Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage


Le premier modèle économique sur la volatilité en agriculture

Interview de Bertrand Munier,
Chef économiste de momagri
& Peter Timmer,
professeur émérite d’économie à l’université de Harvard, USA


Momagri a réuni, les 4 et 5 juin 2009, à la Sorbonne à Paris, une trentaine des meilleurs économistes agricoles internationaux, lors d’un workshop sur les risques et la volatilité des marchés agricoles. Ce workshop a permis d’exposer à la critique le modèle économique momagri, le seul à modéliser à ce jour la volatilité des cours agricoles en intégrant la spéculation sur les marchés à terme. Un premier article sur le modèle momagri a ‘ailleurs été publié sur le site SSRN « Social Science Research Network » en novembre 20091. En ce début d’année 2010, les professeurs Bertrand Munier, chef économiste de momagri, et Peter Timmer, professeur émérite à l’université de Harvard, reviennent sur les enseignements de ce workshop.
Momagri a réalisé des simulations pour évaluer l’impact d’une libéralisation totale des échanges agricoles, quels sont les enseignements que l’on peut en tirer ?

Bertrand Munier : Le modèle Momagri est en effet achevé pour ce qui en est le corps principal : le module « central » et le module « risque ». Nous avons par ailleurs « achevé » le module « innovation », qui sera bientôt relié au corps principal, et nous sommes en train d’élaborer le module environnement et développement durable. Quelques évolutions potentielles des marchés ont été repérées (c’est en ce sens que l’on parle de « simulations »), pour certaines à partir d’un prototype, l’an dernier.

Ces simulations nous ont permis de commencer à apprécier l’intérêt de notre recherche. Nous avons en effet, en mars 2008, pu identifier comme l’une des éventualités probables de l’année 2008 un scénario de forte baisse des prix des principaux produits agricoles, notamment les céréales et les produits d’élevage. Au même moment, les gourous patentés et les modèles de marché standard prédisaient une stabilité ou une légère augmentation du prix du blé et plus d’un s’est cru en situation d’ironiser sur le modèle Momagri. La fin de l’année 2008 a permis de départager les opinions, ce qui est la loi de ce sport particulier qu’est le travail de modélisation.

Vous travaillez actuellement sur la relation entre le niveau des stocks et la spéculation, pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Bertrand Munier : De façon plus générale, ce que le modèle Momagri enseigne, c’est que les marchés agricoles font désormais partie, qu’on le veuille ou non, des marchés « financiarisés », c’est-à-dire dont les produits servent de supports (« sous-jacents ») à des opérations dérivées de type financier, et notamment des opérations conditionnées par l’évolution des prix du sous-jacent (opérations dites à « options »). L’état des stocks sur de tels marchés est de très grande importance : l’un des résultats les mieux établis est que la baisse de stocks de matières premières entraîne une volatilité accrue des prix, qu’il s’agisse de produits nécessaires aux agriculteurs ou de produits agricoles eux-mêmes. Nos études de l’année 2008-2009 confirment ces résultats. Or, depuis quelques années, non seulement les stocks ont atteint des minima historiques, mais des opérateurs nouveaux se manifestent sur ces marchés de matières premières (et pas seulement de pétrole !). Il ne s’agit pas d’acheteurs de produits au sens habituel, ni de vendeurs au sens habituel, mais d’investisseurs à court terme, qui achètent pour revendre en faisant si possible un profit. Il est donc impossible de donner une image des marchés agricoles qui ne comportent pas ces acteurs nouveaux. Or, ces acteurs changent tout : les prix dépendent davantage d’anticipations, d’appréhension du contexte, d’attitudes par rapport au risque, etc., à l’image des marchés du risque que sont les marchés financiers. L’attitude de conventionnalisme entêté de beaucoup d’économistes, qui maintiennent les seuls termes d’offre - demande pour la réflexion est la source d’un grand malentendu : A tout étudier en termes d’offre et de demande comme à l’habitude, en effet, on ne peut plus comprendre ce qui se passe. Autrefois, il s’agissait d’une approximation, aujourd’hui il s’agit d’une erreur. Si on ne maintient pas les analyses de jadis, la volatilité des prix apparaît comme quasi-inéluctable si on laisse faire et on laisse passer. Il y a un besoin permanent de régulation de la plupart des marchés agricoles, de la même façon que le besoin de régulation des marchés financiers a fini par être admise. A réguler ces derniers sans réguler les marchés agricoles, on va accroître la volatilité des prix agricoles à des niveaux qui seront vite des records eux aussi ! Voilà quelques enseignements forts du modèle Momagri.

Vous avez participé au workshop momagri en juin dernier, pourriez-vous citer les points de consensus qui sont apparus dans cette réunion d’environ trente économistes ?

Peter Timmer : Je pense qu’il y avait trois points d’accord général. D’abord, chacun a reconnu que la stabilité relative des prix des céréales de base, particulièrement l’arasement des pics de prix aigus, est extrêmement importante pour le bien-être économique. Deuxièmement, il n’y a aucun mécanisme de marché qui procure cette stabilité, donc l’intervention gouvernementale sur la formation des prix de marché est nécessaire. Troisièmement, cette intervention doit être pratiquée à travers le marché, et non pas remplacer le marché. Le défi reste pour les gouvernements de trouver une façon efficace de le faire au moindre coût social.

Vous avez présenté un article sur la volatilité des prix des matières premières en Asie. La spéculation a-t-elle joué un rôle dans ce processus ?

Peter Timmer - La réponse à cette question est toujours étonnamment controversée. Je viens d’assister à un workshop sur ce sujet très précis à la FAO à Rome. Des représentants des bourses de matières premières et un certain nombre d’universitaires nient l’impact de la spéculation sur l’existence de pics de prix des céréales. Mon propre article montre clairement que l’accumulation de stocks spéculatifs a entraîné l’apparition de pics de prix sur le marché du riz au niveau mondial, mais ceci n’a pas été dû pour l’essentiel à la spéculation financière. Ma conviction personnelle est que la spéculation financière, dans sa forme la plus large, a exercé une influence significative sur les prix du pétrole et également sur ceux des denrées alimentaires de base autres que le riz, à la fi n de 2007 et au début de 2008.

Bertrand Munier – Profil

Chef économiste de momagri. Bertrand Munier est professeur des Universités et Economie et Gestion à Arts et Métiers ParisTech, à l’ESTP et à l’IAE de Paris (Sorbonne). C’est l’un des spécialistes français du risque et de l’incertitude. Major de promotion de l’IEP d’Aix-en-Provence, il a complété sa formation par aux Etats-Unis dans les Universités de Yale et Princeton. Fondateur du « GRID », Groupe de Recherche sur le Risque, l’Information et la Décision, UMR CNRS (1991-2007), il a également été directeur du département d’Economie et de Gestion à l’Ecole Normale Supérieure de Cachan.

Peter Timmer – Profil

Professeur émerite d’Economie de l’Université de Harvard. Professeur à l’Université de Stanford, Peter Timmer est expert des questions de sécurité alimentaire au sein du think tank américain « Center for Global Development ». Ses recherches portent principalement sur le croissance dans les pays pauvres et plus particulièrement dans les pays asiatiques. Peter Timmer a été l’un des experts en charge de la rédaction du « World Development Report » de 2008 dans lequel la Banque Mondiale souligne l’importance du secteur agricole et sa dimension stratégique.



1 L’article peut être consulté à l’adresse suivante : http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=1508650
Haut de page
Paris, le vendredi 24 mai 2019