) A l’heure de la reprise des négociations, quel regard portez-vous sur l’OMC et le cycle de Doha?

Si l’intitulé du Cycle de Doha « pour le Développement » peut paraître incantatoire, il dénote tout de même une évolution des mentalités par rapport à il y a une quinzaine d’années : on a aujourd’hui pris conscience qu’on ne peut plus ignorer les questions de développement et de pauvreté quand on traite de commerce international.

Il est cependant regrettable de constater que l’OMC continue de confondre objectifs et moyens. Elle voit la libéralisation totale des échanges, inscrite dans son mandat, comme seule voie de salut et source d’équité. Le cycle de Doha ne peut alors qu’être sur les rails de cette libéralisation, conformément au dogme économique auquel l’OMC se réfère exclusivement.

Malheureusement, il y a peu de renouveau à attendre de l’OMC : la méconnaissance du secteur agricole et de ses spécificités sont des freins trop importants. Les négociateurs semblent en effet avoir perdu de vue la relation entre alimentation, agriculture et pauvreté, et n’ont pas conscience du rôle fondamental de l’agriculture pour l’humanité. En considérant le secteur agricole comme tout autre secteur, les négociations se sont désincarnées.

La souveraineté alimentaire selon moi n’est pas réductible à l’autosuffisance : elle consiste plutôt en la liberté des peuples et des Etats à définir leurs politiques agricoles et alimentaires de manière autonome, sans que celles-ci ne portent préjudice à la souveraineté alimentaire des autres peuples et Etats. Telle devrait être une exigence à conserver au cours de ces négociations. Et si l’objectif premier des pourparlers avait été le respect du droit universel à l’alimentation3 , le cycle de Doha aurait alors pris une tournure bien différente et sans aucun doute préférable. Cela fait partie du mandat de la FAO, me direz-vous, mais celle-ci ne dispose que de peu de leviers effectifs, à l’image des « Directives volontaires à l’appui de la concrétisation progressive du droit à une alimentation adéquate », adoptées en 2004 par le Conseil de la FAO après plusieurs années de tractations. Ces directives cherchent à fournir des outils pratiques pour la mise en œuvre du droit à l’alimentation mais, comme leur nom l’indique, elles ne sont pas juridiquement contraignantes.

A l’OMC, les problèmes se situent au niveau de l’objectif visé et des moyens employés. En revanche, organiser et négocier les modalités du commerce international agricole est bien une nécessité.

2) Quel rôle donner à l’agriculture pour répondre aux enjeux de développement ?

L’agriculture est un secteur fondamental pour toutes les régions du monde, les plus riches comme les moins développées économiquement.

Il faut prendre conscience que l’insuffisance alimentaire est le principal facteur de risque de mortalité au monde. Or, la quasi-totalité des denrées alimentaires sont issues de l’agriculture : chasse, pêche et cueillette occupent une place très réduite dans l’alimentation de l’humanité. L’agriculture est par ailleurs la principale source de revenu pour plus de 40 % de la population mondiale. C’est de loin l’activité la plus répandue au monde. Or, 70% des pauvres et des sous-alimentés du monde vivent en milieu rural, et il s’agit principalement de paysans.

Comment dès lors concevoir que l’agriculture et l’alimentation n’occupent qu’une place réduite dans l’aide publique au développement (APD) ? Ainsi, dans le budget de l’APD délivrée par la France, la part qui revient à l’agriculture et à la sécurité alimentaire est de l’ordre de 4% seulement ! Les analyses coûts-bénéfices qui sous-tendent certains choix politiques, difficiles il est vrai, d’attribution des fonds de l’APD, ont jusqu’à présent très peu profité à la sécurité alimentaire.

L’agriculture doit être replacée au centre des préoccupations de développement. Pour cela, il faut maintenir et développer des politiques agricoles nationales, et régionales, en réorientant leurs objectifs premiers vers la garantie du droit à l’alimentation. Et parallèlement, concevoir des régulations du commerce agricole mondial de façon à protéger les agricultures vivrières aujourd’hui en concurrence avec les agricultures exportatrices les plus compétitives.

3) Alors qu’une nouvelle organisation internationale, l’ONUE4 , est appelée à voir le jour, pensez-vous qu’une Organisation Mondiale de l’Agriculture soit pertinente ?

Le développement économique et la mondialisation des échanges ont fait naître de nouveaux problèmes transnationaux. On pense généralement en premier lieu aux problèmes environnementaux. Mais dans le domaine agricole, une nouvelle coopération internationale devrait également voir le jour pour répondre aux imperfections et aux défaillances des marchés, tout en reconnaissant que les marchés sont indispensables.

Une nouvelle Organisation Mondiale de l’Agriculture pourrait coordonner et harmoniser les politiques agricoles, dans le respect de la souveraineté alimentaire des pays au sens où je l’ai définie précédemment.

Elle pourrait assurer également une régulation du commerce mondial, indissociable des questions de politiques agricoles, en vue d’assurer la sécurité alimentaire mondiale c'est-à-dire le respect du droit universel à l’alimentation. Elle pourrait permettre l’instauration d’échanges agricoles internationaux plus équitables et plus efficaces qu’aujourd’hui, entre et au sein de grands marchés communs agricoles régionaux, regroupant des pays ayant des productivités agricoles du même ordre de grandeur.

Nous sommes dans une phase de recomposition des rapports de force dans les relations internationales et de remise en cause du fonctionnement traditionnel des organisations et des institutions financières internationales. Espérons que cette dynamique soit en faveur d’une réflexion sur une gouvernance mondiale de l’agriculture.


1 Parrain du MOMA, Marcel Mazoyer est professeur émérite à l’AgroParisTech et ancien président du comité des programmes de la FAO.
2 Seuil, coll. Points Histoire, 2002 (1ère édition 1997).
3 Lire l’article Dans un marché mondial insuffisamment régulé, le droit à l’alimentation ne peut être respecté, publié sur notre site dans la rubrique S’informer et Comprendre le 28/05/07.
4 Organisation des Nations Unies pour l’Environnement
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Paris, le vendredi 24 mai 2019