Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Bertrand Munier, Chef Economiste de Momagri
Témoignage

L'instabilité spontanée des marchés de matières premières agricoles



Par Bertrand Munier,
Professeur, Université de Paris 1 et Polytechnique de New York
Chef Economiste de Momagri
« pour la revue Paysans » (mars-avril 2011)

Les émeutes de la faim survenues dans plus d'une trentaine de pays il y a trois ans se sont manifestées de nouveau ces mois derniers en Tunisie, en Egypte et dans quelques autres pays. Le point de départ des soulèvements est en effet le même partout : les plus modestes des plus modestes ne peuvent plus se nourrir au vu des prix des denrées de base agricoles, comme le blé, le maïs, le riz, etc., comme d'ailleurs des matières premières en général : cuivre, acier, sans oublier le pétrole. Les produits agricoles sont néanmoins singuliers : ils sont, bien avant tous les autres que l'on vient de citer, sources de vie humaine. Que nous ressentions parfois amèrement, dans nos pays développés, la cherté des fruits, des légumes, de la viande nous interpelle. Mais savoir que des centaines de millions de nos frères humains ne peuvent plus trouver le pain et l'huile qui les aident à survivre est profondément choquant, intolérable. Qu'en penser et que faire ?

Rumeurs et idées fausses

S'agissant de produits que tout le monde connaît bien, chacun pense pouvoir comprendre pourquoi leurs prix sont si élevés. Ce n'était pas le cas il y a dix ans. C'est donc le passage à l'Euro qui expliquerait la cherté de la nourriture (et de beaucoup de choses) ? Malgré toute la sympathie que l'on puisse ressentir pour telle ou tel qui émettrait cette opinion, on ne peut que rejeter cette opinion. Que les prix aient monté en même temps que l'euro a été adopté n'est pas douteux. Mais que deux phénomènes apparaissent de concert ne signifie pas que l'un soit la cause de l'autre, ni non plus qu'ils aient une cause commune. En réalité, même sans adopter l'Euro, les prix agricoles auraient suivi le cours que nous connaissons, et tous les produits importés auraient même monté davantage qu'ils ne l'ont fait s'il n'y avait eu l'Euro. Ne nous tirons donc pas une balle dans le pied en voulant retourner au Franc, si tant est d'ailleurs que cela soit possible.

D'autres, plus avisés, affirmeront que la croissance des pays émergents comme l'Inde ou la Chine, expliquent la hausse inéluctable des prix agricoles. Ici, une remarque s'impose : les prix agricoles ont singulièrement grimpé depuis le début de la décennie 2001-2010, certes, mais ils ont surtout connu des variations jamais observées, avec des vitesses de variation jamais enregistrées auparavant. Si donc la consommation des pays émergents cités pousse indiscutablement les prix à la hausse, ce mouvement de long terme se double d'une volatilité des prix agricoles qu'on ne peut évidemment pas expliquer par une consommation croissante des pays qui sortent de la pauvreté et dont les populations, nombreuses (la population de l'Inde est 18 fois celle de la France, celle de la chine, 25 fois) sont devenues déjà aisées et veulent aligner leur régime alimentaire sur celui de l'occident. Quelles sont donc les causes de cette volatilité ?

Les causes anciennes de la volatilité des prix agricoles

Lorsqu'on examine l'histoire des prix agricoles depuis mille ans – nous n'avons d'information que depuis l'an mille approximativement -, on peut voir que ceux-ci ont évolué à l'image des vagues du bord de mer : de petits mouvements brefs, d'ampleur limitée, sont recouverts par des mouvements plus importants, mais moins fréquents, eux-mêmes recouverts, de temps à autre, par de grosses vagues qui font véritablement onduler la mer. Sur un marché agricole, les petits mouvements brefs sont ceux qui résultent des variations de température et de modification des conditions climatiques à court terme, ainsi que des modes et du climat des affaires : nous en connaissons depuis toujours, sur presque tous les marchés, industriels, horticoles ou agricoles, et nous essayons parfois d'en profiter – au sens littéral – c'est-à-dire d'acheter quand c'est un peu moins cher, ou de vendre, si nous sommes producteurs, quand c'est un peu plus cher. Chacun aura en tête des dizaines d'exemples. Les mouvements saisonniers sont ceux que l'on a cités en deuxième lieu : plus importants, moins fréquents, que les premiers, ils résultent de l'abondance ou de l'insuffisance des récoltes, le plus souvent liées aux aléas naturels de l'année ou de la dernière période, tels qu'un hiver très froid, un été « pourri », des pluies mal placées suivies d'un été trop chaud, avec le lot de maladies des végétaux qui font perdre une grande partie de la récolte, quand ce n'est pas le gel qui tue les bourgeons au début du printemps. Il y a toujours eu, en effet, une variation substantielle des prix agricoles d'un semestre à l'autre ou d'une année à l'autre. Enfin, les mouvements cités en troisième lieu, les plus extrêmes sont dus à des cas extrêmes d'aléa naturel, par exemple lorsque plusieurs grandes régions sont en même temps victimes l'une de maladies végétales, l'autre d'un impact climatique extrême. Dans ces derniers cas, les économistes avaient d'ailleurs remarqué, dès le dix-septième siècle, que les agriculteurs engrangeaient beaucoup d'argent à défaut de récolte, alors que le menu peuple avait faim, tandis que l'inverse se produisait souvent dans les années d'abondance, où les paysans ne joignaient plus les deux bouts, quand le peuple pouvait se sentir à l'aise. Cette « loi de King », du nom de l'économiste anglais qui l'a popularisée le premier, n'est rien d'autre que ce que nous appelons aujourd'hui – d'un terme un peu abstrait - la « faiblesse des élasticités » de l'offre et de la demande à court terme de produits de base agricoles. C'est cette faiblesse des élasticités de court terme qui fait enregistrer des mouvements de prix plus importants en pourcentage que la variation de l'offre de l'année - et en sens inverse de celle-ci.

Tout cela a pu être constaté pendant des centaines d'années…. Jusqu'au dernier tiers du 19ème siècle environ, disons 1860 pour fixer les idées. Depuis lors, nous constatons toujours des variations du même ordre, mais elles ne sont plus liées aussi simplement et aussi directement que jadis aux mouvements des épidémies ou des épizooties naturelles et du climat.

L'impact de la technologie sur le comportement des marchés

Deux phénomènes sont en effet apparus il y a un peu plus de cent ans : l'amélioration spectaculaire des transports fluviaux, routiers et du rail, grâce à la machine à vapeur, puis du moteur à explosion, d'une part ; et les progrès de la biologie végétale et animale par ailleurs. Le progrès des transports a changé radicalement la vie des villes et même celle des villages : désormais, il est devenu possible de transporter des quantités massives de grains ou de fruits d'une région à une autre, de sorte qu'une mauvaise récolte ici pouvait être en partie compensée par la bonne récolte du pays voisin. Il ne faut pas oublier qu'un Turgot, surintendant du Limousin à la fin du 18ème siècle, se désespérait de ne pas pouvoir agir ainsi, faute de canaux qu'il voulait faire construire mais pour lesquels il n'avait pas de crédits, faute de routes sûres et carrossables, faute d'énergie domestiquée (de moteur !) autre que l'énergie des bœufs pour tirer les charrettes. Une récolte ne voyageait pas au-delà de trente kilomètres, en pratique, sauf cas très rare, et chaque « pays » vivait sur l'agriculture locale, ce qui entraînait des mouvements de prix très importants sans espoir de compensation.

Quant aux progrès de la biologie, animale et végétale, et aux progrès dus à la force mécanique, ils ont entraîné des mouvements inconnus jusqu'alors : l'augmentation des rendements des cultures, l'accroissement spectaculaire des rendements de la transformation agro-alimentaire (minoteries mécaniques), ont entraîné des mouvements de prix à la baisse persistants parfois sur toute une période et des changements d'organisation industrielle irréversibles. Dans un premier temps, la ruine des moulins à eau et à vent, mais aussi la baisse remarquable du prix du pain, suivie d'une…baisse de la consommation de pain dans la France de nos arrières-arrières grands-parents - contrairement à ce qu'auraient pu penser ceux qui croient à la version naïve trop simple de « la loi de l'offre et de la demande », notons-le en passant. Dans un deuxième temps, ces changements techniques ont entraîné de forts accroissements des rendements et ce que l'on n'aurait guère cru possible il y a encore un siècle et demi, savoir des périodes de tendance à la baisse des prix d'une vingtaine voire d'une trentaine d'années. Ainsi en alla-t-il au tournant du siècle, puis dans les années Trente, et plus tard pendant les Trente Glorieuses, jusqu'à la fin des années 1990.

Ce détour historique un peu long nous enseigne que la variabilité des prix agricoles n'est, depuis un peu plus d'un siècle, ni une volatilité purement « climatique », ni même « naturelle », mais que les deux facteurs essentiels que l'on vient de citer ont complètement transformé l'évolution des prix agricoles, d'une part. Elle nous rappelle aussi qu'interpréter toute hausse ou toute baisse des prix agricoles en termes « d'offre et de demande » est parfois suffisant, mais conduit parfois à se tromper. C'est pourtant le seul argument dont disposent quelques « gourous » des matières premières, qui manquent singulièrement de culture économique (l'un d'eux, jouissant en France d'une réputation excessive, affirmait par écrit en avril 2008 que le prix du blé devait rester stable ou progresser de 3% pendant le reste de l'année 2008, quand ce prix a chuté ensuite de près de 60% en six mois). C'est aussi ce que fait Pascal Lamy lorsqu'il vante les mérites du démantèlement douanier et de la suppression de toutes les aides sur les marchés agricoles internationaux. Il y a ici ou là des naïvetés en matière économique qui coûtent parfois très cher aux populations… et cela nous ramène au début de cet article.

La nouveauté radicale de la décennie 2001-2010 : la financiarisation

Nous sommes en train de vivre une mutation des marchés agricoles, d'un ordre différent, mais d'une importance aussi grande, que celle d'il y a cent cinquante ans. Cette mutation s'appelle 'financiarisation'. Elle a été déclenchée par la dernière 'Loi Clinton' américaine, le « Commodity Futures Modernization Act », votée par le Congrès en 2000. Jusque-là, les marchés à terme de matières premières agricoles étaient organisés et fréquentés avec retenue par les investisseurs financiers, qui y apportaient la liquidité nécessaire. Les niveaux des cours sur ces marchés évoluaient de ce fait sans vraiment de liaison avec les actifs financiers, voire en sens opposé à celui des principaux actifs financiers. C'est précisément ce dernier aspect, en même temps que la morosité des marchés financiers, qui attira l'attention sur les matières premières : cela permettait de « faire des moyennes » ou plus exactement de composer des « portefeuilles » permettant de limiter le risque. La Loi Clinton que l'on vient d'évoquer leur donna toute facilité pour opérer désormais sur matières premières, y compris hors des marchés organisés.

C'est ainsi que les marchés agricoles ont acquis la particularité unique d'être des marchés de produits traditionnels, fabriqués à partir des facteurs de production que sont le travail et le capital, mais aussi à partir d'un facteur naturel, la terre, alors même que leurs produits jouent le rôle de 'soubassements' de contrats financiers. Cette évolution est marquée, à compter de 2004, par une évolution spectaculaire de l'indice du volume des contrats d'options sur produits agricoles. Par ces contrats, un investisseur achète le privilège de pouvoir acheter (ou vendre) à un prix fixé à l'avance, une quantité fixée à l'avance de tel ou tel produit agricole, qu'il s'agisse de céréales, de bétail, mort ou vivant, de plantes fibreuses, de fruits ou de légumes etc., pour lesquels il existe des contreparties intéressées.

Le résultat en est que les marchés de matières premières agricoles sont devenus des marchés d'anticipations et d'attitudes psychologiques. Par exemple, il suffit que M. Medvedev indique qu'il restreindra les exportations russes de blé pour qu'avant même qu'il ait pu transmettre cette indication à ses services, le prix du blé flambe comme on l'a vu l'Eté dernier. En Asie, il a suffi que le gouvernement Japonais indique, à la mi-2008, qu'il allait vendre des stocks de riz pour que le prix de cette céréale baisse de 40% en deux ou trois jours, etc. Ce n'est plus quantité contre quantité, offre contre demande, mais offre anticipée contre demande anticipée. Or, les anticipations des uns comme des autres ne sont pas parfaites – tant s'en faut - et le résultat en est que les comportements des investisseurs, loin de stabiliser les marchés, en accroissent au contraire la volatilité.

Ce dernier point est important pour comprendre pourquoi les gourous qui croient au marché comme « sauveur » de l'agriculture en toute circonstance se trompent : ils imaginent que les investisseurs comme les agriculteurs et les autres acteurs des marchés sont parfaitement rationnels et anticipent au moins en moyenne la vraie valeur des prix futurs. Si cette hypothèse était validée, alors, les investisseurs et même les spéculateurs 'purs' n'auraient qu'un impact minime sur les cours, qu'ils feraient simplement s'agiter de quelques points en plus et puis en moins… Mais nous savons – les investisseurs les premiers - que cette hypothèse n'est pas une bonne description de ce qui se passe. Investisseurs comme agriculteurs ont certes une « idée » de la direction que prennent les cours, mais celle-ci n'est qu'approximative.

Nous avons de tout cela des éléments de preuve statistiques qui n'étaient pas encore disponibles en 2008, mais qui le sont devenus peu à peu. Sans entrer ici dans le détail, on se bornera à remarquer que les flux d'investissements cumulés calculés par Tang et Xiong à Princeton ont une évolution étonnamment parallèle depuis 2006 à celle de l'indice général Goldman Sachs des produits agricoles et du bétail.

Un récent travail fait au Fond Monétaire International révèle un parallélisme similaire entre l'indice des vins de haute qualité et les mêmes flux d'investissements à court terme, de même qu'un parallélisme des courbes de prix du pétrole et des montants d'investissements cumulés déjà cités. Il en résulte notamment que les courbes des prix moyen du pétrole et des prix moyens des vins de haute qualité évoluent de concert depuis 2006, ce qui est pour le moins inattendu, comme le relevait un article de The Economist au mois de février ! Comme le font remarquer les auteurs (Cevik et Sedin) de l'étude du Fonds Monétaire International déjà évoquée, la hausse concomitante des cours du pétrole et du prix des vins fins se sont toutes les deux produites alors même que l'offre de pétrole était supérieure à la demande sur toute la période considérée (2006-2010), tout comme l'a été aussi l'offre de vins fins par rapport à la demande. L'offre et la demande ne sont plus les variables explicatives des prix sur ces marchés ! En fait, les investisseurs se sont rués depuis 2003 sur les matières premières agricoles répertoriées dans les grands indices (Goldman Sachs ou Dow Jones-AIG), et en ont fait des objets de spéculation. Ils ont polarisé les anticipations sur les prix de leurs transactions, dans un sens puis dans un autre.

Deux arguments ont été présentés pour tenter de minimiser la portée de l'analyse dont on présente ici les grands traits, analyse que reprend le modèle Momagri, que nous avons conçu comme instrument de simulation des marchés agricoles dans le monde. Le premier affirme que pour qu'il y ait spéculation, il faut qu'il y ait aussi variations des stocks mondiaux. Or, les stocks mondiaux ne sont connus qu'avec des approximations très grossières dans le domaine agricole tout comme dans le domaine pétrolier, et les erreurs statistiques sont particulièrement lourdes dans ces domaines. Et par ailleurs, les marchés de gré à gré que l'on évoque ici ne nécessitent pas de variations de stocks comme l'exigent des marchés organisés type bourses de commerce, pour des raisons que l'on n'évoquera pas ici. Un second argument a été présenté dans un travail fait pour l'OCDE par deux de nos collègues américains, les Prs. Irwin et Sanders, tous deux de l'Université de l'Illinois à Chicago. Ils essaient de montrer que toutes les covariations des courbes que l'on vient d'évoquer ne sont que des coïncidences. Je me limiterai ici à dire que les tests statistiques qu'ils emploient sont inappropriés pour des séries de prix très volatils, ce qui disqualifie leurs résultats. Malheureusement, peu de politiques ont une formation statistique suffisante pour le dire, et peu font l'effort d'écouter les scientifiques lorsqu'il ne s'agit pas de recherche physique ou biologique, de sorte que le travail de l'OCDE est considéré comme une sorte de bible, une considération qu'il ne mérite peut-être pas.

Un moteur à trois temps

On symbolisera la volatilité des marchés agricoles par l'image d'un moteur à trois temps :
    - Les aléas naturels forment l'étincelle initiale ici ou là
    - Les anticipations faiblement rationnelles des acteurs des marchés, ne parvenant pas à maîtriser l'étincelle, en étendent l'effet et font prendre un feu qui n'est pas négligeable
    - Les investisseurs transforment ce qui resterait sans doute sans leur intervention un feu limité et passager en un incendie de forêt, avec les sautes qu'on connaît à ces phénomènes.
Aucun des trois éléments cités ne peut à lui seul revendiquer d'être la cause unique de la volatilité des prix agricoles. Mais le rôle de la spéculation, tout en n'étant prégnant que de période en période, a un effet dévastateur sur le fonctionnement de ces marchés en accroissant de façon considérable l'amplitude de la variation des prix. S'il est vrai que la volatilité des marchés agricoles n'a plus grand-chose d'une tendance « naturelle », elle reste inéluctablement une dérive « spontanée » de ces marchés si on ne les encadre pas.

Il est donc urgent que le G20, agissant en matière financière, ouvre la voie à des mécanismes régionaux de stabilisation. C'est l'objectif que la PAC future se devra d'atteindre pour ce qui concerne l'Europe. Faudra-t-il encore que le G20 ait préparé le terrain. Face à cette volatilité spontanée des marchés, il n'y aura plus, désormais, de politique agricole possible sans qu'il n'y ait de régulation financière préalable.
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Paris, le vendredi 19 décembre 2014