Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Témoignage

Compte-rendu de l'audition de M. Erik Orsenna, membre de l'Académie française, sur son livre " Voyage au pays du coton ; petit précis de mondialisation" par la commission des Affaires économiques du Sénat


Comment ne pas profiter de l’audition récente d’Erik Orsenna par la Commission des Affaires économiques du Sénat pour conseiller une fois encore la lecture de l’ouvrage « Voyage au pays du coton, petit précis de mondialisation » !

Le succès commercial de ce livre démontre d’ailleurs qu’il est encore possible d’expliquer aux français les questions économiques les plus complexes et de leur démontrer l’importance stratégique de l’agriculture !

De « la survie de millions d’Africains » qui, faute de pouvoir vivre de l’agriculture, alimentent la paupérisation des villes et à terme les flux d’émigration, aux ambitions brésiliennes de « ferme du monde », en passant par « la route de la soie ouzbèk », Erik Orsenna nous fait une brillante démonstration des enjeux d’un secteur que l’on considère pourtant en Europe comme une variable d’ajustement budgétaire, source de dépenses stériles pour l’avenir !

Comment ne pas anticiper non plus les conséquences de la réduction des terres cultivables en Egypte, en Chine, et finalement dans toutes les principales régions du monde, pour classer la production agricole au rang de « patrimoine mondial des 9 milliards d’hommes en 2050 » ? Car n’oublions jamais que le premier bien de l’homme est, avant toute possession matérielle, la nourriture et donc la production agricole !

« Voyage au pays du coton » comme l’a très justement indiqué Erik Orsenna procure également un éclairage exemplaire des dérives qu’une mondialisation sans autre règle que celle du libre fonctionnement du marché fait subir aux hommes.

Je ne résiste pas à citer la métaphore footballistique qu’utilise Erik Orsenna dans son livre pour nous faire prendre conscience de l’importance des règles. « Imaginez un match sans arbitre, se déroulant dans l’obscurité, avec un enjeu de vie ou de mort ? Qui respecterait les règles ? »

C’est dans cet esprit que nous interrogeons les grandes institutions internationales pour savoir quand et comment elles reconnaîtront officiellement que « dans un monde sans frontières économiques, les salaires et les normes sanitaires, sociales ou environnementales » peuvent « agir comme autant de facteurs de concurrence déloyale, au même titre que les taux de change ».

A l’heure où les plus hauts responsables politiques et décideurs économiques prennent conscience des problèmes causés par une redistribution très inéquitable des « dividendes de la globalisation »1 , ce livre fait partie de ces témoignages « au carrefour de la vision d’un philosophe, de l’écrivain et de l’économiste » qui, nous l’espérons, marqueront un tournant dans la conception politique de la mondialisation.

Si l’environnement et l’énergie sont désormais classés comme « valeur à protéger ou à économiser », le premier étant d’ailleurs largement dépendant de la gestion du second, il serait temps de comprendre que l’absence de règles dans les échanges internationaux placera un jour les produits agricoles au rang « d’espèces menacées » !

Dominique Lasserre




[…]

S'appuyant sur ses expériences de professeur d'économie financière internationale et de conseiller ministériel spécialisé sur les matières premières, M. Erik Orsenna a indiqué que la problématique du coton, qui se situe au coeur de son voyage et qu'il a entrepris d'étudier à partir de 2003, recélait des questions économiques fondamentales. Il a ajouté que cette matière première faisait travailler des centaines de millions de personnes dans le monde et qu'elle représentait la dernière fibre naturelle importante -dix fois plus utilisée que le lin ou la laine-. Il a précisé que son travail de réflexion l'avait conduit à examiner des questions agricoles, commerciales, financières, juridiques, et scientifiques, ses découvertes ayant dépassé ses espérances. […]

M. Erik Orsenna a ensuite exposé l'itinéraire de son voyage au pays du coton, qui a débuté en Afrique pour se terminer dans les Vosges. Il a rappelé que son enquête avait duré près de deux ans et qu'elle avait été rendue possible grâce aux réseaux qu'il avait tissés.

S'agissant de son périple en Afrique, et plus particulièrement au Mali, au Burkina, au Tchad, et en République centrafricaine, M. Erik Orsenna a insisté sur la dépendance de ces États à l'égard du coton qui fait office de surplus monétaire. Il a souligné que cette fibre vendue sur les marchés internationaux, était une source considérable de devises réinvesties dans l'élevage et dans d'autres cultures mais aussi que les graines de coton servaient à la fois à nourrir les bêtes et à faire de l'huile. Il a ensuite fait valoir l'importance des aspects techniques de la culture du coton en rappelant que celle-ci était assurée, dans les pays africains qu'il a visités, par des entreprises organisées comme des grands kolkhozes. Remarquant que même s'ils étaient source de gaspillages et souvent peu compétitifs, ces derniers assuraient de véritables missions de service public à travers la construction de routes ou de dispensaires et d'actions de formation, il a précisé que leur privatisation programmée s'accompagnerait immanquablement d'une attrition des prestations sociales qu'ils dispensaient.

M. Erik Orsenna a par ailleurs exposé que, pour ces pays, la filière coton conditionne encore la survie de millions de personnes. Il a estimé que son effondrement causerait un exode rural massif, entraînant une paupérisation dans les villes et, à terme, un surcroît des flux d'émigration.

Il a ensuite tenu à faire part aux membres de la commission des raisons du déficit que connaissent actuellement les sociétés cotonnières de l'Ouest africain.

La première raison tient aux 3,5 milliards annuels de subventions versées par les Etats-Unis à leurs producteurs de coton. Avec la quasi-disparition de leur industrie textile, les États-Unis se trouvent ainsi en position de premier exportateur mondial de coton et leurs exportations tirent à la baisse les cours mondiaux qui, de ce fait, seraient sous-évalués d'environ 15 %. M. Eric Orsenna a regretté à cet égard que la plainte conjointe de l'Afrique et du Brésil devant l'Organisation mondiale du commerce (OMC), ayant conduit à la condamnation des Etats-Unis, n'ait pour autant pas entraîné la disparition de ces aides illégales. Il a expliqué qu'une telle disparition aurait pour effet de faire remonter les cours pour les pays producteurs. Dans une telle hypothèse, des pays très réactifs comme le Brésil augmenteraient sans doute leur production de coton, ainsi rendue plus rentable, en diminuant la superficie des terres consacrées à la culture du soja, ce qui amenait à penser qu'une hausse des cours pourrait ne pas être durablement profitable à l'Afrique. M. Erik Orsenna a enfin abordé la question de la formation des agriculteurs en reconnaissant que celle-ci était indispensable pour augmenter les rendements, au même titre, d'ailleurs, que les actions tendant à prévenir la dégradation des sols.

Selon lui, la seconde raison avancée pour les déficits cotonniers africains découlerait de la parité fixe Euro/Franc CFA, aujourd'hui peu débattue. M. Erik Orsenna s'est à ce propos interrogé sur la pertinence de lier monétairement les pays les plus pauvres du monde à une des devises les plus fortes. Il a précisé que le prix du coton s'établissant autour de 58 cents la livre, avec une parité euro/dollar à 1,35, les sociétés cotonnières africaines étaient en déficit, alors qu'avec une parité à 1,15, toutes ces sociétés seraient excédentaires. Il a attiré l'attention des membres de la commission sur la déstabilisation économique en résultant pour les pays africains producteurs de coton.

M. Erik Orsenna a ensuite insisté sur l'importance que revêtent les actions de sensibilisation et de formation à ces questions. A cet égard il a attiré l'attention sur l'Université du coton qu'il a contribué à créer, par le biais de la Fondation pour l'agriculture et la ruralité dans le monde (FARM), et dont l'objectif est de former aussi bien les confédérations paysannes que les élites africaines au commerce et au progrès économique. Il a rappelé que les 15 et 16 février 2007 à Cannes, se tiendrait le Sommet France/Afrique et qu'une demi-journée, qu'il animerait lui-même, serait consacrée à la question des matières premières. Il a précisé qu'il tentait actuellement d'exprimer ces préoccupations auprès du Président de la République, du Président de la Commission européenne et du commissaire européen au développement et à l'aide humanitaire.

M. Erik Orsenna a poursuivi son intervention en faisant état de son voyage aux États-Unis. Soulignant que les actuels Etats de production du coton -la Californie et le Texas- ne sont pas les terres traditionnelles de cette culture (l'Alabama et le Mississipi), il a défendu la thèse selon laquelle cette évolution était liée à l'importance électorale de ces deux nouveaux Etats producteurs et à l'influence de leurs lobbys agricoles. Précisant que les États-Unis assurent le quart des exportations mondiales de coton, il s'est interrogé sur les ponctions opérées par les cultures de coton sur leurs nappes phréatiques et a émis des doutes quant à la pérennité du prélèvement, regrettant la négligence des autorités américaines en ce domaine.

M. Erik Orsenna a ensuite évoqué par son voyage au Brésil, plus précisément à l'extrême ouest du territoire. Il a confirmé que le Brésil pouvait être considéré comme la ferme du monde et a attiré l'attention sur le dynamisme impressionnant de ce grand pays sud américain. Il s'est dit frappé par l'essor qu'y avait pris les techniques de génie génétique, signalant que les Brésiliens avaient inséré des gènes d'araignées dans des graines de coton, notamment, afin de créer des matériaux plus résistants et plus souples. Il a, au passage, fait état des potentialités que de tels matériaux constituaient pour l'industrie aéronautique.

M. Erik Orsenna a ensuite relaté son voyage en Égypte. Il a mis en évidence l'importance de la pression démographique, notant la progression, sur plusieurs années, de la couleur ocre des villes et le recul de la couleur verte des cultures vivrières. Il s'est ensuite interrogé sur les conséquences de cette réduction des surfaces utiles, établissant à cet égard un parallèle avec la Chine également confrontée à une diminution des terres cultivables. M. Erik Orsenna a ensuite fait valoir que par la longueur de sa fibre, le coton égyptien était le plus beau coton du monde. Il a souligné le paradoxe qui conduit à ce que ce produit très haut de gamme ne puisse pas être vendu sur place compte tenu de son prix, et à ce que l'Égypte importe un coton de basse qualité pour sa propre population.

M. Erik Orsenna a ensuite fait état de son voyage en Ouzbékistan, mettant en avant la multiplicité des influences étrangères ayant forgé ce pays au carrefour des civilisations de la « Route de la soie » et le fait que la ressource en eau -dont le coton est vorace- y est largement disponible en raison de la relative proximité de l'Himalaya. M. Erik Orsenna a toutefois avancé l'idée selon laquelle, à terme, des pénuries d'eau pourraient survenir, provoquant des conflits au sein de la population. Il a ensuite expliqué que le régime ouzbek avait adopté une gestion patrimoniale du coton, établissant à cet égard un parallèle avec la gestion russe de l'énergie. Il a souligné que si l'Inde, le Pakistan et la Chine possédaient des industries textiles, ces États n'avaient pas forcément la matière première suffisante pour les besoins de leur production. Dès lors, qualifiant le coton d'or blanc, M. Erik Orsenna a considéré qu'il pouvait apparaître comme une arme stratégique pour l'Ouzbékistan. Il a néanmoins déploré que la manne des matières premières au lieu d'être un facteur de développement pour les pays qui en sont naturellement dotés, y soit le plus souvent une malédiction.

Poursuivant par son enquête en Chine, M. Erik Orsenna a souligné que pour des salaires tournant autour de 100 euros par mois, la main-d'oeuvre y travaillait sept jours sur sept et entre 12 à 14 heures par jour mais qu'en dépit de ces conditions de travail difficiles, la population des villes se sentait avantagée par rapport à celle des campagnes qui connaissait une misère plus grande. Il a rappelé par ailleurs que l'économie chinoise était largement dominée par un État agissant comme la plus grande banque d'affaire du monde. Reconnaissant la grande capacité de l'État à doper une économie, il a remarqué que l'État, même dans les économies libérales comme le Brésil, était omniprésent.

M. Erik Orsenna a achevé son intervention en faisant état de la dernière étape de son enquête dans les Vosges, où il a pu constater que la concurrence internationale y était aussi intense. Il a noté que, dans un monde sans frontières économiques, les salaires et les normes sanitaires, sociales ou environnementales pouvaient agir comme autant de facteurs de concurrence déloyale, au même titre que les taux de change.

M. Erik Orsenna a conclu en s'interrogeant sur la nécessité de réévaluer la monnaie chinoise. Il a ainsi attiré l'attention des membres de la commission sur l'interdépendance, qui caractérise la globalisation, considérant à cet égard que la réévaluation du Yuan, certes nécessaire, aurait néanmoins des conséquences négatives : la compétitivité chinoise en serait réduite, notamment dans le textile, ce qui diminuerait d'autant la capacité de la Chine à acheter des avions Airbus à l'Europe et à financer la dette américaine.

[…]


M. Charles Josselin s'est félicité de l'intérêt manifesté par nos concitoyens pour l'économie. Il a déclaré que la question du coton était douloureuse pour lui, dans la mesure où il avait, certes sous la pression des institutions internationales, accompagné le démantèlement des filières qui, il est vrai, nourrissaient une corruption d'État mais avaient le mérite de sécuriser la situation des producteurs. Il a fait part de son adhésion à l'analyse développée par M. Erik Orsenna, jugeant que la disparition de la structuration sociale associée aux filières de production du coton était à la source des difficultés actuelles. Il a ensuite mis en avant l'opportunité que représentait la prochaine révision des accords de Cotonou et, à ce sujet, a précisé qu'il avait été chargé par la délégation pour l'Union européenne d'un rapport dans cette perspective, M. Jean-Claude Lefort ayant effectué le même travail à l'Assemblée nationale. S'inquiétant d'une application prématurée, dès la fin 2007, du principe de libre échange aux relations commerciales entre l'Afrique et le reste du monde, il a considéré que le coton était au coeur du sujet. Il a également attiré l'attention sur l'importance du dossier agricole à l'OMC, qu'il convenait de ne pas sous-estimer. Evoquant la possibilité d'un découplage entre le franc CFA et l'euro, il a mis en garde contre les conséquences d'un tel bouleversement. Enfin, il a félicité M. Erik Orsenna pour la mise en place de la fondation qu'il avait présentée.

M. Paul Raoult a jugé que le débat se situait entre les cultures d'exportation et les cultures vivrières et qu'en privilégiant les cultures d'exportation, les pays africains devenaient dépendants d'un marché mondial mal maîtrisé. Il s'est donc interrogé sur le fait de savoir si soutenir la culture de coton améliorerait effectivement le sort de l'agriculteur africain.

[…]

Mme Odette Herviaux a fait valoir que les conséquences de la culture du coton sur l'environnement étaient connues, notamment en mer d'Aral, et a demandé à M. Erik Orsenna s'il avait pu aborder cette question lors de son déplacement en Ouzbékistan. Elle a ensuite relevé la pertinence de sa remarque quant aux limites de la surface agricole utile, évoquant, dans cette perspective, la possibilité de développer un « productivisme durable ».

M. François Fortassin s'est dit très sensible à la vision insolite de la mondialisation qu'avait présentée M. Erik Orsenna. Evoquant la baisse continue des cours des matières premières depuis cinquante ans, il a estimé qu'elle avait conduit à la ruine des producteurs de matières premières et annonçait des catastrophes à venir, sauf à protéger ces derniers.

[…]

M. Gérard Le Cam a jugé que la guerre alimentaire avait déjà commencé et s'est inquiété de la baisse des subventions européennes à l'agriculture que laissaient présager les derniers propos de Mme Mariann Fischer Boel, commissaire européen. Il s'est alors demandé par quels moyens de substitution l'Europe envisageait de prémunir les agriculteurs contre la perte consécutive de revenus. Il s'est également enquis des moyens susceptibles de donner à l'OMC un véritable pouvoir et de réels objectifs, au-delà d'une simple baisse des tarifs douaniers.

[…]

En réponse, M. Erik Orsenna a fait part de plusieurs de ses convictions :

> la question de l'agriculture est centrale dans la mesure où elle cristallise le rapport des peuples à leur identité ainsi qu'au temps qui passe et au temps qu'il fait, et qu'elle est le point d'articulation entre l'espace et le temps. La capacité d'un peuple est liée à la relation de ce peuple au temps : relation circulaire en Afrique, relation linéaire au Brésil, combinaison des deux en Chine, qui veut retrouver la place qui était la sienne il y a trois siècles... ;

> s'agissant des enjeux environnementaux, deux catégories de coton doivent être distinguées : les cotons pluviaux, cultivés au Brésil, et les cotons irrigués tels ceux cultivés en Ouzbékistan, chacune de ces catégories n'ayant pas la même relation à l'eau, sans même évoquer leurs diverses relations aux insecticides et pesticides desquelles dérivait le recours aux biotechnologies végétales ;

> le bas prix des matières premières doit être rapproché du faible coût de transport port à port des produits échangés mondialement, ce dont profitent les acteurs jouant de la concurrence mondiale. Cela plaide encore pour l'agriculture qui, du fait qu'elle est liée à une terre, assigne à résidence les producteurs ;

>
il serait préférable d'avoir des filières textiles en Afrique, néanmoins incapables d'exister sans une protection étatique rendue impossible par la corruption et par ailleurs fragilisées par les effets pervers des actions caritatives prenant la forme de dons de vêtements. La parité du franc CFA constitue assurément une protection mais, dans la mesure où elle condamne à l'assistance, elle mérite débat ;

> 2007 sera une année capitale puisque sera définie la politique européenne de coopération reposant sur les accords de partenariat économique (APE).

[…]

Source : Compte rendu de l’Audition de Monsieur Erik Orsenna paru au bulletin des Commissions du Sénat n°12, du 13 janvier 2007 (www.senat.fr)

1 Larry Summers « La redistribution des dividendes de la globalisation est aujourd’hui la question la plus importante posée aux démocraties développées »
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Paris, le vendredi 19 septembre 2014