Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

Demain, la faim !



Ouvrage de Frédéric Lemaître,
rédacteur en chef du journal Le Monde


Frédéric Lemaître, rédacteur en chef et éditorialiste au journal Le Monde, est l’auteur du livre « Demain la faim ! » dont nous recommandons la lecture pour ses qualités d’analyses et de réflexion.

Nous lui avons demandé pourquoi il s’était engagé dans la rédaction d’un tel ouvrage, à un moment où la question agricole ne faisait « plus recette » au sein de la presse française.

« L’élément déclencheur vient de Davos 2008. Je discutais alors avec le dirigeant d’une institution bancaire qui regrettait que ce Forum passait complètement à côté d’un sujet majeur pour l’avenir, à savoir la problématique agricole et alimentaire. J’ai alors décidé d’approfondir le sujet ».

Les émeutes de la faim se multipliaient, les cours étaient à cette époque au plus haut et tous les experts de la place misaient sur un prolongement de la tendance. Et puis tout s’est écroulé quelques mois plus tard : les prix, la crise financière et économique et aujourd’hui la crise agricole vécue par plusieurs pays de la planète ébranlent les certitudes, sans pour autant avoir conduit les responsables à s’engager dans une régulation de la libéralisation des échanges et dans la mise en place de politiques agricoles qui atténuent la volatilité des cours agricoles.

Comme le souligne Frédéric Lemaitre, on ne saurait trop insister sur le fait que l’« avantage d’une crise est de forcer les responsables à agir ».

Espérons que l’action ne se cantonnera pas aux constats ou aux incantations. Nous avons besoin de responsables politiques qui ne se laissent pas impressionner par les « prophètes de l’impossible » et qui soient guidés par l’audace de rénover l’action politique.

Vous trouverez ci-dessous quelques bonnes feuilles de cet ouvrage nominé pour participer aux prix littéraires TerrEthique qui seront remis au cours du prochain Salon de l’Agriculture à Paris en 2010. Nous lui souhaitons bonne chance !

Par Dominique Lasserre, conseiller de momagri


Morceaux choisis

Introduction


« Mai 2045 ? L’Inde vient de déclarer la guerre à l’Indonésie ….

Mai 2045. […] L’Inde vient de déclarer la guerre à l’Indonésie. Pourtant, entre le pays le plus peuplé de la planète et le premier pays musulman du monde, les relations ont longtemps été bonnes. En 2015, ils avaient même réalisé une opération spectaculaire : incapable de nourrir son milliard et demi d’habitants, l’Inde avait acheté à l’Indonésie le droit d’exploiter les terres de Papouasie, une province presque aussi vaste que la France. [ …] Mais depuis quelques années des tensions sont apparues entre les communautés. Surtout, en raison de la flambée des prix agricoles, ces terres autrefois marécageuses et désormais très productives, valent une fortune. L’Indonésie veut donc les reprendre à son compte ou au moins pouvoir bénéficier d’une partie des récoltes, ce dont le gouvernement indien ne veut absolument pas entendre parler. […]

Si l’on a déjà connu quelques « guerres de la soif », c’est la première fois qu’une « guerre de la faim », comme le dit la presse, oppose deux pays. […]

Science-fiction ? Bien entendu. […]

La sécurité alimentaire revient à l’ordre du jour, et la terre reprend de la valeur. Au nom de cet impératif, des Etats, des fonds souverains, des multinationales acquièrent des terres et posent de nouvelles questions au droit international. […] Après demain, des guerres de la faim ne sont donc pas exclues. Les émeutes de 2008 ne sont qu’un avant-goût de ce qui nous attend. […] »


Le retour du colonialisme ? (chapitre 7)

« Il flotte sur ce début de XXIème siècle un petit parfum XIXème siècle. Comme jadis, les terres de certains pays sont à nouveau très convoitées par des non-résidents. Un signe supplémentaire que nombre de dirigeants de pays riches n’ont qu’une confiance très limitée dans l’avenir des relations commerciales. Leur raisonnement ?

Puisque, demain, le retour du protectionnisme peut menacer la sécurité alimentaire de mes concitoyens, pourquoi, ne pas acheter aujourd’hui des terres qui me protègent de la pénurie ? Que des intérêts (publics ou privés) s’associent à des pays émergents pour exploiter ensemble une terre n’est pas condamnable en soi si les bénéfices sont partagés.

Mais si l’on en croit les bribes d’information qui circulent –la plupart de ces accords sont confidentiels-, ce n’est pas ce que l’on constate. Selon The Chosun Ilbo, le grand quotidien conservateur coréen, le Japon a discrètement acheté 12 millions d’hectares de terres en Asie du Sud Est, en Chine et Amérique du Sud pour produire des denrées alimentaire à exporter dans l’Archipel. La superficie est énorme : près du triple de celles des terres arable japonaises. De son côté, selon l’ONG Grain, le gouvernement lybien a loué 200 000 hectares de terres agricoles en Ukraine pour couvrir ses propres besoins en importations alimentaires. Et les Emirats arabes unis ont acheté environ 400 000 hectares au Pakistan avec le soutien d’Islamabad. … […]

… Pergam Finance, un fonds d’investissement qui, depuis 2005, investit les terres sud-américaines. Son dirigeant, Olivier Combastet, expliquait en juillet 2007 sa stratégie dans l’Expansion :

« A partir du constat que la terre va devenir un actif de plus en plus rare, nous nous sommes fixé une feuille de route bien précise. Nous cherchons des exploitations mal structurées pour mieux les organiser et les valoriser. La règle est d’acheter l’hectare autour de 2000 dollars. Aujourd’hui, nous sommes en avance sur nos objectifs de rentabilité. La valeur de nos premiers investissements a déjà grimpé de 30% (…). L’idée est de constituer un portefeuille d’actifs diversifiés, à travers l’Uruguay, l’Argentine et un troisième pays pour mieux équilibrer nos risques. On veut faire de Campos Orientales la première foncière agricole cotée en Bourse, à la fois par sa taille et en terme de rentabilité.

Mais que voulez-vous, l’Amérique latine devient chère. Pour certains financiers, l’eldorado de demain, c’est en Afrique qu’on le trouve. Là où seuls 210 millions d’hectares sont exploités quand on estime qu’il y a au moins 400 millions de très bonnes terres et un milliard d’hectares exploitables.

[…] Malgré les turbulences financières, le journal Hedge Fund News (dont le délicieux sous-titre est « creative volatility ») nous apprenait le 1er septembre 2008 qu’Emergent avait levé plus d’argent que prévu, 2 milliards d’euros, et qu’il espérait en lever 3 milliards au total. La mise minimale était de 500 000 euros pour un particulier et de 5 millions pour un investisseur institutionnel. En ces temps de turbulence des marchés, Hedge Fund News apportait une précision qui n’a pas dû échapper à ses lecteurs : le rendement attendu est de 25% par an.

Après les subprimes, l’agriculture va-t-elle être la future bulle financière. Déjà, en 2007, pour la première fois depuis trois décennies, le prix des terrains agricoles a davantage progressé que le prix des logements à Londres ou New York.

Selon toute vraisemblance, le phénomène s’est reproduit en 2008. Si la mode ne s’estompe pas, que peut-il se passer ? Dans le meilleur des cas, des capitaux privés peuvent apporter de l’argent à un secteur qui en a et qui en aura de plus en plus besoin. Telle est d’ailleurs la justification des intervenants. Mais il n’est pas sûr que les paysans qui souffrent aujourd’hui de la faim soient à même d’en profiter. Dans ce scénario, nous assisterions dans les décennies qui viennent à la transformation de paysans en salariés de groupes multinationaux, voire d’Etats étrangers dont les productions risquent d’être essentiellement destinées aux exportations. […] Faudra-t-il en passer par là pour nourrir la planète ?

La situation est assez inquiétante pour que le directeur général de la FAO tire la sonnette d’alarme. Dans un article publié par Le Monde (le 24 septembre 2008), il écrit : L’exploitation des ressources naturelles dans le seul souci de la rentabilité financière […] risque d’entraîner l’émergence d’un pacte néocolonial pour la fourniture de matières premières sans valeur ajoutée dans les pays producteurs et des conditions de travail inacceptables pour les ouvriers agricoles. Il convient donc d’éviter un mauvais usage d’une bonne idée ». »


Le commerce inéquitable (chapitre 10)

« … C’est bien parce qu’ils estiment que la sécurité alimentaire de leurs populations n’est pas négociables que les Etats-Unis et l’Union européenne subventionnent massivement leurs agricultures. Loin d’être condamnable, cette vision politique est nécessaire. Imagine-t-on qu’au nom de l’offre et de la demande, une partie de la population ne puisse plus se nourrir ? Non, bien sûr. Le droit à l’alimentation est essentiel. Mais dès lors une question se pose : la libéralisation du commerce doit-elle, peut-elle s’appliquer à l’agriculture comme aux autres biens marchands ?

Rares sont ceux qui le pensent vraiment et la crise alimentaire de 2008 n’a fait que renforcer le clan des sceptiques. Depuis plus d’un demi-siècle, la communauté internationale part du principe que la libéralisation des échanges est l’une des conditions de la croissance économique. Les faits semblent lui donner raison … sauf dans le domaine agricole où elle rencontre trois obstacles majeurs. [cf. le livre p. 116 pour lire la suite]

La cause est donc entendue : l’agriculture n’est pas un bien comme un autre et le libéralisme y est pour le moment une chimère. Une politique vraiment libérale ferait-elle le bonheur des plus pauvres ? Cela est loin d’être évident.

Selon la Banque mondiale, les aides des pays développés à leurs agriculteurs reviennent à baisser de 5% le prix des produits agricoles sur les marchés mondiaux. Rien de fondamental donc. [ …] [La FAO] estime paradoxalement que ce sont les consommateurs des pays membres de l’OCDE qui bénéficieraient le plus d’une libéralisation totale car actuellement ce sont eux qui souffrent le plus des obstacles à l’importation. Quant aux pays émergents, « ceux qui sont importateurs nets de produits alimentaires et ceux qui bénéficient d’un accès préférentiel aux marchés des pays membres de l’OCDE ne sortiront pas gagnants de la libéralisation de ces marchés, même à long terme. » Effectivement, comme l’Union européenne a des accords avec 79 pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) qui sont souvent parmi les pays les plus pauvres de la planète et qui, eux, taxent les importations européennes, une libéralisation des échanges leur serait préjudiciable. A vrai dire, le principal bénéficiaire d’une libéralisation du commerce agricole serait le pays émergent capable de rivaliser avec l’Union européenne et les Etats-Unis : le Brésil.»
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Paris, le mardi 2 septembre 2014