Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

Philippe de Guénin



Directeur de l’Office national interprofessionnel des fruits, des légumes, des vins et de l’horticulture (depuis janvier 2006)


Directeur de l’Office national interprofessionnel des fruits, des légumes, des vins et de l’horticulture, Philippe de Guénin est pleinement engagé dans la réflexion relative à la crise que traverse le monde agricole
.

Très intéressé par les questions de régulation, il a d’ailleurs participé dernièrement au colloque organisé conjointement par la DGCCRF et Sciences Po intitulé « Quelle régulation pour les marchés agricoles », il développe une analyse tout à fait originale et, selon le MOMA, porteuse d’avenir.

Nous remercions Philippe de Guénin d’avoir accepté de répondre à cette interview.

Quelles sont les origines de la crise que connaît le secteur des fruits, légumes et de l’horticulture ?

> Il n’y a pas « une crise » structurelle mais « des crises » qui ont toujours existé, notamment sur les fruits et légumes, du fait de la nature même de ces marchés : produits périssables, demande inélastique, et atomisation des producteurs.

Les marchés des fruits et légumes ont la caractéristique de présenter fréquemment un déséquilibre entre l’offre et la demande :
-soit l’offre est surabondante face à une demande quasi stable, suite à une récolte exceptionnellement abondante et/ou à une offre forte des produits en provenance de l’étranger ;
-soit l’offre est nettement inférieure à la demande, suite à des aléas climatiques qui réduisent une partie conséquente de la production.
-soit la demande s'effondre pour des raisons climatiques (froid, pluie) ou médiatico-sanitaires.

> Considérant que les agriculteurs ne pourront jamais se soustraire aux aléas de type climatique ou sanitaire, il est urgent de trouver une solution face aux situations d’offre surabondante qui ont pour corollaires une chute des prix et une rémunération ne permettant pas à l’agriculteur de vivre.

Quelles pourraient être les voies de sortie de ces crises ?

> Une possibilité serait de permettre aux 300 organisations de producteurs (OP) qui réalisent environ 50% de la production de fruits et légumes en France, et aux producteurs indépendants qui font le reste, de s’organiser en cas de situation de crise.
Cette concertation aurait pour objectif d'évaluer les volumes que les marchés seraient capables d’absorber et de retirer, en cas d’offre surabondante, une partie de la production du marché afin d’éviter l’effondrement des prix. Une mutualisation parallèle des coûts d’une telle opération d’intervention sur le marché serait prévue.
Compte tenu de la situation de crise actuelle, les producteurs auraient davantage intérêt à sacrifier une partie de leur production (en la retirant du marché) plutôt que de vendre à perdre une partie conséquente de celle-ci.

> Cette démarche constituerait clairement une entorse au droit des ententes actuel, à moins de faire évoluer le droit.
Il faut, à cet égard, toujours garder à l’esprit que le secteur agricole est à la fois spécifique et stratégique et devrait à ce titre bénéficier de règles adaptées, différentes de celles qui s’appliquent, par exemple, au secteur de l’automobile.
Cette proposition est en première approche opposée à la philosophie de certains, selon lesquels « le laissez-faire par le marché élimine, dans l’intérêt de tous, les moins compétitifs ».
Dans la réalité, cette théorie ne se confirme pas sur les marchés agricoles, sur lesquels vendre ne dépend pas de la seule compétitivité. D’autres facteurs, tels que les aléas climatiques éliminent aléatoirement des producteurs compétitifs. Ceci devrait inciter à réfléchir sur l'opportunité de règles plus souples en matière de concertation des opérateurs.

Des pourparlers sont d'ailleurs en cours auprès des ministères français concernés, sachant qu’une telle mesure nécessiterait des changements réglementaires au niveau européen.

Quel regard portez-vous sur les négociations actuelles à l’OMC ?

> Les négociations actuelles de l’OMC occultent malheureusement une question principale, celle des barrières non tarifaires.
Si l’on peut comprendre l'objectif de libéraliser les échanges commerciaux, il n’est pas admissible de ne s’intéresser qu’à un versant des barrières douanières, les « tarifaires » qui ont une grande visibilité, et de passer sous silence celles qui sont dans l’ombre, les « non tarifaires ».
Concernant notre filière, les conséquences sont différentes selon les produits. S’il n’est pas possible d’importer des salades de Nouvelle Zélande pour des raisons de « périssabilité », la pomme fait partie des produits fortement touchés par la libéralisation des échanges et les barrières non tarifaires.
Or, si l’on garde l’exemple des pommes, une centaine de pays nous les refusent (exemple : Etats-Unis, Chine, Corée du Sud, Japon …) sous prétexte du non respect de conditions notamment sanitaires extrêmement contraignantes (barrières non tarifaires). Autre exemple, le poulet brésilien n’entrant pas sur le marché américain, se « déverse » sur le marché européen.
A l’inverse, l’Europe est une des zones présentant le moins de barrières non douanières et par conséquent reste, contrairement aux idées reçues, très ouverte aux importations. L’Europe est peut-être le premier exportateur de produits agricoles au monde, mais dans le même temps, elle est également le premier importateur mondial !


> Par ailleurs, une des conséquences négatives de la libéralisation des échanges est l’importation non pas de produits mais « des prix ». Paradoxalement, même si au final l’importation ne se réalise jamais, la menace d’y recourir suffit pour imposer à la baisse un prix au producteur français.

Au XIXè siècle, le Royaume-Uni a fait le choix de faire venir ses produits alimentaires du Common Wealth. Ce pays, conformément à la théorie de Ricardo, a renoncé à une production agricole endogène pour se spécialiser sur d’autres secteurs à plus forte valeur ajoutée. Cette théorie est également largement partagée aux Etats-Unis qui présente néanmoins la particularité de protéger fortement leur secteur agricole.

La puissance de l’Europe reposera certes sur le politique et la défense, mais aussi sur un secteur agricole qui disposera d’une capacité de réponse aux besoins alimentaires de sa population en cas de crise géostratégique ou sanitaire.

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Paris, le vendredi 25 juillet 2014