Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

Recomposer le puzzle du dialogue



Virginie Allaire-Arrivée, ancienne Conseillère du Président de l’Assemblée Permanente des Chambres d'agriculture (APCA) et Directrice de Coop de France Ouest

,
Revue Chambres d'agriculture n° 970 de février 2008 « Vers une agriculture durable…dans le cœur des français ».


Le regard de la société sur le monde agricole a changé. Entre incompréhension et éloignement, l’agriculture doit se réinventer et la société doit s’adapter aux nouvelles attentes émanant de la sphère agricole. C’est ainsi que Virginie Allaire-Arrivé, ancienne conseillère du Président des Chambres d'agriculture (APCA) et aujourd’hui directrice de Coop de France Ouest, s’est attardée sur les futurs rapports que pourront entretenir la société et celle-ci. L’évolution du métier d’agriculteur et l’émergence de problématiques telles que la santé publique, le financement des politiques agricoles, le bien-être animal préfigurent, en effet, un profond changement. Pour l’heure, tout reste à (re)construire vers davantage de dialogue et d’adaptation des besoins de tous.




En quelques années, les malentendus entre le monde agricole et le reste de la société se sont accumulés : décalage entre les réalités de l’agriculture d’aujourd’hui et les représentations des citoyens, décalage entre les attaques récurrentes contre l’agriculture, ses pratiques, ses produits et une image qui demeure positive dans l’opinion publique1 , décalage entre les rythmes de vie des agriculteurs et des autres acteurs, alors que leurs aspirations convergent, décalage entre les attentes des citoyens… et les pratiques du consommateurs… tout conduit à réinterroger le lien entre l’agriculture et la société, pour le refonder.

Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Les analyses sur ce sujet sont nombreuses. Pour l’essentiel, elles mettent en évidence la perte de repères d’une population de plus en plus urbaine, qui aboutit à l’idéalisation de l’agriculture d’antan. Bien avant nous, les Britanniques dont l’exode rural s’est achevé dans la première partie du XIXe siècle, ont connu ce phénomène. Les agriculteurs ressentent cette situation comme une injustice. En effet, nous venons d’enregistrer 50 années de progrès très rapide à l’échelle de l’histoire, sur les plans technologique, économique et social. L’agriculture française est sortie de son sous-développement et les agriculteurs de leur misère. La France a exorcisé ses craintes de famines et de sujétion en conquérant son indépendance alimentaire.

En 1945 un agriculteur nourrissait 2,5 personnes, en 2005, il en nourrit 60. Les assiettes sont pleines, les territoires aménagés, l’espérance de vie n’a jamais été aussi élevée. Les agriculteurs ont joué un rôle clé dans ces réussites.

Pourtant, leurs messages semblent inaudibles, ce qui accroît leur mal-être.

Le contexte économique de dérégulation et d’ouverture des marchés ne suffit pas à expliquer cette remise en question aussi profonde des agriculteurs. C’est bien le lien à la société qui est réinterrogé et ce lien n’est pas univoque : certes la société pose un regard nouveau sur l’activité agricole, mais les agriculteurs eux-mêmes expriment des attentes nouvelles à l’égard de la société dans laquelle ils évoluent désormais.

Quel avenir pour la relation entre l’agriculture et la société ?

Plusieurs points de clivage sont d’ores et déjà repérés. Ainsi, trois variables vont peser, à des degrés divers, pour définir la relation entre l’agriculture et la société au sein de la société de demain. Ces variables sont d’ailleurs déjà présentes sous forme de signaux certes faibles mais insistants !

Dans la sphère professionnelle, la confirmation de la « banalisation » de l’activité agricole. Le terme peut heurter dans un secteur qui depuis 50 ans n’a eu de cesse de cultiver sa « spécificité », y compris dans ses services (régime social et fiscal ad hoc, politique des structures, services de développement….). Le développement des formes sociétaires (20 % du nombre des exploitations), du salariat (28 % des actifs), des installations hors cadre familial, l’élévation du niveau de formation initiale, traduisent un rapprochement avec les autres activités économiques, une forme d’entrée dans le droit commun. Les nouvelles attentes des jeunes agriculteurs à l’égard des structures professionnelles de développement mises en place par leurs aînés, démontre bien qu’une évolution forte est en train de s’opérer. La création du fonds agricole par la loi d’orientation agricole de 2005, sur le modèle des fonds de commerce, s’inscrit dans cette nouvelle logique. Toutefois l’indicateur qui illustre le mieux cette évolution est celui du phénomène nouveau des départs précoces2, c’est-à-dire non motivés par des difficultés économiques. Ainsi, l’agriculture peut n’être désormais qu’une étape dans une vie professionnelle diversifiée. Si l’agriculture reste une « passion », elle ne tient plus du sacerdoce. C’est un changement culturel important, qui a des conséquences directes sur l’identité de l’agriculture et des agriculteurs.

Dans la sphère sociétale, La société française traverse plusieurs tendances de fond.

Transformation du rapport au progrès technologique, qui ne serait plus synonyme de progrès social. Transformation du rapport au vivant et à la mort, qui remet en cause la consommation de produits carnés, comme en témoignent les campagnes d’opinion récentes sur le bien être animal. Emergence des questions de santé publique et résurgence des questions de sécurité alimentaire, prise au sens quantitatif et qualitatif. Sondage après sondage, pour les citoyens, la fonction première de l’agriculture demeure de nourrir la population3. Dans un contexte de forte progression démographique à l’échelle mondiale, d’une perception de la montée des risques géopolitiques, cette préoccupation est amenée à s’affirmer. Les questions de santé, fortement anxiogènes pour la population, acquièrent une « visibilité » politique qu’elles n’avaient pas il y a quelques années : lutte contre l’obésité, interrogations sur l’impact des pesticides, des OGM… les agriculteurs vont être de plus en plus interpellés. Pourtant les cadres de ce débat ne sont pas encore clairement posés : alors que les normes françaises et européennes sont parmi les plus drastiques du monde. Qui interpelle la qualité, la sécurité sanitaire et les modes de production des produits importés ? Notons que les associations de consommateurs sont singulièrement absentes dans cette controverse, comme en témoigne leur silence à l’occasion de la sortie du rapport de l’Office Alimentaire et Vétérinaire (OAV)4 européen critiquant sévèrement le système de contrôle sanitaire au Brésil.

Dans la sphère politique, les préoccupations croissantes de la population vis-à-vis des finances publiques européennes, nationales et locales. En France, le poids accumulé de la dette des collectivités territoriales depuis 25 ans devient un enjeu politique et de société qui devrait trouver sa traduction dans une maîtrise accrue des dépenses. Au niveau européen la limitation du budget de l’Union à 1 % du PIB laisse peu de marges de manoeuvre. Dans les deux cas, le niveau des politiques de soutien à l’agriculture, jugé excessif par une large partie de la classe politique et des citoyens, pourrait faire les frais d’un réajustement. Jusqu’à présent, notamment depuis la réforme de la PAC de 1992, le contribuable prenait à sa charge ce qui n’était pas payé par le consommateur. Dans ce contexte budgétaire aujourd’hui tendu, cet équilibre fragile va être remis en cause, compte tenu notamment du contexte de prix hauts.

Quelles peuvent être les conséquences et les enseignements à en tirer ?

Elles sont multiples, comme les pièces d’un puzzle à recomposer. Parmi celles qui concernent le plus les organisations professionnelles agricoles, on peut citer entre autres :

> Des lieux de concertation et de structuration des débats à réinventer.

Le monde agricole est traditionnellement présent dans les institutions françaises à travers des élus issus de ses rangs ou des représentants professionnels siégeant dans différentes instances. Pourtant, et c’est un fait majeur des 10 dernières années, l’animation du débat public se fait de plus en plus souvent hors de ces cadres structurés : dans des « collectifs », des Think Tank ou assimilés, des ONG…quand elle n’est pas dématérialisée (blogosphère…). Désormais, le lien de l’agriculture avec la société se tisse aussi dans ces nouveaux cadres.

La capacité à mettre en débat les sujets de controverse, à en maîtriser la forme, qui compte autant que le contenu, va être déterminante : l’ingénierie du débat doit devenir une nouvelle compétence des agriculteurs et de leurs représentants 5.

> Une adaptation des services aux agriculteurs, au regard de l’évolution de leurs besoins : la réponse standardisée selon les grands parcours technico-économiques n’est plus de mise. Il s’agit donc, pour les organisations agricoles, d’entamer, voire d’accélérer leur mutation pour se rapprocher au plus près de ces nouvelles attentes.

> Une adaptation des politiques agricoles pour « embrasser » cette diversité.

Ce n’est pas le chantier le plus simple car comment faire du « sur-mesure » sans complexifier de façon excessive, tout en préservant une cohérence d’ensemble, avec des budgets au mieux constants ? La complexité excessive et la sur administration des dernières années sont aujourd’hui largement rejetées par les agriculteurs eux mêmes : des formes nouvelles de réponses sont à inventer.

Le regard de la société sur l’agriculture a changé : il est à la fois plus exigeant et bourré de contradictions. Mais il n’est jamais indifférent ! Les questions alimentaires reviennent au premier plan des préoccupations des citoyens, sous l’angle de la santé, mais également sous celui de la disponibilité des denrées à un prix abordable. Ce nouveau regard est une chance pour le monde agricole dans la mesure où il s’organise pour y répondre.



Parfaitement conscient de ces « clivages » et des dangers auxquels ils peuvent mener, le MOMAGRI partage ce constat qui illustre les caractères stratégique et spécifique de l’agriculture. Il promeut depuis bientôt trois ans un débat renouvelé sur le devenir de l’agriculture. Un débat d’autant plus urgent que dans la période actuelle, certaines décisions irréversibles relatives notamment au futur de la PAC ou aux négociations au sein de l’OMC sont sur le point d’être prises. Elles pourraient notamment accentuer ce clivage entre l’agriculteur et le citoyen et par là-même renforcer les risques auxquels sont soumis les Etats en termes de sécurité alimentaire.

1 Sondage OpinionWay, 2007
2 Voir les enquêtes annuelles du CNASEA Chambres d’Agriculture n° 970 – Février 2008
3 Voir les sondages réalisés régulièrement pour la SAF ou à l’occasion des éditions du Salon de l’Agriculture
4 OAV, Office alimentaire et vétérinaire, mai 2006
5 Voir à ce sujet, les travaux de la mission des Agrobiosciences (Toulouse)

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Paris, le vendredi 24 mai 2019