Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

La sécurité alimentaire, risque émergent du XXIème siècle : sujet majeur du forum économique mondial



D’après l’étude « Global Risks 2008 » du Forum Economique Mondial (EWForum) avec la collaboration Citigroup, Marsh & McLennan Companies, Swiss Re, Wharton School Risk Center et Zurich Financial Services



Si Klaus Schwab, économiste et organisateur du forum de Davos, ne souhaite pas tomber dans un « pessimisme excessif » c’est tout de même sur fond de crise financière internationale, d’envolée des cours mondiaux des matières premières agricoles, énergétiques et de changement climatique que s’est tenu la 38ème édition du Forum Economique Mondial de Davos.

La question de la sécurité alimentaire mondiale a figuré au premier rang parmi celles qui ont été abordées du 23 au 27 janvier par les 2500 participants. L’étude « Global Risks 2008 »1 récemment réalisée par le Forum Economique Mondial (EWForum) avec la collaboration de grands groupes des milieux de la finance et de l’assurance Citigroup, Marsh & McLennan Companies, Swiss Re, Wharton School Risk Center et Zurich Financial Services, a servi de base aux débats.

Menée auprès d’une centaine d’experts politiques, économiques et universitaires, ce rapport dont nous reproduisons ici un extrait, a le mérite d’attirer l’attention des décideurs publics sur les menaces qui naissent autour de la sécurité alimentaire.

Le rapport souligne notamment qu’avec des prix aussi élevés et volatils, des stocks aussi bas et une incertitude aussi grande sur le caractère structurel ou conjoncturel des forces qui orientent les marchés agricoles, l’équilibre alimentaire mondial est fragile pour tous les pays quel que soit leur niveau de développement.

Alors que les inquiétudes relevées dans le rapport sont d’ores et déjà tangibles, celles-ci risquent de croître à mesure que l’on s’apercevra que les prix des matières premières agricoles restent fortement volatils. Il est donc plus que jamais essentiel de construire des outils de régulation afin de lutter contre l’effet induit par la volatilité des cours agricoles les plus dangereux : l’insécurité alimentaire. C’est un des axes principaux de l’action du MOMA et des instruments qu’il met en place comme le modèle MOMAGRI.


En 2007, le prix des aliments de base a atteint des taux records. Le prix du maïs en fin d’année était 50 % plus élevé que celui qui prévalait fin 2006 et le prix du blé a augmenté de 100%. Les stocks mondiaux sont à leur niveau le plus bas depuis 25 ans. L’approvisionnement alimentaire est donc vulnérable à toute crise internationale ou catastrophe naturelle et la sécurité alimentaire apparaît alors comme un risque majeur pouvant avoir un impact disproportionné sur les populations les plus pauvres.
Des incertitudes subsistent également quant à savoir si l’insécurité alimentaire de 2007 est le résultat de circonstances passagères déjà observées par le passé ou bien le signe d’un changement fondamental qui placerait alors l’alimentation au cœur des futurs débats sur les risques mondiaux.

1) La sécurité alimentaire : un problème qui affecte toutes les populations du monde

Selon l’Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), on peut parler de sécurité alimentaire quand tous les individus ont accès physiquement et économiquement à des quantités suffisantes d’aliments sains et suffisamment nutritifs pour satisfaire leurs besoins. La sécurité alimentaire, tout comme la sécurité énergétique, ne se résume pas à éviter les perturbations qui peuvent affecter l’approvisionnement : elle repose implicitement sur la fixation d’un prix qui permette le développement de l’activité économique tout en demeurant abordable pour les consommateurs.

Si par le passé, l’insécurité alimentaire concernait essentiellement les pays les moins avancés, et plus particulièrement ceux victimes d’un conflit ou exposés à des conditions météorologiques désastreuses, tel n’est plus le cas aujourd’hui. Les inquiétudes relatives à la sécurité alimentaire se sont étendues aux pays développés qui n’avaient jusqu’alors jamais eu à s’en soucier. C’est le cas du Royaume-Uni, par exemple, qui en s’en remettant mécaniquement aux marchés internationaux pour assurer son approvisionnement alimentaire à un prix raisonnable, encourt aujourd’hui des risques importants.







En 2007, les prix de la nourriture et des boissons ont connu les taux de croissance les plus élevés( +4,7% en moyenne) des 14 dernières années. Rien qu’aux Etats-Unis, les prix alimentaires ont augmenté de 4,4 % et ceci s’explique notamment par l’augmentation des surfaces agricoles destinées au maïs en vue de la production d’éthanol.

La Chine et l’Inde sont également exposées aux pressions exercées sur la sécurité alimentaire mondiale. En Chine, les revenus moyens ont à peine augmenté alors que le prix de l’alimentation est en forte hausse (en moyenne + 17,6 %) avec des taux records pour le porc (+ 70 %), pour les légumes (+ 30 %) et pour l’huile de cuisson (+ 34 %). Conjuguée avec la forte hausse du prix du pétrole, l’augmentation du prix de l’alimentation en Chine pourrait faire grimper l’inflation mondiale.

Par ailleurs, il existe un lien direct entre le prix de l’alimentation et la stabilité politique. En 2007, la hausse des prix des aliments de base a engendré des agitations dans plusieurs pays. Ainsi, en mars, des milliers de Mexicains ont manifesté contre une multiplication par quatre du prix du maïs. En septembre, les Italiens ont organisé une journée de grève contre la montée du prix des pâtes et en octobre, au Bengale-Occidental (en Inde), des émeutes ont été déclenchées suite aux mesures de rationnement alimentaire.

Certains gouvernements sont alors intervenus afin de limiter les conséquences politiques de la hausse des prix de l’alimentation. Le gouvernement russe, en vue des élections parlementaires de décembre 2007, a pris des dispositions permettant de contenir le prix des aliments de base. En Egypte2 , les subventions aux boulangers ont été augmentées afin d’atténuer les effets de la hausse du prix du blé. En Chine, les droits à l’importation de soja ont été réduits et les subventions accordées aux agriculteurs augmentées afin d’encourager la production agricole, surtout celle de la viande porcine et du lait. Il a également été prévu d’accorder une aide à la population urbaine à bas revenu particulièrement touchée par l’augmentation des prix de l’alimentation.

2) Les facteurs qui entrent en jeu : la démographie, les biocarburants et le changement climatique

> Population mondiale et changements de style de vie

Selon les Nations Unies la population mondiale qui dépassera les 9 milliards d’habitants d’ici 2050, exercera des pressions supplémentaires sur l’approvisionnement alimentaire à l’échelle mondiale. Ces pressions seront renforcées par la demande croissante des pays en développement en aliments riches en protéines dont la production exige de plus grandes quantités de céréales (et d’eau) et par le fait que les terres agricoles disponibles seront de plus en plus limitées. La consommation annuelle en viande par personne en Chine a ainsi été multipliée par quatre entre 1950 et 2007 et sur la même période, la disponibilité des terres arables par personne a été divisée par deux. C’est ce qui poussede nombreux experts à penser que l’augmentation du prix des matières premières agricoles pourrait perdurer3.

> Alimentation ou carburant ? : l’impact des biocarburants sur la sécurité alimentaire

L’utilisation des produits agricoles pour la fabrication de biocarburants est en augmentation dans le monde entier. Elle est même encouragée par de nombreux gouvernements qui cherchent à réduire leurs émissions de carbone ou leur dépendance vis-à-vis des importations d’énergie. C’est notamment le cas des Etats-Unis qui, selon certaines estimations, pourraient mobiliser pour la production de biocarburants jusqu’à 30 % de leur récolte de maïs d’ici 2010.

Le recours massif aux biocarburants pourrait cependant engendrer une augmentation de la volatilité des matières premières agricoles et suscite aujourd’hui nombre d’inquiétudes.

La première concerne l’équité mondiale : si la production de biocarburant se fait au détriment de la production de denrées agricoles destinées à l’alimentation, les effets négatifs impacteront différemment les acteurs du marché : les exportateurs de produits agricoles pourront en tirer profit, les pays importateurs nets en pâtiront. De même, les individus pauvres auront tendance à dépenser une part plus importante de leurs revenus pour se nourrir et ils souffriront donc davantage de l’augmentation des prix alimentaires.

La seconde concerne le compromis entre l’efficacité mondiale et la sécurité énergétique : alors que, théoriquement, le monde pourrait tendre vers l’efficience énergétique via l’optimisation de l’allocation des ressources agricoles entre usage alimentaire et énergétique par le libre jeu des forces du marché, les effets négatifs que cela engendrerait en termes de sécurité alimentaire sont telles qu’elles remettent en cause le bien-fondé de l’idée d’un « mix » entre ces deux usages.

> Changement climatique

Le changement climatique pourrait également accroître le nombre de personnes mal nourries à l’échelle mondiale, à hauteur de 40 à 170 millions en 2100, selon les prévisions du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), car le changement climatique affecte la production agricole en modifiant le niveau des précipitations. Par conséquent, les régions d’Asie du Sud et d’Afrique, qui dépendent de « bonnes » précipitations, pourraient perdre la moitié de leur rendement agricole actuel.

3) Conclusion : le règne de l’incertitude

Partant, difficile de dire si l’augmentation des prix alimentaires va perdurer. Certains experts pensent que les prix resteront élevés. D’autres s’attendent à ce que les marchés se réajustent progressivement et que les prix plus élevés rendront la production de cultures destinées à l’alimentation à nouveau rentable. Les décideurs devront toutefois reconsidérer l’alimentation comme un enjeu stratégique et modifier les politiques alimentaires en conséquence. Compte tenu de ces incertitudes, la capacité d’adaptation du système alimentaire mondial sera durement mise à l’épreuve au cours des années à venir.

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Le MOMA partage pleinement cette préoccupation stratégique autour de la question de la sécurité alimentaire et considère que l’agriculture joue également un rôle déterminant pour concilier les grands enjeux mis en avant par le Forum Economique Mondial, qu’il s’agisse de la protection de l’environnement (en particulier, la lutte contre le changement climatique), de la croissance économique ou du développement.

Toutefois une question fondamentale subsiste : Comment prendre en compte la sécurité alimentaire dans les choix politiques à l’échelle internationale en dépassant la simple approche de l’efficience économique ? C’est la question de la régulation des marchés agricoles mondiaux qui est posée. Elle est la principale pour l’avenir de l’humanité.

C’est notamment pour commencer à répondre à celle-ci que le MOMA a conçu le modèle économique MOMAGRI, qui sera achevé dans les prochains jours et qui, en démontrant que les marchés agricoles ne s’autorégulent pas, soulignera la nécessité d’instaurer une gouvernance mondiale de l’agriculture.


1 Le rapport peut être consulté à l’adresse suivante : http://www.weforum.org/pdf/globalrisk/report2008.pdf
2 Le pays avait connu de graves agitations en 1977 suite à l’augmentation du prix du pain.
3 Ndlr : Cette affirmation n’est toutefois pas aussi simple et nous serons en mesure, dans les prochains jours, avec le modèle MOMAGRI de démontrer que les prix agricoles peuvent se retourner brutalement du fait de l’importante volatilité des prix sur les marchés agricoles mondiaux.
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Paris, le samedi 29 novembre 2014