Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

Fonds de lissage burkinabé :
« Depuis la campagne 2006-2007, le mécanisme fonctionne »



Interview d’André Pouillès-Duplaix,
Directeur adjoint du Département Technique Opérationnel de l’AFD
José Tissier et Anne Legile,
chefs de projet "développement agricole et rural" de l’AFD



Le Fonds de lissage mis en place avec l’aide l’AFD au Burkina Faso pour la filière coton est une initiative particulièrement intéressante qui démontre que des solutions existent pour faire face à l’instabilité des marchés agricoles mondiaux1.

Destiné à réduire la volatilité des cours tout en respectant les évolutions du marché mondial, le fonds de lissage est un exemple de gestion du risque prix qui affecte tous les agriculteurs, et menace même parfois la pérennité de leurs exploitations.

André Pouillès-Duplaix, directeur adjoint du Département Technique Opérationnel de l’AFD, et José Tissier et Anne Legile, chefs de projet "développement agricole et rural" , reviennent sur cette expérience qui existe depuis 2007, en apportant un éclairage actualisé sur le fonctionnement concret du fonds.

Par Dominique Lasserre, conseiller de momagri

Dominique Lasserre : Est-ce que cela marche ?

AFD : Depuis la campagne 2006-07, le mécanisme fonctionne. Cela joue à deux niveaux :

• D’une part, l’application de la formule de fixation des prix permet de déterminer à l’avance – avant que les producteurs agricoles n’aient commencé leurs semis – le prix de campagne, en prenant en compte le niveau des prix internationaux et les éventuelles inflexions de ceux-ci… D’où l’adoption d’un prix raisonnable, moins « politique » que le système précédent de prix négocié2, mettant a priori moins en péril les sociétés cotonnières et la filière dans son ensemble, lorsque le prix de marché est trop bas par rapport aux coûts de production.

• D’autre part, en cas de pic des prix, avec le recours au fonds pour compenser les sociétés cotonnières dans les cas où elles auraient in fine payé davantage les producteurs que ce que le marché le leur permettait…

Dans les deux cas, tant le producteur que la société cotonnière sont en partie sécurisés. Les producteurs le sont parce qu’ils connaissent le prix du coton, le prix des intrants du coton et donc leurs marges brutes d’exploitation avant de faire leurs choix de culture pour la campagne à venir (ils décident d’affecter telle surface au coton et telle autre aux céréales…). Cette sécurisation du producteur joue comme une incitation à l’intensification raisonnée. De leur côté, les sociétés cotonnières acceptent plus facilement de s’engager vis-à-vis des producteurs agricoles sur un prix anticipé dans la mesure où elles savent que la fixation des prix tient compte des réalités du marché international et qu’existe un fonds de lissage…

DL : Combien coûte le dispositif ?

AFD : L’abondement initial a été de 18 Millions euros (en subvention pour l’interprofession). Il est difficile de le dire, car de nombreuses variables entrent en jeu (notamment le volume de production de coton graine concernée, qui varie chaque année…).

Pour le fonctionnement annuel, une banque a été sélectionnée selon une procédure de mise en concurrence, la BOA3. Conformément à son contrat, la banque recevra un montant forfaitaire pour la gestion du fonds (calcul des droits de tirage éventuels, calcul des abondements éventuels, virements…) pour une période de 12 mois. Mais à l’inverse, la Banque rémunère l’association du Fonds de lissage4 à hauteur de 6 % TTC du montant du fonds.

DL : Le fonds est-il destiné à perdurer ?

AFD : Oui. A priori le fonds est un outil créé par les deux familles professionnelles, UNPCB (producteurs agricoles) et APROCOB (sociétés cotonnières) pour constituer l’un des outils de gestion pérenne de la filière.

L’idée est, qu’une fois doté, le fonds puisse bénéficier, lors des années où la prévision du prix s’avère inférieure au prix de marché constaté, d’abondements venant compenser les tirages effectués lors des années où la prévision du prix s’avère supérieure au prix de marché…

Le recours à des calculs stochastiques a été utilisé (tirage de Monte Carlo), mais la variable principale étant le volume de production, il n’est pas possible d’affirmer une fois pour toutes que le fonds a été suffisamment doté ou non…

DL : Quel agenda pour généraliser un tel système ?

AFD : Un certain nombre de conditions concernant la gestion de la filière au niveau national doivent être remplies dans le pays qui serait intéressé :

Ainsi sont a priori éligibles les pays où serait achevée (ou en cours) la réforme institutionnelle se traduisant par un recentrage de l’Etat sur les seules fonctions de pilotage et de suivi – ce qui signifie soit l’arrivée d’investisseurs privés et/ou la montée au capital des sociétés cotonnières par les producteurs agricoles – et par une gestion de la filière assurée par les seuls acteurs dans le cadre d’une Interprofession réunissant les producteurs et le(s) société(s) cotonnière(s)…

Par la suite certains critères minimums d'acceptabilité seront introduits, qui peuvent être définis comme suit:

    1. Les filières nationales doivent être dotées d'un mécanisme de lissage et de détermination du prix au producteur ayant fait l'objet d'un accord interprofessionnel, et décrit dans un règlement comportant des modalités automatiques de fonctionnement, non susceptibles de manipulation

    2. Le mécanisme national de lissage et de fixation des prix au producteur doit fonctionner selon les principes suivants:

      a) la formule de fixation du prix au producteur doit être indexée sur l'évolution tendancielle du cours mondial,

      b) les modes de détermination du prix au producteur, de l'abondement au fonds de lissage et du montant éventuel de soutien à verser aux sociétés cotonnières doivent être déterminés par des règles de calcul sous forme de formules mathématiques, sur la base de paramètres objectivement vérifiables par les différents partenaires;

      c) L'ensemble du mécanisme doit être compatible avec l'utilisation des instruments de marché, comme moyen complémentaire de lissage, et avec les autres outils prévus, sans lesquels aucun système de lissage national ne peut être pérenne.

    3. La gestion des fonds nationaux de lissage doit être confiée à une banque mandataire responsable de l'application des mécanismes prévus dans le règlement.

L’AFD ne maîtrise donc pas pleinement l’agenda, et ce d’autant moins qu’elle ne dispose pas de ressources en subvention suffisantes pour mettre en œuvre la facilité régionale selon le schéma initialement prévu.

Aujourd’hui, seuls le Burkina et le Sénégal sont considérés par l’AFD comme éligibles.

DL : Quels enseignements ?

AFD : Comme l’indique la note de présentation5, l’opération n’est pas achevée, puisqu’elle n’intègre ni les instruments de marché, ni la notion de catastrophe et de filet de sécurité. Il est donc difficile de parler déjà d’enseignements.

Cependant, les filières cotonnières ouest-africaines illustrent ce que peut apporter l’agriculture contractuelle en terme de gestion du risque de prix.


1 Pour avoir une explication détaillée des principes de fonctionnement du Fonds, lire Momagri, « Le Fonds de Lissage de la filière coton au Burkina Faso : une initiative pertinente pour lutter contre la volatilité des prix », 06/07/2009
2 Pendant de nombreuses années, le marché du coton au Burkina Faso a fonctionné sur la base d’un prix négocié entre les sociétés cotonnières et les producteurs, avec les inévitables luttes politiques que cela induit.
3 Banque of Africa
4 Le fonds de lissage est géré par l’Association du fonds de lissage (AFDL), créée en avril 2008 lors d’une Assemblée générale constitutive de l’interprofession cotonnière burkinabé, qui réunit les producteurs et les sociétés cotonnières.
5 Cf. article de momagri, « Le fonds de lissage de la filière coton au Burkina Faso : une initiative pertinente pour lutter contre la volatilité des prix », 06/07/2009
Haut de page
Paris, le vendredi 24 mai 2019