Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.

Frédéric Courleux
Témoignage

En quoi la crise agricole renouvelle-t-elle les débats des politiques agricoles ?



Frédéric Courleux,
Economiste et chef du Bureau de l’évaluation et de l’analyse économique au Centre d’études et de prospective (CEP)


Alors que la crise alimentaire de 2007/2008 a replacé les questions agricoles au centre des débats internationaux, la volatilité accrue des prix agricoles et la financiarisation des marchés ont contribué à renouveler l’analyse de la sécurité alimentaire. Dans le contexte des réformes en cours et à venir du Farm bill et de la Politique agricole commune (PAC), nous vous recommandons la lecture du débat qui a récemment été animé par le Centre d’Etudes et de Prospective du Ministère de l’Agriculture1. Dans les extraits que nous avons choisi de publier, Stéphane Le Moing, haut fonctionnaire du Ministère de l’Agriculture, Jean-Marc Boussard, ancien directeur de recherche de l’INRA, et Jean-Christophe Bureau, enseignant chercheur à AgroParisTech, interviennent sur la crise alimentaire, la volatilité des prix agricoles, les réformes des politiques agricoles depuis les années 1980 et la refonte de la gouvernance agricole mondiale.

La rédaction de momagri




Frédéric Courleux : Pour de nombreux observateurs, la crise actuelle est aussi celle d’un discours basé sur l’autorégulation des marchés. L’érosion progressive des stocks avant la crise dans un contexte de prix bas et l’exubérance irrationnelle d’une flambée des prix largement détachée des fondamentaux de l’offre et de la demande appellent-elles à considérer avec plus de discernement l’hypothèse d’efficience informationnelle des marchés ?

Stéphane Le Moing (Chef du service des Relations Internationales au sein de la Direction Générale des Politiques Agricole, Agroalimentaire et des Territoires du Ministère de l’Agriculture) : La crise doit en effet être l’occasion de reconnaître les particularités des marchés agricoles, connues depuis longtemps par les économistes, notamment celles de relative inélasticité de l’offre et de la demande. La crise doit aussi permettre de reconnaître que l’efficacité des marchés, certes très importante à prendre en compte, n’est pas une qualité immanente des marchés, elle dépend vraiment de leur fonctionnement concret. C’est alors le mode de gouvernance des marchés qui doit être discuté, et en réalité, la question marché versus régulation est une question complexe.

Jean-Marc Boussard (Economiste, ancien directeur de recherche à l’INRA) : Un marché efficace, c’est un marché dans lequel le prix est égal au coût de production à long terme. Ce qu’on voit en agriculture, c’est que ce n’est jamais le cas. Dès que l’on achète un produit agricole, on le paie soit pas assez cher, soit trop cher. Cela signifie donc que le marché ne marche pas. Et si le marché ne marche pas, tous les économistes sont d’accord pour dire qu’il faut intervenir. […]

Depuis le début des années 1980, les réformes des politiques agricoles se placent dans l’optique de ne pas affecter le signal prix mais de se contenter de limiter les effets de l’instabilité structurelle des marchés agricoles. Le coût de l’instabilité des marchés agricoles pour l’ensemble de l’économie et le caractère systémique du risque prix remettent-ils en cause cette stratégie ? Peut-il être justifiable de prévenir plutôt que de chercher à guérir ? […]

Jean-Christophe Bureau (Economiste, enseignant chercheur à AgroParisTech) : Il est compréhensible qu’un État cherche à stabiliser ses prix intérieurs, l’utilisation de droits de douane flexibles est donc une mesure relativement sensée. Mais est-il possible de stabiliser les marchés intérieurs sans fortement déstabiliser les marchés mondiaux ? Si certains pays stabilisent leur marché intérieur en se protégeant, en mettant des subventions ou des taxes à l’exportation, reportent l’instabilité sur un marché mondial étroit, et donc plus sensibles aux variations d’offre et de demande.

Jean-Marc Boussard : C’est peut-être là que nous avons un vrai différend théorique. Le fond du problème, c’est de connaître les origines des fluctuations de prix. Il y a deux théories à ce sujet, il n’y en a pas trois. Une première théorie voit l’origine des variations de prix dans les « tâches solaires ». Elles seraient liées au climat ou à des facteurs similaires, soumises à la loi des grands nombres, imprévisibles. Si cette théorie est vraie, alors effectivement toutes les thèses libérales sont parfaitement justifiées. La thèse de Lamy repose sur l’ouverture de l’ensemble des frontières pour régulariser les prix, une sécheresse ne pouvant avoir lieu simultanément en Australie, en Argentine et en Europe.

En revanche, si les fluctuations correspondent à un phénomène de cobweb et sont dues à des erreurs d’anticipation, à l’imperfection des marchés etc., alors ouvrir les marchés synchronise les fluctuations mais ne change rien à leur ampleur. Au contraire, des politiques de régularisation des prix, même à l’intérieur de pays, garantissent un minimum de volant de production, et de ce fait même, garantissent un certain amortissement des fluctuations sur les prix mondiaux. La théorie du marché étroit n’est alors pas vérifiée, et il existe des modèles qui montrent très bien que dans ce cas là, régulariser le « gros » marché permet de stabiliser « le petit ». […]

En quoi la crise apporte-t-elle d’autres éléments en faveur de politiques agricoles ?

Stéphane Le Moing : Les évènements sur les marchés financiers sont probablement sources d’inspiration pour notre position sur les marchés agricoles, dans la mesure où se pose la question de l’équilibre à trouver entre économie réelle et économie financière. Les marchés financiers sont nécessaires pour financer l’économie réelle, pour offrir des signaux prix et pourvoir des instruments de gestion des risques. Mais en même temps, leur développement peut finalement nuire à l’économie réelle. Bien que ce soit difficile à mettre en oeuvre et qu’il faille opérer avec prudence, l’idée de la possibilité de réguler les marchés financiers a émergé. Dans le domaine agricole, cette problématique revêt même davantage d’importance, puisque l’on touche, comme on l’évoquait précédemment, la question fondamentale qui est celle de la nourriture. […]

Avec son rapport sur le développement dans le monde de 2008, la Banque mondiale a débuté son aggiornamento sur le rôle stratégique de l’agriculture dans le développement peu avant que n’éclate la crise. Peut-on penser que la crise alimentaire marque l’échec final du consensus de Washington ?

Stéphane Le Moing : La crise a effectivement eu un rôle bénéfique en imposant une approche beaucoup plus subtile et réaliste de différents éléments. Des ouvertures apparaissent dans la nécessité de réinvestir dans l’agriculture, par rapport à des politiques budgétairement restrictives. Les politiques commerciales sont aussi approchées plus subtilement. La crise a souligné le danger de politiques prônées jusqu’alors privilégiant les cultures d’exportation, conduisant à une dépendance aux marchés extérieurs, pouvant menacer les approvisionnements alimentaires de base. Cependant, le commerce doit garder un rôle fondamental, ne serait-ce que parce que d’un point de vue mondial, il y a des zones structurellement excédentaires et d’autres en déficit sur le moyen long terme. Mais il est tout à fait illusoire de penser que le commerce peut être la solution unique aux problèmes de politiques agricoles. […]

Peut-on imaginer qu’un prochain accord multilatéral puisse véritablement organiser une gouvernance mondiale de la sécurité alimentaire ?

Stéphane Le Moing : La crise a souligné le besoin de construire une approche commune au niveau international, à commencer par la construction d’une expertise commune dans le domaine alimentaire sur le modèle du GIEC. La deuxième dimension de cette approche commune doit être la reconnaissance du caractère stratégique des politiques agricoles. Un débat international est nécessaire pour tenter de définir une zone de consensus en matière de recommandations politiques relatives à la sécurité alimentaire, sans toutefois restreindre l’angle de vue à celui de la libéralisation du commerce comme cela a été le cas jusqu’à présent. Un véritable lieu d’échange est nécessaire à côté des négociations du Doha round. Et même si l’on en reste aux déclarations politiques, il est essentiel de camper dans le débat la sécurité alimentaire, qui ne doit pas être un faux argument pour introduire des politiques protectionnistes nuisibles aux pays en développement. La sécurité alimentaire doit être un thème prioritaire sur lequel investir et à articuler avec les autres dimensions des politiques publiques.

1 http://www.agreste.agriculture.gouv.fr/publications/notes-et-etudes-socio-economiques/article/debat-en-quoi-la-crise-agricole

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Paris, le vendredi 24 mai 2019