Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

Mesurer la résilience dans un monde volatile



Christopher B. Barrett, Derek Headey, the International Food Policy Research Institute (IFPRI)1


La conjonction de risques exogènes (risque climatiques, risques politiques…) et endogènes (retournement des cours, spéculation excessive, comportements des opérateurs de marchés) rend d’autant plus vulnérable certaines zones du monde à des crises alimentaires permanentes, et ce alors que l’on observe des avancées certaines dans la lutte contre l’insécurité alimentaire dans d’autres zones géographiques.

Dans un récent rapport de l’IFPRI, dont nous reproduisons ici un extrait2, deux chercheurs interrogent notre capacité à construire la résilience en matière de sécurité alimentaire dans un contexte doublement exposé aux désastres d’origine naturelle et humaine. Le statu quo en matière de lutte contre l’insécurité alimentaire n’étant plus viable, Ils proposent dans cette optique la mise en place d’un système multinational s’appuyant sur des « sites sentinelles » dans les régions du monde les plus vulnérables.

Cependant, si ce genre d’initiative paraît crucial à l’heure où le risque de nouvelles crises alimentaires est de plus en plus prégnant, les systèmes actuels de prévention et d’atténuation des crises – aussi sophistiqués qu’ils puissent l’être – continueront à souffrir d’un manque d’efficacité tant que ne seront pas mis en place des mécanismes de régulation des marchés et de contrôle de la volatilité des prix agricoles.

La rédaction de momagri




Une partie importante de la population mondiale, pauvres et sous-alimentés chroniques, vivent dans un monde de plus en plus volatile. La relation entre changement climatique, croissance rapide de la population, conflits et volatilité des prix alimentaires semble avoir déjà poussée plusieurs régions pauvres en état de crise permanente, alors que le reste du monde profite de progrès sans précédent contre la pauvreté. Cette situation préoccupante, en plus d’interactions intimes entre les chocs à court terme et le développement à long terme, catalyse beaucoup d’intérêt dans la construction de la résilience, et dans ce que cela implique dans la compréhension des causes et des conséquences de la vulnérabilité aux catastrophes naturelles et d'origine humaine.

Dans cet article, nous cherchons à savoir ce qu’implique ce paradigme dans la mesure et l'analyse de la résilience. La résilience est une question de dynamique complexe. Les stress écologiques, économiques, démographiques et sociaux plus lents créent la vulnérabilité aux chocs à court terme, ce qui peut avoir des conséquences à long terme et renforcer les vulnérabilités déjà existantes. Selon nous, cette conception de base de la résilience a des implications fondamentales sur les mesures. Tout d'abord, la résilience ne peut être mesurée et comprise que par des enquêtes de plus haute fréquence qui captent les causes et les conséquences des facteurs de stress et des chocs variables dans le temps, y compris les chocs saisonniers. Ensuite, la résilience ne peut être comprise que par des enquêtes qui saisissent la complexité multidimensionnelle des facteurs de stress, les chocs, et les boucles de rétroaction, y compris les interactions complexes entre les forces économiques, sociales et écologiques. Enfin, les facteurs de stress sous-jacents qui créent la vulnérabilité ainsi que les interventions qui renforcent la résilience réduisant ainsi la vulnérabilité, ne peuvent être mesurés et évalués que sur le long terme.

Cette conception nous pousse à aller plus loin que la recherche sur la résilience, la mesure de la sécurité alimentaire et la nutrition, et nous amène à développer une stratégie plus large afin d’améliorer et de développer la surveillance, la mesure et l'analyse des populations les plus vulnérables du monde. Ainsi, nous proposons d’élaborer un système multi-pays de haute fréquence, et à long terme, des sites sentinelles des régions les plus vulnérables du monde. Appliqué selon nos propositions, ce système serait un investissement rentable pour les efforts de renforcement de la résilience, car il servirait à des fins multiples. Ce système offre le seul moyen rigoureux de surveillance de la vulnérabilité et de la résilience dans les régions les plus instables du monde. Il renforcerait les systèmes d'alerte précoce existants en les complétant par des indicateurs au niveau des ménages. Il permettrait d'améliorer le ciblage des ressources d'urgence. Il serait un parfait instrument de diagnostic des causes sous-jacentes de la vulnérabilité, et d’identification des seuils clés de la résilience, et de conception de stratégies appropriées pour le renforcement de la résilience. Enfin, il fournirait une base rigoureuse pour les évaluations à grande échelle des activités pour le renforcement de la résilience.

Outre toutes les justifications d’un tel système, le diable se cache nécessairement dans les détails, et une grande partie de cet article concerne ces détails. Principalement, pour apprendre de l'expérience, examinons d’abord les stratégies de mesure existantes, similaires dans le but ou dans la conception du système sentinelle décrit ci-dessus. Bien qu’ayant apporté des avantages lors de leur mise en œuvre, les systèmes de mesure de haute fréquence à long terme ont été entravés par le coût, le manque de coordination institutionnelle ainsi que l'utilisation et diffusion insuffisantes des données. La nécessité de réduire les coûts et certains avantages, nous oblige à ne considérer que les pays prioritaires pour le développement de sites sentinelles, en se basant sur les indicateurs tels que la nutrition des enfants et la santé, l'exposition aux catastrophes, et les anciens niveaux d'aide d'urgence de la communauté internationale. Vient ensuite la question de la conception de la collecte de données. Elle doit suivre un plan d'échantillonnage et d'enquête hybride afin d’atteindre les différents objectifs mentionnés ci-dessus tout en réduisant les coûts. Nous soutenons également que la prolifération des téléphones mobiles et autres technologies de l'information et de la communication offrent d'importantes possibilités pour un coût-efficacité bien plus intéressant que ce qui existait dans le passé.

Qui, pour contribuer à cet effort ambitieux ? Puisque cette approche répond à de nombreux objectifs et apporte des avantages à plusieurs institutions (secours et développement, recherche, sciences sociales et biophysiques), et que le coût d'un engagement à long terme pour ces enquêtes sentinelles serait important pour un seul organisme, nous proposons un large consortium de donateurs internationaux. Ce consortium devrait tout d'abord établir des partenariats avec les gouvernements nationaux et s'engager sur la surveillance à long terme de la résilience, ainsi que sur la construction d’un fonctionnement intérieur. Une fois cet engagement en place, le consortium devra garantir une présence permanente sur le terrain de partenaires, ainsi que l'expertise technique d'organisations internationales de toutes sortes.

Enfin, nous soutenons que c’est seulement ce genre d’engagement à long terme et coopératif qui peut fournir une base de preuves scientifiques pour diagnostiquer et résoudre les problèmes les plus graves de la faim, de la pauvreté et de la malnutrition sur la planète. Seul ce type de système sentinelle peut générer des données et des preuves nécessaires pour agir dans le renforcement de la résilience et aider la communauté internationale à éliminer l'extrême pauvreté pour les générations futures. Le statu quo n'est tout simplement pas acceptable!

1 Barrett, C., and D. Headey. 2014. Measuring Resilience in a Volatile World: A Proposal for a Multicountry System of Sentinel Sites. 2020 Conference Paper 1. Washington, DC: International Food Policy Research Institute.
2 Barrett and Headey (2014). Reproduit avec la permission de l’IFPRI (The International Food Policy Research Institute).Retrouvez l’intégralité du rapport en suivant ce lien http://www.ifpri.org/sites/default/files/publications/2020resilienceconfpaper01.pdf
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Paris, le mardi 26 septembre 2017