Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

De Rabelais à Montesquieu : Messieurs, relisez vos classiques



Michel Fosseprez
président d’InVivo et membre fondateur du MOMA



Un journal à grand tirage titrait récemment « Au Chicago Board of Trade, la sécheresse fait grimper les cours du blé ». La pénurie actuelle du blé sur le marché mondial due à une récolte médiocre, a en effet fait grimper les cours de 30% en un mois au CBOT. Cette explication rationnelle a le mérite de rassurer nos experts qui, depuis toujours, attribuent les variations de prix des marchés agricoles au seul risque climatique !

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ! Rabelais

Je les entends déjà dire : « Circulez, il n’y a rien à voir » ! Pourtant, cela fait cinq années, que, avec plusieurs responsables du monde agricole, nous tirons la sonnette d’alarme sur les risques d’un grave déséquilibre offre / demande. Or, très peu de responsables politiques ou d’experts ont à ce jour pris la pleine mesure des enjeux en termes de souveraineté que représente une pénurie de produits agricoles sur les marchés mondiaux.

Le raisonnement à la mode veut que nous soyons dans une situation de surproduction mondiale et que le modèle de la libéralisation des échanges au niveau international régule de lui-même les situations de déséquilibres.

Or, les mouvements spéculatifs actuels ont été déclenchés par le fait que certaines variables, encore inconnues il y a quelques mois, peuvent désormais être prises en compte dans les prévisions. Ainsi nous avons aujourd’hui une bonne visibilité des faibles niveaux des stocks chinois ou indiens qui permettent d’anticiper des tensions à venir sur la demande et sur les prix.

Il est parfois regrettable d’attendre de « voir pour croire ». Dans le domaine des produits agricoles, il est meurtrier d’attendre pour constater le déséquilibre offre / demande et les conséquences qui en découlent.

Or, c’est bien le cas aujourd’hui pour le blé : l’offre est largement inférieure à la demande, en raison de la mauvaise récolte d’une part, et de stocks plus faibles qu’on ne l’imaginait, d’autre part ! Par ailleurs, la demande de blé est durablement soutenue à la hausse pour répondre à l’accroissement de la population mondiale, et à la lutte contre la malnutrition, qui concerne plus d’un milliard d’individus. Voila la raison pour laquelle les prix s’envolent à la hausse.

On pourrait penser que le prix joue son rôle de variable d’ajustement et que tout va rentrer dans l’ordre. En réalité, ce sont les consommateurs des pays les plus pauvres qui vont jouer le rôle de variable d’ajustement en étant contraints de réduire leur consommation, faute de disposer de l’argent nécessaire pour acheter ces matières premières agricoles.

Et nous approchons là d’une des spécificités du secteur agricole, à savoir son caractère stratégique. En effet, réduire ses achats de céréales n’est pas sans conséquence sur la stabilité économique et politique d’un pays !

Cette situation révèle également l’illusion qui consiste à croire que le monde connaît depuis les années 1970 des surproductions agricoles régulières et que les situations de pénurie sont révolues.

Non, je peux vous assurer que les pénuries alimentaires n’appartiennent malheureusement pas à l’histoire ancienne et que de nombreux signaux sont en train de virer au rouge !

C’est également la raison pour laquelle je ne considère pas que cette hausse de prix est de nature spéculative, car elle traduit un déséquilibre chronique offre / demande, renforcé par des stocks trop faibles et amplifié par un fonctionnement atypique des marchés agricoles.

L’équipe d’économistes du MOMA (mouvement pour une organisation mondiale de l’agriculture) l’a dernièrement fort bien démontré : la volatilité des prix des produits agricoles est une caractéristique intrinsèque de ce marché.

La variable climatique est, pour sa part, conjoncturelle et ne peut être qu’un amplificateur temporaire.

Il y a en réalité plusieurs facteurs beaucoup plus fondamentaux, responsables de la situation présente..

Premièrement, les stocks en baisse régulière ne permettent plus de répondre convenablement à une chute de production ou un accroissement de la demande. Par exemple, les stocks mondiaux de céréales, qui sont aujourd’hui de 57 jours contre 116 jours en 1999, sont désormais inférieurs au seuil critique de sécurité, fixé à 70 jours.
Or, contrairement à la période de 1950 à 1990, où les rendements céréaliers et les superficies des terres arables augmentaient parallèlement à la croissance de la population, on observe aujourd’hui une stagnation des rendements, et une diminution des surfaces cultivées, dans un contexte de forte croissance démographique.

Deuxièmement, les pressions à la baisse des cours de matières premières et du blé en particulier, ne créent pas les conditions propices à la mise en culture de nouvelles terres, mais sont plutôt à l’origine de la mise en friche. Sans aides, les agriculteurs ne vivent plus de leur production. Dans les pays riches, les Etats compensent la moins-value par des aides. Dans les pays plus pauvres, les agriculteurs abandonnent la terre et émigrent vers les villes dans l’espoir de trouver un travail !
On est ici face à un processus proche du marché du pétrole. La hausse des cours de ces dernières années était principalement due à une insuffisance des investissements dans les capacités de production (ex. raffineries). Le jour où la demande a augmenté de façon inhabituelle, l’offre n’a pas pu y répondre car la mise en production a nécessité plusieurs mois, d’où la tension sur les prix !

Amortir les fluctuations de prix et/ou agir sur les quantités disponibles sur le marché est possible via des instruments de régulation. Or, la dérégulation des marchés agricoles voulue par l’OMC ne supprime pas seulement les « protections » du producteur, mais ôte également au consommateur l’« assurance de pouvoir s’approvisionner convenablement ». En clair, la sécurité d’approvisionnement est fragilisée par la suppression des instruments de régulation des marchés. Ici encore, un rapprochement peut être fait avec le secteur de l’énergie. Si demain, des Etats sont obligés de sécuriser leurs approvisionnements en énergie et en produits agricoles, ils seront « à la merci » de leurs fournisseurs.

Quels sont les enseignements que l’on peut tirer de cet épisode sur le marché du blé ?

> On ne dispose pas des tableaux de bord adéquats, permettant d’anticiper les évolutions significatives et les conséquences de telles ou telles politiques, d’où le besoin d’un modèle économique adapté au secteur agricole et d’une agence de notation construits par le MOMA.

> Les marchés agricoles ne fonctionnent pas selon les mêmes logiques que celles qui guident l’évolution des marchés industriels ou de service. Il serait temps que les experts et les responsables politiques en prennent conscience.

Au niveau européen, les bienfaits de la politique agricole commune en termes de régulation de la production, ont provoqué une profonde amnésie quant aux conséquences des aléas du marché pour le secteur agricole.

> L’OMC se trompe de débat : en interdisant les outils de régulation, elle conduit de nombreux agriculteurs à arrêter leur activité en raison d’une concurrence « non soutenable » avec les produits importés, ce qui aura in fine pour conséquence de déstabiliser gravement l’approvisionnement alimentaire des différents Etats.

Il faut qu’il y ait des « sas de régulation », non pas seulement pour défendre l’agriculteur, mais pour assurer à la population un minimum de sécurité alimentaire !
Comment ne pas être conscient des risques que fait peser ce déséquilibre entre l’offre et la demande lorsque l’on sait par ailleurs que, à l’échelle mondiale, les capacités de production seront « bridées » par la ressource en eau.

> L’enjeu est de produire « plus et mieux », voire de ne pas détruire les capacités de production actuelles situées notamment dans les zones tempérées, dans la perspective de sécuriser l’approvisionnement alimentaire.

Sur ce point, il est nécessaire de rendre public des études scientifiques qui révèlent que les technologies les plus récentes permettent aux agriculteurs de produire beaucoup plus en utilisant beaucoup moins d’intrants qu’hier tout en émettant beaucoup moins de gaz à effet de serre. Les avancées considérables de l’agronomie nous permettent, par exemple, de doser avec une très grande précision les besoins en nitrates et autres composants de la plante.



A l’heure où de nombreux groupes de travail « planchent » sur la réforme de la PAC et sur la poursuite des négociations de Doha, il faut se souvenir de cette phrase de De Montesquieu : « J'aime les paysans car ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers ».


Michel Fosseprez
20 Novembre 2006

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Paris, le vendredi 24 mai 2019