Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

L’illusion des marchés à terme : Il est temps de remettre du réalisme dans un monde marqué par le fétichisme de l’idéologie libérale.



Interview de Christian Pèes,
Fondateur et Vice-président de momagri, Président d'Euralis



Alors que le Parlement européen vient de voter à une écrasante majorité une résolution1 qui reconnait que « le marché à lui seul ne saurait fournir aux producteurs les revenus sûrs dont ils ont besoin pour continuer leur activité », certains responsables croient encore aux vertus du marché pour remplacer un jour la PAC.

Si l’on regarde de l’autre côté de l’Atlantique, on s’aperçoit que les Etats-Unis ont, dès l’été 2008, diligenté des enquêtes au Congrès, afin de se pencher sur le phénomène de spéculation ayant atteint les cours agricoles. Une loi, appelée « Stop excessive energy speculation bill » destinée à endiguer la spéculation excessive sur les marchés à terme de matières premières, a été votée dès septembre 2008.

Le débat est encore vif sur le rôle de la spéculation dans la hausse des prix et sur les vertus des marchés à terme pour « lisser » la forte volatilité quasi « naturelle » des cours agricoles. Espérons que la prise de conscience de ce phénomène et les enseignements politiques à en tirer ne tarderont pas à émerger en Europe, afin de ne pas engager le débat sur la future politique agricole européenne sur « l’illusion des marchés à terme ».

Par Dominique Lasserre, conseiller de momagri

Euralis, c’est 15 000 agriculteurs et 5 000 salariés sur 4 continents différents. Symbole d’une agriculture française forte et exportatrice, vous contestez ceux qui considèrent que les marchés financiers peuvent remplacer les politiques agricoles et les mécanismes de régulation pour couvrir les risques auxquels les agriculteurs doivent faire face.

On pourrait croire qu’un groupe comme Euralis tire son épingle du jeu de l’environnement libéralisé et financiarisé dans lequel les institutions telles que l’OMC ou la Direction générale de l’Agriculture de la Commission européenne souhaitent nous faire évoluer. Et quelque part, cela est vrai. Notre groupe est suffisamment diversifié tant dans sa gamme de produits, que dans ses implantations géographiques pour se développer dans un tel contexte. Et nous disposons même d’une équipe de traders, le soi-disant « sésame » pour nous garantir un revenu rémunérateur !

Néanmoins, je suis convaincu que notre avenir à tous, celui de tous les agriculteurs du monde et par conséquent celui de tous les consommateurs de la planète, n’est pas assuré dans un tel schéma.

J’ai d’ailleurs écrit dès 2007, quelques mois avant les émeutes de la faim, un livre intitulé « L’arme alimentaire ». Et malheureusement, je redoute que nous nous dirigions vers un monde où les productions agricoles deviendront à l’instar du pétrole et des autres matières premières énergétiques, des « commodities de puissance ». Les volatilités des cours de plus en plus extrêmes que nous connaissons depuis quelques temps, sont autant meurtrières pour les populations les plus pauvres (en cas de hausse de prix), que pour les agriculteurs (en cas de chute de prix). C’est bien la preuve qu’il est urgent et légitime d’intervenir pour lisser ces « à-coups » tant à la hausse, qu’à la baisse.

Mon objectif n’est pas de dire si les marchés financiers, c’est bien ou mal. Je souhaite juste témoigner du fait que les outils de couverture des revenus proposés par les marchés financiers :

> Ne sont pas accessibles à tous les agriculteurs,
> Ne sont pas la solution, et ce d’autant qu’ils contribuent à accentuer la volatilité des prix qui est le risque n°1 auquel, nous autres agriculteurs, devons faire face.

Comme l’indique Michel Fosseprez, président de l’Union In Vivo et co-fondateur de momagri, nous avons certes besoin des marchés à terme, mais d’une part, ils ne résolvent pas tout et, d’autre part, ils peuvent même être en contradiction avec les besoins réels des agriculteurs.

Alors, pourquoi les marchés financiers, ça ne marche pas pour vous ?

Parce que l’agriculteur n’a pas la visibilité suffisante sur son prix de revient final pour évaluer correctement le prix auquel il doit se couvrir sur les marchés financiers pour gagner de l’argent, voire au minimum pour ne pas perdre de l’argent.

A l’instant où il a recours aux marchés à terme, il ne connaît ni la quantité qu’il récoltera, ni la qualité de sa production qui détermine en partie son prix de vente. Par ailleurs, il ne peut pas définir avec certitude son coût de revient qui dépend notamment des aléas climatiques et des attaques parasitaires qui peuvent ou non toucher son exploitation et nécessiter des traitements particuliers. On voit bien qu’une chaîne de production d’automobiles n’a pas à gérer toutes ces inconnues !

Comme l’a fort justement démontré momagri, l’agriculture est le seul secteur économique à présenter simultanément les quatre caractéristiques suivantes, et du coup à être exposé d’une façon tout à fait spécifique aux risques :


> C’est un marché à la fois physique et virtuel,
> C’est un marché qui subit des aléas climatiques,
> C’est un marché dont la production se caractérise par une irréversibilité totale de la mise en production,
> C’est enfin un marché sur lequel il ya une absence de visibilité totale sur les trois paramètres suivants : la quantité, la qualité et le prix de vente.

Les marchés à terme peuvent donc sécuriser un prix, mais comme l’agriculteur ne connait pas son prix de revient final, il peut miser sur un prix qui, au final, s’avèrera non « rentable ».

Deuxième argument, ce n’est pas l’agriculteur qui fixe son prix, et ce d’autant que sa production est une matière première vivante ou périssable. Et dans le cas des élevages, il est encore plus contraint par le temps. Un poulet, par exemple, est « label » à 80 ou 82 jours. Et du coup, il est impossible de le vendre à 150 jours car il ne correspondrait plus aux standards requis.

La production végétale ou l’élevage n’est pas une matière inerte que l’on peut vendre au moment où le prix de marché est correct pour couvrir le coût de revient. Contrairement à un appartement, une automobile ou un costume, six mois plus tard, ce n’est plus le même objet ! Et pour les productions végétales, au-delà d’un certain délai, les denrées sont périssables.

L’agriculteur n’a donc pas la maîtrise de la date et donc du prix auxquels il vend sa production. Et cela explique également pourquoi les marchés à terme ne peuvent pas couvrir l’intégralité du risque prix auquel l’agriculteur doit faire face pour rendre durable son exploitation et son avenir. Et ce, quel que soit le continent, la production et la taille de l’exploitation : tous, nous faisons face aux mêmes risques et aux mêmes besoins de sécurité.

Vous allez même jusqu’à dire que les marchés à terme peuvent représenter un danger pour les agriculteurs ? Pourquoi ?

Tous les agriculteurs n’ont pas comme talent premier celui de la finance. Certains s’y sont mis et avec brio, mais que faites-vous de tous les autres ?

Leurs compétences, et il faut que cela demeure ainsi, s’expriment dans la connaissance de la plante et des animaux …. Ils peuvent certes faire appel à des intermédiaires, des traders, tout du moins pour ceux qui en ont les moyens. Ce qui exclut par ailleurs d’emblée les agriculteurs des pays en développement, sauf s’ils sont « affiliés » à des grands groupes agro-alimentaires, voire directement à des fonds financiers.

Mais est-ce là un modèle de développement durable ? Je ne le pense pas et j’espère que nos gouvernements comprendront que les accords de libre-échange promus par l’OMC favoriseront le développement d’une telle agriculture financiarisée et « délocalisable à merci », sans considération aucune pour la lutte contre la pauvreté et la sécurité alimentaire mondiale.

Par ailleurs, et c’est là aussi que se situe le problème : les marchés à terme sont de plus en plus déconnectés des marchés physiques. Nous avons réalisé des études au sein de momagri qui démontrent que selon les périodes, 95% des opérations passées sur le marché à terme de Chicago n’ont aucun débouclage physique, alors même que les cours qui en résultent, sont ceux qui définissent le fameux « cours mondial » qui est censé orienter les décisions de production des agriculteurs.

C’est ce « signal prix » qui, selon Marian Fischer Boel, devrait inciter les agriculteurs à produire telle ou telle production. C’est par cette démarche qu’ils deviendraient enfin compétitifs. Est-ce là la voie sur laquelle nous pouvons bâtir l’avenir de notre sécurité alimentaire. Je ne le crois pas et c’est la raison pour laquelle je me suis engagé dans momagri.

1 13 janvier 2009 rapport d’initiative « Politique agricole commune et la sécurité alimentaire mondiale », Mairead Mcguinness

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Paris, le samedi 1 novembre 2014