Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

Il est urgent de rendre solvable la demande alimentaire mondiale



Interview de Frédéric Descrozaille,
directeur général d’Interfel



Aujourd’hui directeur général d’INTERFEL (Interprofession des Fruits et Légumes), Frédéric Descrozaille est un acteur engagé et atypique du monde agricole, comme l’apprécie momagri.

Diplômé de l’Agro et de Sciences-Po, il a complété sa formation par des études de philosophie. Depuis son entrée dans le monde agricole (CFCA, APCA, CNJA, FIVAL …), il n’a eu de cesse que d’approfondir sa réflexion, notamment en analysant l’évolution du système monétaire international et ses interactions sur le monde agricole. Ancien élève de Marcel Mazoyer à l’Agro, il a maintenu avec lui une relation amicale qui lui a permis d’approfondir son enseignement, à la base de toute sa réflexion actuelle sur les enjeux agricoles et alimentaires mondiaux.

Ancien directeur général du CNJA, il a participé à la rédaction du rapport d’orientation « Paysans du monde : le prix de notre avenir » en 2001, fondateur d’une véritable réflexion alternative. Ainsi, constatant les effets destructeurs de la mise en concurrence d‘agricultures très différentes, les Jeunes Agriculteurs alors précurseurs, plaidaient en faveur d’une organisation des marchés agricoles au niveau d’ensembles régionaux de pays à niveaux de productivité comparables. Il a également collaboré à la rédaction du livre de Jean-Luc Duval, alors président du CNJA, « Fin des paysans, faim du monde » (édition du Cherche-Midi).

L’interview de Frédéric Descrozaille souligne la nécessité de protéger le revenu paysan afin de rendre solvable la demande alimentaire mondiale et décrypte les liens entre les marchés agricoles internationaux et le marché des monnaies, ce qui permet de mieux comprendre les crises alimentaire et financière actuelles.




Depuis plusieurs années, dans le cadre de votre réflexion sur l’avenir de l’agriculture, vous « tiriez la sonnette d’alarme » sur les fragilités du système financier international. Pourquoi ?

Tout d’abord parce que j’étais loin d’être le seul et qu’à mon niveau, j’avais seulement compris le message d’économistes tels que Krugman, Stiglitz, Rogoff, Galbraith Jr. ou plus près de nous Cohen ou Larrouturou.

L’originalité de ma démarche est ce qui m’a conduit à m’intéresser à ces enjeux monétaires : une réflexion sur l’économie agricole. Je suis convaincu depuis de nombreuses années que le problème pour toutes les agricultures du monde, c’est l’insolvabilité massive de la demande alimentaire mondiale. Or, cette demande non solvable est essentiellement paysanne. Paradoxalement, il faut donc protéger le revenu paysan pour que soit solvable la demande alimentaire qui ne l’est pas.

Mais le problème qui est alors posé, c’est celui du financement du renchérissement inévitable de l’alimentation. C’est une réflexion sur cet enjeu du financement qui m’a conduit à travailler sur la question monétaire.

Il m’est apparu que notre système monétaire international ne date pas des accords de Bretton Woods signés en 1944, qui ont créé notamment le FMI, mais des accords de la Jamaïque, signés en 1976. La réforme des statuts du FMI adoptée à cette date a essentiellement consisté à supprimer la référence à l’or, instaurer les taux de change flottants et libéraliser totalement les mouvements de capitaux.

Sur le plan théorique, cette réforme a été appuyée sur les travaux de Milton Friedman, qui a démontré exactement le contraire de Keynes : alors que Keynes avait établi que l’émission de monnaie avait un impact sur la réalité des échanges, Friedman a établi que l’émission de monnaie n’avait d’impact que sur le niveau général des prix. Si on est monétariste dans la lignée de Friedman, alors il faut que l’émission de monnaie soit privatisée et que les Banques centrales soient indépendantes, pour n’avoir comme mission que la lutte contre l’inflation.

Le résultat de cette réforme, c’est que plus aucun État membre du FMI ne peut faire de keynésianisme, hormis les États-Unis qui ont fait financer leurs principaux efforts budgétaires (guerre des étoiles sous Reagan, première guerre du Golfe, guerre d’Irak plus particulièrement) par un afflux de capitaux du monde entier, provoqué par une hausse du principal taux directeur de la Fed.

Mais la marge de manœuvre de la Fed s’est réduite au fil des années. Lorsqu’elle doit provoquer un afflux de capitaux, elle prend le risque d’étrangler la consommation et l’investissement qui se font essentiellement à crédit sur le territoire américain. C’est exactement comme cela qu’a été déclenchée la crise des subprimes : en passant ce taux de 0,5 à 5,75 en moins de 6 ans, essentiellement pour financer l'effort de guerre en Irak.

Mais lorsqu’elle doit détendre les relations interbancaires, elle prend le risque de trop réduire la rentabilité des capitaux sur le territoire américain. Aujourd’hui, le principal taux directeur de la Fed est retombé à 1. Tout le problème, c’est qu’elle ne pourra pas descendre en-dessous de zéro.

Si le principal taux directeur est à 0,5, comme en 2000, inférieur au taux de l’inflation (ce qui est déjà inouï en termes réels), et que les relations interbancaires ne sont toujours pas détendues faute d’absorption de la totalité des actifs douteux, alors le risque est de voir se réaliser la prophétie de Triffin : inversion du flux de capitaux aux frontières du territoire américain et effondrement du dollar dans des proportions incontrôlables.

C’est pourquoi, d’après ce que j’ai compris de ces enjeux, il reste à craindre que l’actuelle crise financière ne soit que le hors d’œuvre d’une crise économique et sociale proprement inimaginable.

En 1929, la crise agricole avait précédé la crise financière. Quel lien faites-vous aujourd’hui entre la crise alimentaire qui a frappé plusieurs pays au début de l’année 2008 et l’actuelle crise financière ?

A première vue, il n'y a pas de lien. La crise alimentaire a été provoquée avant tout par la baisse des stocks de fin de campagne, réduits à peau de chagrin juste avant son déclenchement. Il a suffit de mauvaises récoltes simultanées dans plusieurs régions exportatrices du monde pour qu'un mouvement massif de spéculation sur les matières premières agricoles soit lancé. Mazoyer prédisait ce phénomène depuis des années.

Mais si ces mouvements spéculatifs peuvent avoir autant d'impact, c'est dû à notre système monétaire international. Fin des années 90 et début des années 2000, on a parlé de « la nouvelle économie » dont la prétendue apparition s'est accompagnée de placements spéculatifs sur les fameuses « start-up ». Il suffit d'écouter RFI pour savoir que ces placements se sont ensuite focalisés sur les marchés des matières premières consommées par les économies dites « émergeantes », dont celle de Chine qui devait alimenter un taux de croissance à deux chiffres.

Les matières premières agricoles n'ont constitué qu'une aubaine passagère, le temps que soient reconstitués les stocks de fin de campagne. Du reste, cette flambée des cours n'aura pas duré plus longtemps que la dernière fois, au milieu des années 70, ce que prédisait également le même Mazoyer. Il y a, ainsi, malheureusement fort à parier que, d'ici 12 à 18 mois, la tonne de blé soit redescendue à moins de 60 euro.

Il reste que les marchés agricoles internationaux et le marché des monnaies sont étroitement liés. L'histoire contemporaine de l'agriculture mondiale et celle de la monnaie s'entremêlent comme un authentique macramé. Depuis la signature des accords de la Jamaïque, les placements financiers là où le foncier est le plus accessible et la main d'œuvre la moins chère sont facilités. Courant des années 80, ces placements ont rendu des agricultures de pays plus ou moins pauvres, comme ceux d'Amérique latine, techniquement aussi productives que celles d'Europe ou des États-Unis. Mais le salaire des ouvriers des pampas argentines plafonnant à 3 dollars par jour, sans charges liées à une législation ou une protection sociales pour ainsi dire inexistantes, fait de ces agricultures les plus compétitives du monde.

Tout le problème vient de ce que ces pays ont besoin d'exporter pour attirer des devises et rembourser leurs créanciers internationaux : au lieu de nourrir leur propre population, massivement insolvable, ils réclament à l'OMC l'ouverture des grands marchés solvables du monde, dont celui de l'Union européenne.

Mais c'est un cercle vicieux : ces pays sont compétitifs du fait d'une main d'œuvre paysanne ruinée dont le coût est indexé sur celui de l'alimentation, lui-même en baisse du fait de leur compétitivité... ce système génère plus d'insolvabilité que de revenu. Tant que des marges de manœuvre en matière de politiques agricole et monétaire ne seront pas réintroduites dans ces régions du monde, la situation ne fera qu'empirer.

Quels sont les enseignements à tirer de cette crise pour l’avenir de l’agriculture ?

Une seule : pour une fois, l'urgent et l'important se superposent... c'est rarissime et ce n'est même pas bon signe. C'est que la situation ne pourrait pas être beaucoup plus gravement catastrophique. Nous sommes peut-être encore à la veille d'une crise d'une ampleur sans précédent dans l'histoire.

Plus pragmatiquement, la première leçon à tirer est celle de la nécessité absolue de travailler à l'international. De ce point de vue, l'agriculture française est navrante : elle doit encore faire sa révolution copernicienne, et cesser de croire que l'Union européenne tourne autour d'elle. Il est urgent de créer des alliances et d'établir une plateforme internationale qui fasse valoir un diagnostic commun.

La deuxième leçon est de réunir les conditions d'un consensus, au-delà du diagnostic, autour d'un principe de protection du revenu agricole partout dans le monde. Et la troisième, de lier à ce découpage du globe en grands marchés agricoles communs protégés à leurs frontières, à une réforme de notre système monétaire international, qui permette de financer le renchérissement progressif de l'alimentation, au fur et à mesure que seront relevés les prix agricoles, par des mécanismes budgétaires de type keynésien.

On peut imaginer, pour ne pas devoir attendre que de telles idées soient à l'ordre du jour, qu'un deuxième FMI soit créé : un FMI agricole et alimentaire. Cela permettrait au moins de commencer par le plus urgent et cela ne me semble pas irréaliste : la PAC a été instaurée sans une telle unification monétaire puis appliquée avec des taux verts, sur fond de concurrences monétaires incontrôlées. Mendès-France avait évoqué la nécessité de créer une monnaie unique dès 1930... et il en fut de nouveau question en 1964, du temps où Mansholt était Commissaire européen à l'agriculture. C'était sans doute une utopie, mais l'important est qu'elle n'a pas empêché d'avancer.

Il faut aujourd'hui, certainement, de bien des points de vue, « refaire le monde ». Mais il ne faut surtout pas fermer boutique pendant l'inventaire... car c'est un luxe que nous ne pouvons malheureusement pas nous offrir.
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Paris, le lundi 1 septembre 2014