Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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Témoignage

Réguler les marches agricoles afin de prévenir
les crises agricoles et alimentaires et donner de la visibilité
aux agriculteurs : quelques principes majeurs



Institut Sénégalais de Recherches Agricoles (ISRA)

La seconde édition du DAKAR AGRICOLE qui s’est tenue en avril 2011 au Sénégal a engagé, dans le contexte du G20 Agricole, une dynamique de réflexion sur la volatilité des prix agricoles, la régulation des marchés et la gouvernance mondiale. La DECLARATION de DAKAR 2011 a ainsi appelé à une amélioration de la coordination des Organisations internationales dans la perspective de réguler les prix des matières premières agricoles.

Alors que des grandes orientations sont actuellement posées par le G20 Agricole, Momagri, en collaboration avec d’autres experts de différents pays du monde, poursuit son travail d’analyse pour contribuer à la définition de la future gouvernance agricole et alimentaire mondiale.

Comprendre la diversité des politiques agricoles dans le monde est un préalable pour définir des propositions politiquement acceptables. C’est ainsi que nous vous présentons le point de vue de l’Institut Sénégalais de Recherches Agricoles (ISRA) selon lequel la régulation est notamment à mettre en perspective avec les objectifs de développement, et non plus seulement avec l’idéal de libéralisation du commerce international. Cet article est un intéressant témoignage des résultats des politiques agricoles menées au cours de ces dernières années au Sénégal.

La rédaction momagri




Introduction

L’Agriculture pour nourrir les peuples du Monde a connu au cours de l’histoire des hommes des évolutions parfois surprenantes. Les progrès ont été fulgurants. Les défis de l’agriculture au sens large sont innombrables, eu égard à la croissance de la population mondiale, aux besoins des populations de plus en plus exigeantes (notamment en qualité), mais aussi au souci de maintenir la durabilité des écosystèmes. Mais cette évolution, en dépit de la mobilisation effrénée d’outils de production se modernisant davantage, se fait progressivement en tirant les méthodes traditionnelles. Le mobile est le relèvement du niveau de productivité, mais faudrait-il comprendre pour combien de temps encore ?

L’agriculteur est-il au cœur de la marche vers le progrès ? Y trouve t-il son compte par la formation et l’amélioration des revenus ? Ses produits sont-ils mis sur le marché sans contraintes majeures ? La formation des prix sur le marché est-il au bénéfice partagé équitablement entre tous les acteurs en jeu ? Les gains tirés de la commercialisation des produits agricoles sont-ils suffisamment attractifs pour le producteur agricole au point de justifier la vente du surplus de sa production ? Le fonctionnement des marchés agricoles à différents échelons permet-il de prévenir les crises agricoles et alimentaires, particulièrement dans les pays les plus vulnérables ? Les agriculteurs se reconnaissent-ils dans les schémas actuels établis dans les marchés agricoles ?

La réflexion autour de ce questionnement constitue une occasion d’évoquer quelques enjeux d’une bonne régulation des marchés agricoles, son impact sur la prévention de risques de crises alimentaires, mais surtout sur la visibilité du producteur. Cependant, la régulation des marchés agricoles, (différente de l’administration des marchés) repose sur des principes et outils. Ceux-ci sont en constante mutation, mais le but final demeure la gestion de la sécurité alimentaire et la lutte contre la pauvreté des populations.

1. Les interprofessions, outils de régulation des marchés agricoles

La régulation des marchés s’inscrit dans un cadre plus large de débats en économie du développement, où se pose notamment la question du rôle respectif de l’État et des acteurs privés dans la régulation des activités économiques. Il faut cependant partir de la régulation des marchés nationaux pour ensuite l’étendre à une dimension plus régionalisée. Quelques exemples pertinents méritent d’être soulignés.

La Nouvelle politique agricole (NPA) au Sénégal a été marquée par l’émergence de différents types d’organisations. La première génération d’organisations s’était fortement orientée sur la substitution à l’État en s’impliquant dans les activités de production, transformation et commercialisation. Ces organisations prennent la forme de groupements d’intérêts économiques mais également d’associations villageoises.

Des dispositifs de coordination privée ont émergé par la suite au niveau des filières pour la prise en charge de la fonction de gestion des intrants, de négociation et de fixation des prix. Ces dispositifs sont d’une grande diversité : Ils prennent la forme d’interprofessions, de cadres de concertation locale ou nationale, de tables filières ou d’observatoires. Ces dispositifs contribuent également à la maîtrise de l’information sur les marchés permettant ainsi de limiter les imperfections. Ce schéma constitue sans doute un levier performant de régulation des marchés agricoles.

Considérant l’exemple du Sénégal, dans le cas des filières céréales, la suppression de la Caisse de péréquation et de stabilisation des prix en 1996 a marqué une étape déterminante dans l’évolution de leur environnement économique et institutionnel. Le retrait de la Caisse de péréquation de la vente de riz local et de l’importation au profit des importateurs privés a entrainé la levée des mécanismes de protection basée sur les prix administrés a accentué la concurrence entre le riz importé et le riz local. Il a également contribué à reconfigurer la filière avec l’émergence des acteurs privés, la mise en place de dispositifs collectifs privés de coordination comme l’Union nationale interprofessionnelle du riz (UNIRIZ), le Comité interprofessionnel du riz (CIRIZ) et la fédération des producteurs autogérés. Les dispositifs de coordination sont également mixtes et orientés sur les questions de régulation des marchés et de la filière. C’est le cas de l’observatoire national du riz (ONIRIZ), le Comité National de concertation sur la filière rizicole.

Éléments de discussion

Le retrait de l’État de plusieurs fonctions dans les filières agricoles a-t-il pour autant permis une meilleure régulation des marchés agricoles ? Les impacts de la libéralisation sur le fonctionnement des filières et des marchés agricoles sont très mitigés. Le constat reste que les questions de régulation des filières et marchés agricoles se sont de plus en plus posées avec l’arachide, le riz mais également d’autres produits comme la viande avicole, l’oignon. Cette situation a conduit à la mise en place de structures d’arbitrage comme l’Agence de régulation des marchés. La coordination des actions (concertation) autour de l’oignon local constitue une expérience originale de la régulation des marchés agricoles, donnant de la lisibilité aux producteurs d’oignon. En dépit des difficultés dans la mise en œuvre, les résultats en matière de régulation demeurent louables.

 
Intervention de l’ARM dans la régulation du marché de l’oignon au Sénégal

Le marché de l’oignon est caractérisé par deux périodes de pic de la production de mars en mai et de juillet en septembre. L’offre locale étant importante, la présence d’oignons importés sur le marché entraîne une baisse considérable des prix et engendre des méventes. La commercialisation de l’oignon pose ainsi le problème de la concurrence et de la complémentarité entre filières. La stratégie mise en place par les producteurs et les importateurs sous l’impulsion de l’ARM est une régulation temporaire des flux avec le gel des importations en fonction de l’arrivée de l’oignon local sur le marché. La gestion des flux d’importations fait suite à différents mécanismes de régulation notamment le contingentement des importations jusqu’en 1995 abandonné suite à la hausse du prix CAF de 50,8 % lors de la dévaluation, de 26,5 % lors de l’entrée en vigueur du TEC et la TVA de 18 % en 2000 ainsi que les contrats avec les commerçants de l’UNACOIS1 en 2000-2001.

 


2. Instabilité des marchés mondiaux et régulation : l’enjeu du poids des filières domestiques

La crise agricole et alimentaire de 2007 a mis à l’évidence les efforts à entreprendre dans l’amélioration de la régulation des marchés agricoles. En effet, les fortes fluctuations des prix durant le deuxième trimestre 2007 marquent une nouvelle étape dans l’intervention des États dans le fonctionnement des filières.

La forte inflation a montré ainsi les limites de la libéralisation et des mécanismes de prix dans la régulation des marchés. Les mesures mises en place face à l’instabilité des marchés mondiaux des produits agricoles et alimentaires ont porté sur les subventions des prix à la consommation par la levée temporaire de la TVA et des droits de douanes. Ces interventions montrent que les politiques de régulation sont fortement liées au niveau de développement des filières domestiques et leur capacité à répondre à la demande. De plus, ces politiques ont eu par endroit des impacts sur l’organisation de filières locales.

Dans le cas du lait au Sénégal, l’inflation mondiale de plus de 100% sur le prix de la poudre a conduit à des ajustements temporaires de gel des droits de douane et de la TVA. On a noté une légère baisse des importations en volume en 2007 liée à la flambée des prix sur le marché international mais qui n’a pas enrayé la croissance du coût des importations qui est passé de 25 milliards de F CFA en 2002 à 58 milliards de F CFA en 2007. Les mesures fiscales2, même si elles permettent de maintenir le prix du lait à des niveaux raisonnables, ne dispensent guère d’un renchérissement du coût du lait, et ne peuvent s’inscrire dans la durabilité. L’emballement des prix du lait importé a ainsi entraîné une montée des prix du lait local.

La régulation a fini par déstabiliser le fonctionnement de la filière laitière locale par des arbitrages opérés par les agropasteurs (exemple de ceux du Département de Kolda au Sud du Sénégal) pour vendre au prix fort directement aux détaillants détenant des cantines à lait reconstitué à base de poudre de lait à la place de l’approvisionnement des unités de pasteurisation. Les PME laitières à base de lait local fonctionnant sous ce régime ont connu des épisodes de pénurie de matière première, en raison de la situation de concurrence créée par l’instabilité des marchés mondiaux du lait.

Entre 50% et deux tiers du lait consommé au Sénégal est importé. La poudre de lait fait l’objet d’une protection minimale3(7,7%) tandis que les autres produits laitiers transformés sont eux aussi peu protégés (22,7%). Les effets immédiats des contraintes de la régulation des marchés du lait ont été répercutés au consommateur. Il s’agit principalement d’effets d’ajustement :
    - maintien d’un prix apparent à la consommation mais qui correspond en fait à une réduction du volume des sachets vendus ;

    - ajustement par la baisse de la qualité : plusieurs industriels ont modifié leur process et augmenté le taux de dilution de la poudre dans l’eau ;

    - importation de poudre de lait de moindre qualité. Certains importateurs, qui initialement s’approvisionnaient en lait contenant de la matière grasse animale se sont rabattus sur le lait ré-engraissé avec des matières grasses végétales. D’autres ont tenté d’introduire du lait en poudre à faible teneur en matière grasse animale ;

    - diversification des productions : certaines installations industrielles utilisées pour la transformation du lait ont pu être redéployées pour la transformation d’autres types de produits, par exemple la transformation de jus de fruit ;

    - efforts accrus de publicité : les niveaux de vente dans les industries laitières ont baissé de 10 à 20% (sauf septembre et octobre 2007, pendant le Ramadan) car la hausse des prix a profondément affecté le pouvoir d’achat des consommateurs. En 2008, pour reconquérir les marchés, les industriels ont recruté de nouveau des agents commerciaux et ont investi dans la communication ;

    - dans les Niayes et la zone périurbaine de Dakar, qui est une zone d’élevage intensif, les dépenses en aliment bétail (concentré et fourrage) sont de plus en plus contraignantes. Face au renchérissement des intrants et de l’énergie, les éleveurs des fermes intensives ont augmenté le prix du litre de lait cru (de 500 à 600 francs CFA entre 2007 et 2008). Ils ont pu commercialiser le lait facilement car les consommateurs se sont rabattus sur le lait local suite à l’augmentation du prix du lait importé ;

    - dans la région de Kolda, ce sont les systèmes agropastoraux extensifs qui dominent. Depuis 1996, de nombreuses mini laiteries artisanales se sont créées en zone périurbaine, augmentant la collecte en milieu rural. Depuis 2007, le lait local devenant compétitif, on a observé un regain d’activités des petits éleveurs colporteurs vendant au porte à porte le lait acheté dans les villages périurbains. Pour les éleveurs, ce débouché est intéressant, car ces acteurs informels proposent des prix plus élevés que les mini laiteries ;

    - synergie industriels /producteurs locaux. Depuis la crise sur le marché mondial du lait, les laiteries et les producteurs voient davantage la nécessité de former des alliances, à travers une prise de position commune vis-à-vis de l’État (demande de maintien de la taxe conjoncturelle à l’importation sur le lait UHT, qui n’a finalement pas abouti). Les industriels demandent la taxation des importations dans le but de renforcer les filières laitières locales (que ce soit le lait de collecte ou le lait reconstitué) et des subventions aux investissements visant à valoriser les ressources locales.

3. L’agriculture à l’épreuve du marché

Le marché a intégré l’espace paysan, modifiant ainsi les structures et remodelant l’évolution de la ruralité africaine. On assiste à une diversification des productions et à la multiplication des volumes et de la valeur des transactions. La libéralisation des filières agricoles intervenue à partir du milieu des années 1980 a eu des répercussions importantes sur le mode de vie des populations rurales et sur l’approvisionnement des marchés urbains. Certaines filières ont stagné suite au retrait de l’État, d’autres se sont dynamisées. Les transformations politiques libérales ont ainsi accéléré la pénétration du marché dans l’économie paysanne africaine.

Le Sénégal, au cours du dernier quart de siècle, est passé d’un modèle d’économie administrée à un modèle d’économie libéralisée. Ces options politiques ont conduit à une réorganisation lente mais profonde des systèmes d’encadrement, de production et de commercialisation des produits agricoles.

Le Sénégal est l’un des pays les plus urbanisés de l’Afrique de l’Ouest, modifiant ainsi les systèmes commerciaux, partant, l’économie rurale. L’économie urbaine est de plus en plus tournée vers l’extérieur. Les agriculteurs Sénégalais ont-ils pu tirer partie des politiques de promotion du modèle marchand, dans le cadre d’une concurrence accrue des importations de produits alimentaires ? L’agriculture de subsistance a-t-elle finalement laissé la place à une agriculture vivrière marchande ou à une agriculture dite « commerciale » ? Il est cependant utile de mesurer l’impact de ces mutations sur la visibilité du producteur.

Les principes déterminants de la régulation des marchés dans une agriculture à l’épreuve du marché peuvent apparaitre sous forme de besoins de globalisation des actions notamment dans le cadre de blocs régionaux d’échanges de produits agricoles et de renforcement de capacités des agriculteurs, pour accroître le pouvoir de négociation selon des liens gagnant-gagnant. Ces principes requièrent une harmonisation des politiques agricoles à l’échelon sous régional, voire régional.

Conclusion

Les principes de régulation des marchés agricoles relèvent de dispositions politiques accompagnant les efforts de croissance de la productivité, mais aussi de l’accès aux marchés. La formation et la consolidation de blocs régionaux contribuent à augmenter la constitution de revenus des petits producteurs ainsi que de l’agrobusiness, à réduire la fracture agricole mondiale, les crises agricoles et alimentaires qui fragilisent les nations agricoles les plus pauvres ainsi que leurs populations paysannes. La régulation tiendra également compte également de l’évolution démographique des nations et des besoins des consommateurs.



Bibliographie indicative

DIA D., NGOM Y., DUTEURTRE V., DIEYE P. N., DUTEURTRE G., BROUTIN C. (2008) : Étude de l’impact de la hausse des cours du lait et des produits laitiers sur les producteurs et les consommateurs : Étude de cas du Sénégal. IRAM, GRET, ISRA, CIRAD. 60 p.

DUTEURTRE G., DIEYE P.N. (Éd.), 2008 : Les organisations interprofessionnelles agricoles : de nouveaux outils de régulation des marchés ?, Institut sénégalais de recherches agricoles, Dakar, 192 p.

DUTEURTRE G., DIÈYE P.N., DIA D., 2005 : « Ouverture des frontières et développement agricole dans les pays de l’UEMOA : l’impact des importations avicoles et laitières sur la production locale au Sénégal », Études et Documents, Institut sénégalais de recherches agricoles, vol 8, n° 1, 78 p

DUTEURTRE G., FAYE M. D., DIEYE P.N. (Dir.), 2010 : L’agriculture sénégalaise à l’épreuve du marché. ISRA, Karthala, Paris, pp 305-328).

1 Union nationale des commerçants et industriels du Sénégal
2 Mesures d’exonération des droits de douane sur la valeur des importations de poudre et de la TVA sur les ventes de lait en poudre ; fixation de barèmes de prix publics plafond du lait en poudre au détail (région de Dakar uniquement)
3 Le niveau de protection appliqué dans le cadre du TEC était déjà très faible et le Sénégal, en situation de price-takers avait très peu de marge de manœuvre pour faire face à la volatilité des prix
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Paris, le vendredi 31 octobre 2014