Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

La nouvelle donne des marchés exige une nouvelle vision pour mieux évaluer les risques : tel est le rôle du modèle momagri



Interview de Bertrand Munier,
Professeur des Universités, Chef économiste de momagri



1. Vous êtes intervenu récemment à un séminaire intitulé « Pour une évolution des stratégie de trading sur les grains » organisé par EURONEXT : comment réagissent les professionnels du trading et les responsables du monde de l’agriculture face à la forte volatilité des cours agricoles ?

En effet, j’ai participé au séminaire Liffe-Euronext organisé sur « l’évolution des stratégies de ‘trading’ sur les grains ». Il est très significatif de constater combien les professionnels sont inquiets et pour une part surpris de l’excès de volatilité constaté des prix des matières premières agricoles, qui ont presque toutes au moins doublé en deux ans, mais dont certaines ont perdu plus de 50% de leur valeur de marché (entre 52 et 56% pour le blé, selon qu’on en saisit le prix à Paris ou à Chicago) en huit mois (15 mars-15 novembre 2008). Certes, une bonne dose de volatilité n’est pas pour faire peur aux ‘traders’, mais les niveaux atteints depuis quelques mois de cette volatilité échappent en bonne part aux mesures d’exposition au risque auxquelles les banques et les opérateurs sont habitués. C’était l’objet du message que j’ai souhaité faire passer lors de cette journée : la nouvelle donne des marchés demande à ce qu’on modifie les mesures du risque. Bien entendu, le message est appuyé sur une analyse des marchés des grains et des matières premières agricoles en général.

2. La grande question actuelle est d’évaluer l’impact de la spéculation sur la volatilité des cours agricole. Comment appréciez-vous ce phénomène dans le cadre de vos travaux ?

Précisément, l’analyse des marchés ne peut plus se contenter aujourd’hui des analyses en termes d’offre et de demande finales auxquelles les manuels de microéconomie nous avaient habitués jusqu’ici. J’avais moi-même écrit un manuel d’introduction dans ce genre juste avant la première crise pétrolière, mais les mœurs et les circonstances ont vastement changé depuis, les marchés et l’analyse que l’on peut en faire aussi. Quant à regarder des courbes et à raisonner intuitivement, en s’aidant au mieux d’indices subtilement agrégés, c’est risquer de reproduire la bévue du Baromètre de Harvard (qui prédisait l’expansion à quelques semaines de la Grande Dépression) ! Aujourd’hui, deux éléments essentiels conditionnent une analyse correcte des différents marchés : les conventions et les institutions qui les caractérisent, d’une part (« macro-structure ») ; les techniques d’organisation sur lesquelles ils s’appuient d’autre part (« micro-structure »). Personne ne peut plus soutenir (sauf à titre d’introduction pédagogique, bien entendu) ni à un modèle de concurrence « pure », libre de toute considération institutionnelle, ni à des structures de marché « parfaites », indépendantes de toute « technologie d’organisation » de marché. De l’économie de marché, il faut aujourd’hui passer à une économie de marchés, en insistant sur le pluriel ! Le Prix Nobel d’Economie Maurice Allais – seul prix Nobel Français à ce jour dans cette discipline - avait d’ailleurs forgé l’expression d’économie de marchés il y a presque quarante ans, dans un sens tout proche de celui auquel on se réfère ici et qui appelait en tout cas cette évolution de l’analyse. On s’aperçoit, dans cette perspective nouvelle, que des marchés aux prix peu volatils comme la plupart des marchés industriels fonctionnent à l’avantage du plus grand nombre lorsque les rigidités, réglementations excessives et champs de monopole en sont bannis. On peut simultanément comprendre que des marchés aux prix nécessairement volatils comme ceux dont nous venons de parler soulèvent quelques questions complémentaires d’organisation et de réglementation. L’objet du modèle Momagri de faire ressortir quelques-unes de ces questions concernant les marchés de matières premières, en particulier agricoles. Ces marchés ont été marqués par une financiarisation croissante ces dernières années, et nous nous devons de prendre en compte cet aspect des choses. Les comportements des acteurs face au risque font évidemment partie de l’analyse qui doit en être conduite. C’est ce que nous avons essayé de faire dans le modèle Momagri.

3. Vous avez déclaré que des progrès considérables avaient été réalisés en matière d’analyse des risques : pourriez-vous nous dire comment cela s’est traduit concrètement pour la compréhension des politiques agricoles et du commerce international, par exemple ?

Le siècle et le monde dans lequel nous sommes en train d’entrer sont marqués par une profonde incertitude, voire par des types de dangers auxquels nous n’avions pas été habitués depuis l’après-Seconde Guerre Mondiale. Il se trouve dans le même temps que, depuis un bon quart de siècle, l’analyse des risques a été adornée d’avancées considérables, aussi importantes que celles des quelque trois cents ans qui ont séparé le « Traité d’Arithmétique » de Blaise Pascal (1654) de la « Théorie des Jeux » de von Neumann et Morgenstern (1944). Nous connaissons maintenant de façon beaucoup plus fine qu’il y a encore trente ans la psychologie et l’économie du risque. Mieux encore et surtout, les moyens de mettre l’une et l’autre au service de nos entreprises ou de nos analyses nous sont maintenant offerts. C’est donc un devoir moral et scientifique que de se servir des progrès récents pour aider qui le souhaite à mieux comprendre le monde actuel et plus précisément ses marchés. C’est cette dernière démarche – l’intégration d’une véritable vision du hasard et des dangers dans la réflexion économique - que le modèle Momagri veut mettre au service des politiques et des négociations agricoles internationales.
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Paris, le lundi 1 septembre 2014