Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Thierry Pouch
Témoignage

La guerre des terres



Par Thierry Pouch,
Assemblée permanente des Chambres d’agriculture


La libéralisation progressive des échanges agricoles au début des années 1990 s’est accompagnée, pour la quasi-totalité des pays du monde, d’une reconsidération de la place de l’agriculture dans les différentes stratégies nationales.

En effet, dans un monde touché par des crises économiques et alimentaires de plus en plus fréquentes, où les « émeutes de la faim » se multiplient et déstabilisent les équilibres politiques de nombreux pays en voie de développement, l’agriculture est redevenue un enjeu stratégique. Par ailleurs, la volatilité structurelle des marchés agricoles et la multiplication des risques d’ordre naturels ou de marché ont renforcé la dimension géopolitique et géoéconomique de l’agriculture. Celle-ci se trouve aujourd’hui au cœur des guerres économiques que se livrent les grandes puissances historiques et émergentes.

Dans son nouvel ouvrage La guerre des terres, paru aux Editions Choiseul1, l’économiste Thierry Pouch revient sur cette problématique. Dans sa conclusion, que nous vous proposons de lire ci-dessous, Thierry Pouch rappelle surtout que face à la montée de ces tensions, c’est aujourd’hui via l’instauration d’une « nouvelle architecture alimentaire mondiale » que beaucoup d’espoirs se tournent.

La rédaction de momagri



« Si la crise de la mondialisation se laisse lire à travers cette succession de déséquilibres économiques, monétaires et financiers, et maintenant agricoles et alimentaires, elle doit également être interprétée comme le déploiement intensif d’une guerre économique dont les signes annonciateurs se sont manifestés au tournant des années 1990. L’agriculture, en tant que secteur producteur de denrées destinées à l’alimentation humaine ou animale, constitue depuis le dernier round de négociations du GATT enclenché en 1986, et la signature des accords de Marrakech en 1994, un domaine où la guerre économique s’est affirmée, opposant dans un premier temps les États-Unis et l’Union européenne, avant de voir s’affirmer des puissances agricoles montantes qui, à l’instar du Brésil, déploient des stratégies de conquêtes de marchés mondiaux qui ne peuvent que s’exercer à l’encontre des économies dites « installées ».

[…]

En d’autres termes, l’agriculture et la production de biens alimentaires revêtent un caractère géostratégique, sur lequel se forment les intentions et intérêts contradictoires émanant des anciens comme des nouveaux pays producteurs et exportateurs de ces types de produits. En découle que le secteur agricole offre une occasion de prendre la pleine mesure de l’impossibilité de définir une paix commerciale, les blocages durables parce que profonds qui ressortent périodiquement des négociations à l’OMC depuis au moins 2001, en étant une parfaite illustration.

[…]

L’évolution de l’économie mondiale agricole, la crise alimentaire des années 2007 et 2008, l’incertitude radicale qui règne désormais sur le profil des prix des principaux produits agricoles, la montée en puissance de nouveaux acteurs, le repli généralisé de l’agriculture européenne et singulièrement française sur les marchés mondiaux, sont autant de possibilités de vérifier la pertinence de la notion de géoéconomie.

Le degré de conflictualité atteint dans les relations économiques internationales, qui porte sur les productions et les échanges de biens agricoles, replonge l’observateur dans des débats anciens qu’il a, par la force des choses, oubliés. Pourtant, à la faveur d’une actualité agricole brûlante, il est apparu indispensable de revisiter les controverses qui se sont formées autour des théories produites par les grands noms de l’économie politique. La problématique qui fut la leur conserve sa pertinence et une grande permanence. Peut-on appréhender l’agriculture comme un secteur économique normal ? Les biens agricoles, dont la fonction première est de nourrir les hommes, sont-ils des biens comme les autres ? En quoi l’intervention de l’État en matière agricole se justifie-t-elle, et surtout, faut-il voir dans la libéralisation des échanges de ces biens agricoles une menace pour l’indépendance d’une nation ? Parce que l’agriculture est à la fois inscrite dans le mode d’organisation d’une société et dans la stratégie de puissance d’une nation, le problème agricole continue de susciter des débats passionnés.

[…]

Toutes ces difficultés sont étroitement imbriquées dans des incertitudes qui élèvent le degré de bellicosité entre les nations : économiques, monétaires, mais aussi environnementales, liées au partage de l’eau… Si la crise alimentaire de ces trois dernières années a rendu à l’agriculture son importance et sa légitimité, appelant du même coup les gouvernements à faire taire leurs discordances et leurs appétits de puissance, elle révèle tout autant que, sans un accès sécurisé pour tous à la nourriture, la guerre économique qui se joue autour de l’agriculture peut potentiellement muter en conflits militaires. Les crises alimentaires d’hier, celles de demain, ne pourront de ce point de vue être ni traitées ni résolues sans une vision articulée de toutes les crises, sans la conviction que l’agriculture ne peut être, ni ne doit être, un bien marchand. L’histoire immédiate vient de nous administrer la preuve que nous sommes encore loin, très loin, de ce que le sociologue français Émile Durkheim nommait la « solidarité organique ». La logique de l'intérêt et de la puissance par le jeu de la richesse reste pour l'heure l'essence même des relations internationales. »


1 L’ouvrage intégral peut être commandé sur le site internet des Editions Choiseul : http://choiseul-editions.com/livres-politique-internationale-La-guerre-des-terres-Strategies-agricoles-et-mondialisation-26.html
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Paris, le vendredi 24 mai 2019