Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

Il est temps de bâtir une politique agricole internationale



Interview de Michel Fosseprez,
Président InVivo, Fondateur et Vice Président de momagri



A l’aube de la réforme de la PAC en 2013, quel constat faites vous de l’Agriculture mondiale ?

Jusqu’au milieu du 20ème siècle, globalement chaque être humain, chaque pays, avait le souci de son autosuffisance.
La grande part de la population vivait dans le monde rural, l’autoproduction ou la proximité producteur/consommateur permettait à chacun de vivre et de comprendre les aléas de la production.

La migration des populations vers les villes a rompu le lien entre l’Homme et la nature.
Les pays développés, certes de différentes manières, ont assuré la croissance de leur agriculture par souci d’indépendance alimentaire, et ils sont devenus à l’instar de l’Europe, exportateurs et concurrents sur le marché mondial. Cette situation nouvelle a contribué à des prix mondiaux bas très inférieurs aux coûts de production, et à des stocks de report chez ces pays inversement proportionnels à leur « efficacité » sur ce marché mondial d’excédents !

Durant cette période, l’opinion publique n'a pas manqué d'être alertée sur les stocks de céréales, les montagnes de beurre…, et sur les soutiens aux agriculteurs des pays développés asphyxiant les agricultures vivrières, etc… Bien sûr cette situation avait besoin de correctifs, mais aucun responsable politique n’a expliqué que la PAC avait réussi à garantir aux consommateurs d’avoir accès, chaque jour de l'année, à des produits alimentaires de qualité et en quantité.
Rappelons-nous que durant la période 1960-2000, la part de l'alimentation dans le budget des ménages a été divisée par deux !

Pourquoi prônez-vous la création d’une Organisation Mondiale de l’Agriculture ?

Aucune institution internationale n’a pour rôle l’autosuffisance alimentaire, et faute de gouvernance mondiale, il n’existe pas de stratégie mondiale de l’alimentation. L’Agriculture a été incluse dans les négociations internationales en 1984. Les différents cycles du GATT puis l’OMC ont été axés vers la suppression des éléments distorsifs du commerce mondial (aides exports, soutien direct, protections tarifaires, etc…), et non vers l'objectif de satisfaire le premier besoin de l’Humanité : se nourrir.

Ensuite, les chefs d’Etats ont validé les orientations fondées sur des analyses prospectives, toutes anglo-saxonnes, basées sur des modèles économiques inadaptés (FAPRI, OMC, Banque Mondiale). A noter à ce sujet qu’au sein de momagri, nous avons construit un modèle économique inédit, qui prend en compte les spécificités de l’Agriculture et sa dimension stratégique. Les résultats obtenus sont d’ailleurs riches d’enseignements.

Enfin, troisième raison, le postulat très libéral, qui est malheureusement soutenu par le Directeur de l’OMC, selon lequel la régulation des cours se fait par la « main invisible » du marché, ce qui est totalement utopique en Agriculture.

Pour quelles raisons dites-vous qu’il est utopique de vouloir réguler les cours des matières premières agricoles par la « main invisible » du marché ?

Parce que l’Agriculture est un secteur économique très spécifique.

La variabilité des récoltes est structurelle puisque liée aux aléas naturels (aléas climatiques, maladies, etc…). Elle est, de plus, fonction du comportement individuel de chaque producteur qui peut faire varier son assolement et, la somme de ces comportements amplifie l’excès ou le manque d’offre sans pare-feux possibles. L’atomisation de la production contribue elle-même à l’inadéquation de l’offre à la demande, pire, elle alimente la volatilité.
N’oublions pas non plus l’urbanisation galopante totalement indépendante de l’agriculture. Elle influence l’offre en accentuant la variabilité des productions par le changement de destination de terres qui sont bien souvent les plus fertiles. Bel échec des politiques d’aménagement du territoire !…

La demande mondiale est relativement prévisible car elle évolue avec l’augmentation de la population et le changement du mode d’alimentation. De manière générale, plus le pouvoir d’achat s’élève, plus la demande carnée évolue, et plus les volumes de produits végétaux nécessaires à l’alimentation humaine et animale augmentent.
Toutefois, la demande varie peu en fonction des niveaux de prix, et cette inélasticité est liée à l’obligation de se nourrir quotidiennement. Il est vrai qu’à écouter nos grands libéraux, on peut se demander si certains n’imaginent pas résoudre l’équation offre/demande en rationnant la demande et donc l’alimentation !

Par ailleurs, le contexte économique actuel de financiarisation de l’économie où prime la dictature du court terme va à l’encontre des missions originelles de l’Agriculture qui elles, ne peuvent être satisfaites que dans une logique de moyen terme. La masse des capitaux nécessaires dans ce métier est comparable à celle de l’industrie lourde. Les investissements requis aux niveaux fonciers et matériels notamment ne peuvent s’engager qu’à partir d'une perspective de revenu pérennisé à moyen terme. Or l’Agriculteur est le seul entrepreneur à prendre tous les ans un triple risque de prix, de quantité et de qualité, ces deux derniers étant liés au vivant (la météo, le sol, les parasites et maladies, …) !

De manière caricaturale, on pourrait imaginer à l'extrême qu’un agriculteur n’aurait rien à vendre l’année où les prix montent, et inversement, qu'il regorgerait d'excédents sans marché. Ceci explique en grande partie pourquoi l’Agriculture n’est pas viable dans les pays sans politique agricole.


La théorie de l’avantage comparatif ne peut non plus être mise en avant car aucun pays, fut-il le plus compétitif au monde, ne peut à lui seul alimenter la planète.

Considérez-vous donc que la crise alimentaire mondiale qui sévit, et qui va d’ailleurs être au cœur des débats du Sommet de Rome du 3 au 5 Juin, peut être imputée aux stratégies menées par les Institutions internationales ?

Quel bilan affligeant, quel gâchis d’avoir pu imaginer que la levée de tous les obstacles au commerce mondial de biens agricoles allait favoriser le développement !
Quel dogmatisme des dirigeants des instances internationales OMC – FMI – FAO – à persister dans l’erreur. Hier, les mêmes qui condamnaient les pays subventionnant leur agriculture, les accusant d’asphyxier l’agriculture vivrière, montrent aujourd’hui du doigt les pays pourtant libéraux bloquant leurs exportations, ou encore les biocarburants désignés comme responsables de l’envolée des cours et des difficultés économiques des pays importateurs !
Concernant le premier argument, il est compréhensible qu’aucun chef d’état ne prenne le risque d’affamer ses concitoyens ou de surenchérir l’alimentation de son pays en exportant sa propre production. Pour le second, en Amérique du Sud notamment, les biocarburants sont essentiellement produits à partir du saccharose, or le cours du sucre est celui qui est resté le plus stable !
Le développement de la production de bioéthanol issue du maïs s'est essentiellement réalisé aux Etats-Unis, or les cours du maïs dans ce pays sont eux aussi restés très stables ! et le volume de maïs exporté par les USA a augmenté de 20% !

Après 24 ans de négociations internationales, de dérégulation, les grands apôtres du libéralisme nous proposent la division des pains !

Il est temps que les politiques réagissent car :

> garantir l’alimentation c’est assurer la production, en particulier dans les pays où les besoins alimentaires sont les plus cruciaux,

> assurer la production, c’est « organiser » l’offre

> « organiser » l’offre, c’est mettre en place des outils de régulation (stockage, limitation de production en cas d’excédent, etc…)

En somme avoir une réelle politique agricole et alimentaire par grandes zones économiques.

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Paris, le lundi 15 septembre 2014