Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

Rompre avec la « vision libérale bienheureuse »



Interview de Emmanuel Coste,
Président du groupe coopératif Grillon et membre fondateur de Momagri



Les ministres de l’Agriculture et les représentants professionnels de la filière ovine de cinq Etats membre de l’UE (Espagne, France, Grande-Bretagne, Irlande et Roumanie) se sont réunis les 4 et 5 septembre à Limoges autour du sujet : Enjeux et avenir de la filière ovine européenne. Qu’en est-il ressorti ? Peut-on croire qu’il y aura encore des producteurs d’ovins dans 15 ans en Europe?

Cette réunion a permis de démontrer qu’une majorité de responsables politiques et de professionnels de la filière ovine s’accorde en Europe sur l’ampleur de la crise et sur la nécessité de sauver la filière ovine.

J’observe également que la conception de l’agriculture comme simple activité marchande cède petit à petit la place à une reconnaissance du rôle stratégique de ce secteur pour chaque pays, pour l’équilibre des territoires, pour l’environnement, mais aussi pour la transmission d’une culture et pour la santé... .

En revanche, il reste des divergences entre Etats membres de l’UE sur les solutions à mettre en place pour résorber la crise !

A titre d’exemple, et pour citer l’interrogation posée récemment par François Fillon, lors de son intervention au SPACE à Rennes, quelle doit être la place des DPU dans la future politique agricole européenne ? En effet, les implications de ce soutien ne font pas l’unanimité, car il déresponsabilise l’agriculteur, en leur attribuant des aides financières quelle que soit la production réalisée. Certes, plusieurs Etats membres ont déjà totalement découplé leurs aides, mais faut-il encourager un système qui vise à couper le lien de l’agriculteur à sa production ? Ayons ce débat dans le contexte actuel de retour des crises alimentaires mondiales!

Et n’oublions jamais que la raison d’être de l’agriculteur est de nourrir le monde, même si certains ont encore en tête la vision « romantique » selon laquelle le métier d’avenir de l’agriculteur serait d’être le « jardinier des grands espaces ». Un long chemin reste encore à parcourir pour que « l’acte de production » revienne au cœur de la réflexion qui aboutira à un projet de réforme de la politique agricole européenne.

Pour répondre à votre question sur la survie de la filière ovine en Europe, je pense que nous élèverons encore des moutons dans 15 ans, si l’UE met en place des mécanismes de gestion des crises et de soutien qui ne s’arrête pas à la constitution d’un fonds financier ou de mécanismes assurantiels. Parmi les différentes pistes de réflexion, on nous propose un rôle plus actif de la filière. Nous envisageons ainsi de fournir aux autorités publiques des indicateurs précis sur l’évolution de nos coûts de production (prix des différents intrants, coûts salariaux …) afin de mieux les sensibiliser au danger d’une mise en concurrence avec des productions hyperconcurrentielles qui reposent soit sur un dumping salarial ou environnemental, soit sur des avantages géographiques concurrentiels (Nouvelle-Zélande). En contrepartie, nous aurons une responsabilité dans la « mise à niveau » de la structure de nos exploitations : il est certain que nous devons encourager les regroupements de l’amont à l’aval pour augmenter notre compétitivité.

Mais attention, il n’y a pas « 36 solutions » pour faire face à la crise actuelle. Les idées actuellement sur la table vont dans la bonne direction, mais il faut aller plus loin … . C’est la raison pour laquelle, je suis l’un des membres fondateurs du think tank momagri (mouvement pour une organisation mondiale de l’agricole) qui fait des propositions en faveur d’une gouvernance mondiale de l’agriculture. La réforme de la PAC ne doit pas être exclusivement guidée par des considérations budgétaires et commerciales. Les enjeux en termes de sécurité alimentaire, de développement et d’environnement sont tels qu’il est essentiel de renouveler nos modèles de pensées. L’Europe peut être à l’initiative d’un projet alternatif aux seules politiques néo-libérales qui nous sont proposées aujourd’hui. A cet égard, momagri plaide en faveur de politiques de régulation qui reposeraient notamment sur des prix d’équilibre correspondant à un niveau de rémunération équitable pour les producteurs. Le prix d’équilibre serait différencié par grande zone économique homogène, regroupant des pays ayant des niveaux de développement équivalents et des problématiques démographiques, sociales et de croissance proches. C’est ainsi que le niveau de ces prix pourrait être choisi, de telle manière que les dits prix assurent une rémunération minimale, en fonction de paramètres liés au degré de développement des pays.

Le débat n’est pas clos, les choses sont en train de bouger dans le bon sens !



Pensez-vous que les conditions sont en passe d’être réunies pour que l’UE prenne enfin conscience de l’erreur idéologique qu’elle commet en déréglementant le secteur agricole ?

Notre filière a été le « laboratoire » pour expérimenter les « soi-disant bienfaits » d’une libéralisation des échanges internationaux.

Résultat, sous couvert du développement du commerce international, la libéralisation des échanges mondiaux de viande ovine décidée en 1994, a décimé notre filière, en créant, en parallèle, les conditions de l’émergence durable du monopole de la Nouvelle Zélande !

A l’époque, la suppression des droits de douane pour les produits en provenance de l’Océanie et de l’Amérique du Sud, sans prendre en considération les différences fondamentales de compétitivité entre régions, a été fatale pour un grand nombre d’exploitants européens et pour la production ovine dans son ensemble. Et la situation n’a cessé d’empirer depuis.

Malgré cette situation, Marian Fischer Boel, Commissaire à l’Agriculture et au développement durable, persiste et signe en tentant de « vendre » aux Etats membres, à grand coup de communication, son Bilan de Santé qui occulte totalement la réalité du fonctionnement des marchés agricoles.

Ainsi l’hypothèse centrale sur laquelle reposent ses « propositions politiques », est celle d’une tendance linéaire haussière des prix agricoles pour les prochaines années. Or, l’histoire de l’agriculture et le modèle économique momagri prouvent que cette hypothèse est fausse et dangereuse.

Ainsi les premières simulations de ce modèle démontrent que la libéralisation des échanges agricoles accroît la volatilité des cours agricoles. Pire, la spéculation qui se développe depuis quelques années sur les marchés agricoles amplifie ce phénomène. Un indicateur du momagri évalue l’impact de la spéculation à un doublement de la volatilité naturellement déjà importante. Les premières simulations du modèle économique « momagri » indiquait dès le printemps une forte baisse des cours des céréales et de la viande bovine, ce qui est en train de se réaliser. Nous entrons véritablement dans une période d’instabilité dangereuse tant pour les producteurs, que pour les consommateurs qui appelle un retour de l’action politique.

Même au sein de certaines grandes organisations internationales, la croyance dans une demande mondiale qui soutiendrait durablement les prix agricoles à la hausse commence à vaciller. Espérons que la Commissaire européenne à l’Agriculture, porte-parole d’une« vision libérale bienheureuse », saura entendre les débats contradictoires qui se multiplient partout en Europe, mais aussi dans le reste du monde.

Pour en revenir à la production ovine, il est urgent de changer de direction, car plus de la moitié des éleveurs en Europe ont plus de 50 ans. Si aucun signal fort n’est donné à la profession, nous assisterons à une véritable révolution silencieuse, à savoir la disparition irréversible de toute une filière. Et, lorsqu’un agriculteur disparaît, c’est tout un savoir-faire et une culture qui sont perdues à jamais pour la communauté.

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Paris, le vendredi 24 mai 2019